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La fuite du réel est l’un des ressorts intimes du complotisme antimaçonnique. Elle apparaît lorsque la complexité du monde devient trop difficile à affronter. Crises économiques, mutations sociales, pertes de repères religieux, défiance politique, transformations culturelles, accélération numérique, conflits internationaux, sentiment de dépossession. Plutôt que d’entrer dans l’analyse, le soupçon propose une sortie. Tout serait voulu. Tout serait organisé. Tout aurait une cause cachée.

La franc-maçonnerie devient alors un refuge paradoxal pour l’imaginaire blessé. Non un refuge d’espérance, mais un refuge d’accusation. Celui qui ne comprend plus le monde croit le comprendre en désignant les loges. La difficulté se simplifie. La peur reçoit un nom. L’impuissance se transforme en révélation. Celui qui accuse se sent moins perdu, puisqu’il pense avoir découvert le centre secret du labyrinthe.
Une fausse consolation
Cette fuite du réel est séduisante. Elle donne une ivresse de lucidité. Elle permet de mépriser les ignorants supposés. Elle remplace le travail patient de connaissance par la certitude immédiate. Mais elle appauvrit l’âme. Elle enferme l’esprit dans une chambre close où tout confirme tout, où rien ne respire, où la contradiction devient ennemie. Le réel n’est plus rencontré. Il est remplacé par une carte mentale où chaque événement renvoie toujours au même coupable.
L’antimaçonnisme offre ici une fausse consolation. Il promet que le chaos n’est qu’un ordre caché, que les crises ont un pilote, que les hasards n’existent pas, que la pluralité des causes n’est qu’un écran. La loge devient la pièce manquante qui permettrait de tout relier. Cette promesse est rassurante, mais elle est trompeuse. Elle soulage l’angoisse en sacrifiant la vérité.
La démarche maçonnique
La démarche maçonnique invite à l’inverse. Elle ne promet pas de sortir du réel, mais d’y entrer plus profondément. Elle apprend à regarder la pierre telle qu’elle est, avec ses aspérités, ses résistances, ses angles morts. Elle demande de travailler ce qui est devant nous, non d’inventer une cause cachée pour éviter l’effort.
La fuite du réel accuse le monde pour éviter le travail. L’initiation commence lorsque nous acceptons de travailler.
L’opposé du cabinet de réflexion
Dans une perspective symbolique, cette fuite est l’opposé du cabinet de réflexion. Le cabinet oblige à descendre en soi. Le complotisme projette tout dehors. Le cabinet impose le silence. Le soupçon multiplie le bruit. Le cabinet invite à reconnaître la mort, la limite, la transformation nécessaire. La fuite du réel refuse la limite et cherche un coupable. Là où l’initiation mène vers une lucidité difficile, l’antimaçonnisme propose une certitude facile.
Voir aussi : Complotisme, Crise de la modernité, Désinformation, Boucs émissaires, Méthode critique.

Notice extraite de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti.
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