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Henri-Roger Gougenot des Mousseaux (Coulommiers, 1805 – Coulommiers, 1876), gentilhomme légitimiste et catholique ultramontain, est d’abord un auteur prolifique sur la magie et les démons. Son livre Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens (1869) en fait l’un des pères fondateurs du mythe du complot judéo-maçonnique : il soude l’antijudaïsme chrétien, la hantise des sociétés secrètes et la dénonciation de la modernité. Drumont s’en réclamera, et Alfred Rosenberg en fera paraître une édition allemande en 1921.
Un gentilhomme de la Restauration

Gougenot des Mousseaux est un homme de l’ancienne cour. Fils d’un gentilhomme de la Chambre de Louis XVI et de Louis XVIII, ancien officier de l’armée des Princes, il fait ses études au collège Stanislas et succède encore mineur à son père dans la charge de gentilhomme de la Chambre de Charles X. Destiné à la diplomatie, il voyage et apprend plusieurs langues.
La révolution de juillet 1830 brise cette trajectoire. Fidèle à la branche aînée des Bourbons, il refuse de se rallier à Louis-Philippe, se retire, gère le patrimoine familial et se consacre à l’étude. Ce légitimisme intransigeant, hostile au libéralisme orléaniste, imprègne toute son œuvre.
Le démonologue
Avant de devenir un auteur antisémite, Gougenot est un théoricien du surnaturel diabolique. Après des essais d’histoire religieuse et sociale, sur les Beth-El (1843), l’émancipation aux Antilles françaises (1844), Le Monde avant le Christ (1845) ou la condition des prolétaires (1846), il publie Dieu et les dieux et Mœurs et pratiques des démons (1854), puis La Magie au XIXe siècle (1860), Les Médiateurs et les moyens de la magie (1863) et Les Hauts Phénomènes de la magie (1864).
Dans le contexte de la vogue du spiritisme et du magnétisme, il y soutient la réalité d’une action démoniaque dans le monde moderne. Cette grille est décisive : l’ennemi n’est pas seulement politique, il est surnaturel. Il échange avec des érudits catholiques, dont le chevalier Drach, rabbin converti, qui nourrit sa connaissance, très orientée, du Talmud et de la Kabbale.
Le livre de 1869
Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens paraît à la veille du concile Vatican I. Gougenot y présente les Juifs comme les agents d’un projet de domination et de dissolution de la société chrétienne. Il reprend l’accusation médiévale de meurtre rituel, fait de la Kabbale une doctrine occulte et satanique, et voit dans l’émancipation politique des Juifs, issue de la Révolution, l’instrument de leur ascension.
Surtout, il associe étroitement judaïsme et franc-maçonnerie. Là où l’abbé Barruel accusait les philosophes, les maçons et les Illuminés, Gougenot désigne désormais, derrière les loges, une direction juive. Cette fusion des deux figures de l’ennemi caché constitue la matrice du « complot judéo-maçonnique » qui hantera la droite catholique et nationaliste pendant près d’un siècle. L’auteur reçoit de Pie IX des marques de faveur et le titre de commandeur de l’ordre pontifical de Pie IX.
De Drumont à Rosenberg
Le livre a une postérité plus importante que son succès initial. Une seconde édition paraît en 1886, l’année même où Édouard Drumont publie La France juive, qui cite abondamment Gougenot et reconnaît sa dette. Au tournant du siècle, Mgr Ernest Jouin et les polémistes de la Revue internationale des sociétés secrètes s’en nourrissent, comme Mgr Delassus.
En 1921, Alfred Rosenberg, futur idéologue du parti nazi, fait paraître une édition allemande de l’ouvrage. Le passage d’un antijudaïsme théologique à l’antisémitisme racial s’y lit en raccourci : les arguments d’un catholique légitimiste sont réemployés par un mouvement qui méprisait le christianisme. Les historiens du mythe des Protocoles des Sages de Sion rangent ainsi Gougenot parmi les précurseurs de ce faux.
Un personnage de roman
Umberto Eco a fait de Gougenot un personnage du Cimetière de Prague (2010). Le romancier y montre comment les faussaires de la fin du XIXe siècle assemblent les Protocoles à partir de morceaux empruntés à des auteurs antérieurs. Gougenot y apparaît comme l’un des pourvoyeurs de matériaux, ce qui correspond à son rôle réel dans la généalogie du mythe.
Ses livres sur la magie ont été réédités en 2005 dans des collections ésotériques ou traditionalistes, et l’historienne Marie-France James lui a consacré une étude dès 1981. Sa trajectoire montre la porosité entre démonologie, occultisme et conspirationnisme, qui caractérise une partie de l’antimaçonnisme catholique du XIXe siècle.
Gougenot des Mousseaux n’a pas créé l’hostilité contre les Juifs ni celle contre les francs-maçons ; il les a fondues en une seule figure. Ce geste a eu une longue postérité, de Drumont aux propagandistes nazis. Un amalgame forgé dans un cabinet de démonologue a fini par servir des politiques d’extermination.
Voir aussi : Complot judéo-maçonnique, Abbé Augustin Barruel, Kabbale fantasmée, Accusation de satanisme, Occultisme, Ultramontanisme, Péril judéo-maçonnique, Cabale, Amalgame.

