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Le 2 janvier 1851, à Paris, le préfet de police Pierre Carlier ordonne la cessation des réunions de la Grande Loge nationale de France, une obédience née en 1848 d’une dissidence du Suprême Conseil de France. Ses membres, souvent artisans et ouvriers, voulaient une maçonnerie unifiée, débarrassée des hauts grades et gouvernée par les députés des loges. Moins d’un an avant le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, cette interdiction montre comment le pouvoir, inquiet des loges « rouges », reprend la main sur la sociabilité maçonnique et prépare la mise sous tutelle de l’Ordre sous le Second Empire.
Date : 2 janvier 1851
Lieu : Paris, France
Une obédience née de l’élan de 1848

La révolution de février 1848 est saluée avec enthousiasme dans les loges : le Grand Orient de France est reçu par le gouvernement provisoire, cinq francs-maçons y siègent et une centaine sont élus à l’Assemblée constituante. Dans ce climat, l’idée d’une maçonnerie unifiée et égalitaire gagne du terrain. Le 5 mars 1848, la loge « Le Patronage des Orphelins » (n° 112, Orient de Paris) annonce dans un manifeste qu’elle se sépare du Suprême Conseil de France et appelle à constituer une Grande Loge nationale de France.
Le programme est ambitieux : fondre tous les rites en un rite national, cesser de reconnaître les hauts grades, mettre fin aux rivalités entre obédiences, confier le gouvernement de l’Ordre à une assemblée formée de trois députés par loge. Le texte s’en prend aussi, sans ménagement, aux dignitaires de toutes les obédiences.
La rupture avec le Suprême Conseil
Le Suprême Conseil de France refuse le projet. Le 21 juillet 1848, il radie les organisateurs de la dissidence ainsi que les loges « Les Trinitaires » (n° 44) et « Les Commandeurs du Mont-Liban » (n° 16) ; Jules Barbier, 33e, orateur de la Grande Loge centrale, est exclu. Les dissidents, peu nombreux en loges, se dotent alors d’officiers issus surtout des milieux artisanaux et prolétaires, ce qui distingue la nouvelle obédience des structures plus notabiliaires du Grand Orient et du Suprême Conseil.
L’ordre du 2 janvier 1851
Après l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence en décembre 1848 et la victoire des conservateurs en 1849, le climat se durcit. Les loges qui ne relèvent ni du Grand Orient ni du Suprême Conseil sont tenues pour des sociétés secrètes, et une circulaire du ministre de l’Intérieur permet aux préfets de fermer provisoirement les loges jugées « rouges ». Le 2 janvier 1851, le préfet de police Pierre Carlier ordonne à la Grande Loge nationale de cesser ses réunions à compter du 15 du mois. Le 14 janvier, son vénérable, le marquis du Planty, prononce lui-même la dissolution.
Une légende républicaine

La brève existence de l’obédience a laissé une trace durable dans l’imaginaire maçonnique. Sa rencontre avec le gouvernement provisoire a nourri, sous la plume de Lamartine, l’idée que la franc-maçonnerie française aurait porté la devise républicaine depuis ses origines : une légende plus romantique qu’historique, selon les historiens. Elle témoigne néanmoins de l’aspiration démocratique d’une partie des loges en 1848.
Portée pour la franc-maçonnerie
L’interdiction intervient à un moment où les obédiences reconnues donnent des gages : en 1849, le Grand Orient inscrit dans sa constitution une déclaration de principes affirmant l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme. La disparition de la Grande Loge nationale clôt l’expérience la plus radicale de 1848. Quelques mois plus tard, le coup d’État du 2 décembre 1851 place l’ensemble de la maçonnerie sous surveillance, avant l’élection du prince Lucien Murat à la grande maîtrise du Grand Orient en janvier 1852.
Les thèmes portés en 1848 (souveraineté des loges, critique des hauts grades, démocratie interne) resurgiront plus tard, notamment dans la Grande Loge symbolique écossaise de 1880, l’un des creusets de la Grande Loge de France fondée en 1894.
Repères chronologiques
- 24 février 1848 : proclamation de la Deuxième République.
- 5 mars 1848 : manifeste de la loge « Le Patronage des Orphelins » appelant à une Grande Loge nationale.
- 21 juillet 1848 : radiations prononcées par le Suprême Conseil de France.
- 1849 : le Grand Orient adopte une déclaration de principes déiste.
- 2 janvier 1851 : ordre du préfet de police Pierre Carlier.
- 14 janvier 1851 : dissolution prononcée par le marquis du Planty.
- 2 décembre 1851 : coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte.
Le saviez-vous ?
Le nom de « Grande Loge nationale de France » a été repris bien plus tard, dans un tout autre contexte : l’obédience actuelle de ce nom descend de la Grande Loge nationale indépendante et régulière fondée en 1913, sans lien de filiation avec l’éphémère obédience égalitaire de 1848.
Pour aller plus loin : l’article Wikipédia de référence.
Voir aussi dans le glossaire : Hauts Grades Supérieurs au troisième degré, Maître de loge ou Maître en chaire, Sautoir de Vénérable Maître.

