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Les ténèbres désignent, dans le langage maçonnique, l’état d’obscurité qui précède l’initiation : celui du profane qui n’a pas encore « reçu la lumière ». Le candidat est conduit les yeux bandés, passe par le cabinet de réflexion, puis voit le bandeau tomber. Ce passage des ténèbres à la lumière, emprunté à la Genèse et au prologue de l’Évangile de Jean, structure toute la symbolique initiatique. Les ténèbres ne sont pas le mal absolu : elles sont le lieu d’où l’on part, la matière première d’une naissance nouvelle.
Origine biblique et étymologie
Le mot vient du latin tenebrae, « obscurité ». Dans la Bible, les ténèbres précèdent la création : « Que la lumière soit » (Genèse 1, 3) les dissipe sans les anéantir, puisque Dieu sépare ensuite la lumière et les ténèbres. Le prologue de l’Évangile selon saint Jean affirme que la lumière luit dans les ténèbres (Jean 1, 5). Ce texte, sur lequel la Bible est ouverte dans plusieurs rites, éclaire le sens maçonnique du mot.
La liturgie chrétienne connaît aussi l’office des Ténèbres de la Semaine sainte, au cours duquel les cierges sont éteints un à un. L’image d’une obscurité traversée vers une lumière renouvelée appartient donc à un fonds culturel largement partagé.
Dans le rituel d’initiation
Dans la plupart des rites, le candidat est préparé et introduit les yeux bandés : il est « dans les ténèbres ». Le Rite Émulation parle du candidat hoodwinked. Le Rite Français et le REAA le font d’abord séjourner dans le cabinet de réflexion, pièce obscure où l’attendent les symboles de la mort et l’invitation à rédiger un testament philosophique. Après les épreuves, le moment central de l’initiation est celui où le Vénérable Maître fait donner la lumière : le bandeau tombe.
La question rituelle adressée au candidat, telle que la publient les ouvrages sur les rites, résume cette logique : interrogé sur ce qu’il désire, il demande la lumière. Les ténèbres sont ainsi la condition même de la quête.
Au grade de maître
Les ténèbres reviennent au troisième degré. Dans de nombreux rites, la chambre du milieu est tendue de noir et faiblement éclairée pendant la cérémonie qui évoque la mort d’Hiram. Le maître naît d’une nouvelle traversée de l’obscurité : la mort symbolique précède le relèvement. Les ténèbres y prennent le sens du deuil, de la perte de la parole, mais aussi de la gestation.
Interprétations symboliques
- Ignorance : l’état profane, marqué par les préjugés et les passions, que l’initiation invite à dépasser.
- Chaos originel : la devise du REAA, Ordo ab chao, « l’ordre à partir du chaos », exprime ce passage.
- Matrice : comme la graine dans la terre, l’initié mûrit dans l’ombre avant de voir le jour ; c’est le sens du VITRIOL.
- Complémentarité : le pavé mosaïque, noir et blanc, rappelle que lumière et ombre coexistent dans le monde et en chacun.
- Humilité : nul n’est définitivement « éclairé » ; la lumière se cherche toujours.
Ténèbres et antimaçonnisme
Les adversaires de la franc-maçonnerie ont retourné le vocabulaire : la loge serait elle-même le royaume des ténèbres. L’encyclique Humanum genus de Léon XIII (1884) décrit le monde partagé entre deux camps, la cité de Dieu et le règne de Satan, et range la maçonnerie dans le second. Au tournant du XXe siècle, l’imagerie satanique popularisée par les mystifications de Léo Taxil prolonge ce thème. Les historiens y voient une lecture polémique qui ignore le sens initiatique du symbole, où les ténèbres sont le point de départ et non le but.
Le saviez-vous ?
Dans le langage des loges du XVIIIe siècle, le monde profane est parfois désigné comme le lieu des ténèbres, par opposition au temple, lieu de la lumière. D’où l’expression ancienne selon laquelle le nouvel initié a été « tiré des ténèbres ».
Pour approfondir : ouvrages de référence
- Daniel Ligou (dir.), Dictionnaire de la franc-maçonnerie, PUF, 1987 (rééd.).
- René Guénon, Aperçus sur l’initiation, Éditions traditionnelles, 1946.
- Oswald Wirth, La Franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes, t. I, L’Apprenti, Dervy (rééd.).
Pour aller plus loin : l’article Wikipédia de référence.
Voir aussi dans le glossaire : Lumières (trois), Bandeau, Cabinet de Réflexion, Initiation, Profane, Pavé mosaïque, Chambre du Milieu.
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