La mode des tenues en visio nous rapproche de la valeur initiatique des matchs PSG/OM

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Depuis la pandémie, de plus en plus de Francs-Maçons se retrouvent en chaîne d’union virtuelle, face à leur ordinateur, casque audio vissé sur la tête, café à portée de main et chat WhatsApp prêt à déborder au moindre silence. L’intention est, bien entendu, excellente. On veut maintenir le lien, poursuivre les travaux, ne pas laisser l’atelier s’éteindre, permettre aux Frères et Sœurs éloignés de participer. Tout cela est très beau. Presque admirable.

Mais il faut se poser la question qui fâche : dans ces « tenues » en visioconférence, l’essence de la maçonnerie est-elle vraiment préservée ?

Une Loge sans odeur d’encens

Car il faut bien le reconnaître : il manque quelque chose. Nous ne respirons plus le même air. Nous ne sentons plus cette odeur d’encens, mélange subtil de résine, de bois ancien, de poussière liturgique et de parfum du Frère qui a confondu « huile essentielle » et « désodorisant de voiture ». Nous ne partageons plus la même lumière. Chez l’un, le soleil entre par la fenêtre. Chez l’autre, la lumière est bleue, froide, venue de l’écran. Chez un troisième, la caméra est tellement mal réglée qu’il semble assister à la tenue depuis une cave, en costume de nuit, derrière une pile de cartons. Nous ne partageons plus la même intensité de voix.

Chacun règle le son sur son casque comme il l’entend. Le Vénérable peut parler avec la solennité d’un patriarche ; pour certains, il ressemble à un homme coincé dans un tunnel. Le Frère Orateur peut déployer sa plus belle éloquence ; pour d’autres, il est couvert par le bruit du lave-vaisselle, d’un chien ou d’un voisin qui décide, précisément à ce moment-là, de percer un mur. Et que dire de la chaîne d’union ?

Autrefois, elle exigeait une présence, une main tendue, une chaleur humaine, un silence partagé. Aujourd’hui, elle ressemble à une réunion de télétravail où chacun lève son pouce, puis coupe son micro. « Frères et Sœurs, unissons-nous. »

Clic.

« Vous êtes en sourdine. »

Clic.

« Merci. »

Clic.

Le rituel du « vous êtes en sourdine »

Car il existe désormais un rituel nouveau, non écrit, mais universellement respecté : le rituel du micro coupé. Le Vénérable ouvre la tenue. Silence. Il demande au Frère Secrétaire de lire le procès-verbal. Silence. Il appelle le Frère. Silence. Puis quelqu’un, enfin, murmure :

« Frère, vous êtes en sourdine. »

Et le Frère de répondre, avec une dignité retrouvée :

« Ah oui, pardon. »

C’est déjà presque initiatique. On pourrait même imaginer une nouvelle épreuve : le candidat devra réussir à prononcer une phrase entière sans oublier d’activer son micro. Ceux qui échoueront seront renvoyés à l’étude du symbolisme du silence.

Le tablier au-dessus du pyjama

Il faut aussi saluer l’apparition d’un nouveau costume maçonnique : le pyjama-tablier. En haut, une chemise impeccable, un col soigné, parfois même une cravate. En bas, un pantalon de survêtement, des chaussettes dépareillées et, pour les plus audacieux, des chaussons en forme de licorne. Le tablier, lui, est parfaitement porté. Enfin, presque.

Parfois il est de travers. Parfois il est posé sur le dossier de la chaise. Parfois il apparaît seulement dans le reflet du bureau. Et parfois, le Frère l’a oublié, mais comme il est cadré à la taille, personne ne s’en aperçoit. La Loge devient ainsi un théâtre de la modernité : solennité visible jusqu’à la ceinture, désordre domestique en dessous.

Le chat, nouveau pilier de la Loge

Autre merveille de la tenue virtuelle : le chat. Autrefois, le Frère qui voulait intervenir levait la main, attendait son tour, respectait la parole de l’autre. Aujourd’hui, pendant que le Vénérable développe une pensée profonde sur la lumière intérieure, le chat s’embrase :

« Super planche ! »
« Désolé, je dois partir dans dix minutes. »
« Qui a le lien pour la cotisation ? »
« Mon micro ne marche pas. »
« Je ne vois pas le document. »
« Frère, vous êtes en sourdine. »
« Je repasse après, j’ai un livreur. »

Le chat est devenu le véritable Orateur de la Loge. Il interrompt, il commente, il suggère, il s’agace, il félicite, il rappelle à l’ordre et il annonce parfois, en pleine cérémonie, que la connexion de quelqu’un est instable.

Une maçonnerie en haute définition, mais en basse présence

Certains objecteront que les travaux sont très sérieux, que les planches sont préparées avec rigueur, que les échanges sont parfois plus riches que dans certaines Loges où l’on vient surtout pour parler de football, de vacances ou du dernier problème de voisinage.

Nous les croyons volontiers. Nous croyons aussi que l’on peut être très heureux avec un hologramme. L’artiste catalane Alicia Framis, originaire de Barcelone, a ainsi « épousé » AILex, un hologramme interactif créé par intelligence artificielle, le 9 novembre 2024. Elle affirme être plus amoureuse et plus épanouie qu’avec un homme de chair et d’os. Très bien. Nous ne jugerons pas. Mais nous nous permettons simplement de remarquer que la Loge virtuelle entretient avec la maçonnerie un rapport assez comparable à celui de cette union avec un époux holographique : tout y est, ou presque. Il y a la voix. Il y a l’image. Il y a la parole. Il y a même, parfois, une émotion sincère. Mais il manque ce petit détail essentiel : la présence.

Donjons, dragons et colonnes d’angle

Car, soyons honnêtes, une tenue Zoom ressemble parfois davantage à une partie de jeu de rôle qu’à une cérémonie initiatique. Il y a le Vénérable, maître du donjon. Il y a le Secrétaire, gardien des archives et des liens Teams. Il y a l’Orateur, qui lance de longues tirades sur la symbolique de l’équerre. Il y a les Frères et Sœurs, chacun dans sa bulle, son éclairage, son fond virtuel et son niveau de batterie. Il y a même des quêtes : « Qui peut partager son écran ? », « Qui a reçu le lien de la tenue ? », « Qui peut prendre la parole ? », « Qui a vu passer le Frère Untel ? » Et, comme dans tout bon jeu de rôle, il y a des personnages secondaires : le chat qui fait des blagues, le chat qui pose des questions techniques, le chat qui annonce qu’il doit partir, le chat qui ne comprend pas pourquoi tout le monde parle en même temps.

On se donne l’illusion de faire de la maçonnerie.

Mais parfois, on fait surtout un énième Donjons et Dragons, version collier et gants blancs, en se racontant de très belles histoires.

La vraie question : que manque-t-il ?

Il manque l’odeur. Il manque la main. Il manque le regard direct. Il manque le silence qui pèse. Il manque la voix qui résonne dans une salle. Il manque le Frère ou la Soeur assis en face, dont on perçoit l’émotion sans avoir besoin d’un indicateur de connexion. Il manque cette chose simple et irremplaçable : être ensemble, physiquement, dans un même espace, sous une même lumière, avec une même intention. La visioconférence peut être un outil. Elle peut permettre de maintenir un lien. Elle peut aider un Frère ou une Soeur isolé, malade, éloigné ou empêché. Mais elle ne doit pas devenir l’excuse commode pour remplacer la Loge par une réunion d’équipe, la chaîne d’union par une galerie de visages figés et la fraternité par une bonne connexion Wi-Fi.

En attendant la reconnexion

Alors, continuons, si nécessaire, à nous retrouver en visio. Mais appelons les choses par leur nom. Ce n’est pas une tenue. C’est une rencontre à distance. Ce n’est pas une Loge. C’est une réunion en ligne avec des tabliers. Ce n’est pas une chaîne d’union. C’est une galerie de caméras, avec un peu de bonne volonté et beaucoup de patience. Et lorsque nous pourrons enfin nous retrouver autour du pavé mosaïque, respirer le même encens, entendre la même voix, partager la même lumière et serrer réellement les mains, alors nous comprendrons peut-être, avec un sourire, que la meilleure technologie de la maçonnerie reste encore : la présence.

Fraternellement vôtre,
même si, en visio, votre Frère est en sourdine.

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Alexandre Jones
Alexandre Jones
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.

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