En Loge, la lumière ne se porte pas en sautoir

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Il est une ambition maçonnique dont on parle peu, sans doute parce qu’elle se porte très bien : celle d’avancer. Avancer en grade, occuper un office, recevoir une distinction, ajouter quelques mots à sa signature et, si possible, un bijou au revers du tablier. La progression a ses rites, ses règles et ses échéances. Elle a aussi ses joies légitimes. Mais une question demeure, un peu moins confortable : voulons-nous être transformés par le travail maçonnique, ou simplement reconnus pour l’avoir accompli ?

La nuance est importante. Un grade marque une étape dans un parcours initiatique ; une fonction correspond à une responsabilité exercée au service de l’atelier. Ni l’un ni l’autre ne garantit, à lui seul, la sagesse, la connaissance ou la qualité humaine. Les grades et les offices ont leur sens propre, variable selon les rites et les obédiences ; les confondre avec une mesure de la valeur personnelle serait leur faire dire davantage qu’ils ne disent.

Recevoir un degré n’est pas achever un travail

Albert G. Mackey, auteur maçonnique américain du XIXe siècle
Albert G. Mackey (1807-1881)

Albert G. Mackey, auteur américain du XIXᵉ siècle, posait déjà la question dans son essai Reading Masons and Masons Who Do Not Read, publié en 1875. Il distinguait notamment les Maçons poussés par la curiosité et le désir de connaissance de ceux qui, après leur initiation, considèrent que la cérémonie leur a transmis tout ce qu’ils avaient à savoir. Il critiquait aussi la recherche des fonctions ou des distinctions lorsqu’elle n’était pas accompagnée d’un véritable intérêt pour l’étude de la tradition maçonnique.

Son texte est vif, parfois excessif dans ses jugements : il appartient à son époque et ne constitue pas une enquête sociologique sur les Loges d’aujourd’hui. Mais il pose une question toujours pertinente : que faisons-nous de ce qui nous est transmis ?

L’initiation ouvre une porte ; elle ne dispense pas de la franchir. Et recevoir un symbole n’équivaut pas à en avoir épuisé le sens.

Mackey développait aussi, dans The Symbolism of Freemasonry, une lecture des degrés comme progression morale et intellectuelle. Son interprétation est celle d’un auteur maçonnique du XIXᵉ siècle, pas une définition universelle applicable à tous les rites. Elle rappelle néanmoins que le rituel peut être reçu comme un appel à travailler sur soi, et non comme une simple cérémonie d’accès à un statut.

Le piège des apparences

La tentation du titre n’a rien de propre à la franc-maçonnerie. Dans toute institution, la reconnaissance peut finir par prendre la place de la vocation : on s’attache à la fonction, au prestige qu’elle procure, à l’image qu’elle renvoie. Le tablier devient alors moins le rappel d’un travail que l’accessoire d’un personnage.

Collier et tablier maçonniques
Collier et tablier maçonniques : des décors qui rappellent un travail, non un rang

Le phénomène est d’autant plus discret qu’il se pare souvent de bonnes intentions. On accepte une charge « pour servir », puis l’on découvre que l’on apprécie aussi d’être appelé à l’orient. On sollicite une responsabilité « pour faire avancer l’atelier », puis l’on s’irrite lorsque quelqu’un d’autre est choisi. On affirme ne pas tenir aux honneurs, tout en remarquant soigneusement ceux qui en reçoivent.

Nous avons tous croisé ce petit théâtre, parfois chez les autres, parfois dans le miroir. Le plus initiatique serait peut-être de ne pas transformer cette observation en procès d’autrui. Car la question n’est pas seulement : « Qui cherche un titre ? » Elle est aussi :

« Qu’est-ce que je cherche, moi, quand je souhaite avancer ? »

La connaissance ne se résume pas aux livres

Mackey faisait de la lecture une discipline importante. Il ne faudrait pas en déduire que le bon Maçon serait celui qui cite le plus d’ouvrages ou qui transforme chaque agape en séminaire d’histoire des rites. Lire peut nourrir la réflexion, corriger une idée reçue, ouvrir une piste ; cela ne remplace ni l’écoute, ni l’expérience, ni le travail intérieur.

Une bibliothèque bien fréquentée ne garantit pas l’humilité. On peut connaître les éditions, les auteurs et les controverses, tout en restant incapable d’écouter une objection sans préparer sa réplique. À l’inverse, un Frère ou une Sœur peu porté sur les livres peut faire preuve de constance, de délicatesse et de discernement. L’étude est un chemin précieux, mais elle n’est pas un décor supplémentaire.

La philosophie d’Aristote offre ici une utile mise en perspective. Dans l’Éthique à Nicomaque, la vertu n’est pas seulement une idée que l’on comprend : elle se forme par des habitudes et se manifeste dans l’action. Comme le rappelle la Stanford Encyclopedia of Philosophy, l’éducation morale concerne, dans cette tradition, le caractère et la manière d’agir, et ne se réduit pas à l’apprentissage de règles.

C’est en pratiquant les actions justes que nous devenons justes, les actions modérées que nous devenons modérés, et les actions courageuses que nous devenons courageux.

Aristote, Éthique à Nicomaque, II, 1

Transposée avec prudence à la vie maçonnique, cette idée invite à regarder non seulement ce que nous savons des symboles, mais ce qu’ils changent à notre conduite.

L’office comme service, non comme couronne

Une fonction en Loge peut être une école admirable. Elle oblige à préparer, à écouter, à tenir compte des autres et à assumer des tâches parfois peu visibles. Elle peut aussi devenir un miroir flatteur si l’on s’attache davantage à la place occupée qu’au service rendu.

Le critère n’est donc pas : « Ai-je obtenu un office ? » mais plutôt : « Qu’ai-je appris en l’exerçant ? » Ai-je rendu l’atelier plus accueillant ? Ai-je transmis ce que je savais sans humilier ceux qui l’ignoraient ? Ai-je pu laisser la place à mon successeur sans considérer son élection comme une injustice personnelle ? Ce sont des questions moins photogéniques qu’une installation, mais elles disent davantage du travail accompli.

La progression initiatique ne se confond pas avec une course de carrière. Les titres peuvent jalonner un parcours ; ils ne sont pas le parcours lui-même. Une distinction peut honorer un engagement, mais elle ne le crée pas rétroactivement. Et aucun bijou ne dispense de la tâche la plus ordinaire : essayer, dans la vie profane comme en Loge, d’être un peu plus juste, plus attentif et moins prompt à se croire arrivé.

Une question à garder ouverte

Il serait trop facile de répartir les Maçons en deux camps : les chercheurs de lumière d’un côté, les collectionneurs de titres de l’autre. Les motivations humaines sont rarement aussi pures et aussi simples. On peut entrer en Loge avec une curiosité sincère, goûter ensuite la reconnaissance, puis retrouver le goût de l’étude. On peut aimer les responsabilités et les exercer avec humilité. On peut aussi traverser des périodes de lassitude sans que cela annule le sens d’un engagement.

La question n’est donc pas de dénoncer les grades, les offices ou les distinctions. Ils structurent la vie des ateliers et peuvent porter une réelle exigence. Il s’agit plutôt de ne pas les confondre avec ce qu’ils ne peuvent garantir : la transformation intérieure.

La lumière ne se mesure pas au nombre de décors que l’on porte.

Elle se devine peut-être dans des signes plus modestes : la façon de traiter celui qui ne peut rien nous offrir, la capacité à reconnaître une erreur, le soin apporté à une tâche sans prestige, ou le silence que l’on sait garder quand parler ne servirait qu’à briller.

Avant de demander quel sera le prochain degré, peut-être vaut-il donc la peine de se demander : qu’est-ce que le degré que j’ai déjà reçu me demande encore de devenir ?

Sources – Cette réflexion prend pour point de départ l’article de Brete Murphy, « Some Men Want Light. Some Just Want a Title », publié par The Square Magazine, qui s’appuie notamment sur Mackey et sur des auteurs maçonniques anciens. Références principales : Albert G. Mackey, Reading Masons and Masons Who Do Not Read (1875) ; Albert G. Mackey, The Symbolism of Freemasonry (édition de 1882, Project Gutenberg) ; Aristote, Éthique à Nicomaque ; Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Aristotle’s Ethics ».

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Charles-Albert Delatour
Charles-Albert Delatour
Ancien consultant dans le domaine de la santé, Charles-Albert Delatour, reconnu pour sa bienveillance et son dévouement envers les autres, exerce aujourd’hui en tant que cadre de santé au sein d'un grand hôpital régional. Passionné par l'histoire des organisations secrètes, il est juriste de formation et titulaire d’un Master en droit de l'Université de Bordeaux. Il a été initié dans une grande obédience il y a plus de trente ans et maçonne aujourd'hui au Rite Français philosophique, dernier Rite Français né au Grand Orient de France.

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