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En 1756 paraît à Londres l’Ahiman Rezon, or a Help to a Brother, le livre des Constitutions de la Grande Loge des Anciens, fondée en 1751 par des maçons d’origine surtout irlandaise. Son auteur, Laurence Dermott, Grand Secrétaire de cette obédience depuis 1752, y défend une maçonnerie fidèle aux usages d’Irlande et d’Écosse et raille au passage les « Modernes » de la première Grande Loge de Londres. Combatif, satirique, souvent réédité, l’ouvrage devient la charte d’une obédience qui recrute plus largement dans les milieux populaires et qui finira par s’unir à sa rivale en 1813. Il demeure aujourd’hui encore le nom des Constitutions de deux Grandes Loges américaines.
Date : 1756
Lieu : Londres, Royaume-Uni
Le contexte : deux Grandes Loges pour une seule ville

Trente ans après la fondation de la Grande Loge de Londres en 1717, la maçonnerie anglaise est loin d’être unifiée. Dans la capitale vivent de nombreux maçons venus d’Irlande et d’Écosse, qui jugent que la Grande Loge londonienne a modifié les usages traditionnels. En 1751, cinq loges, rejointes par une sixième tout juste formée, se constituent en un « Grand Comité » qui devient une Grande Loge à part entière. Ses partisans se disent attachés aux « anciennes » pratiques ; ils qualifient leurs rivaux de « Modernes », un sobriquet antérieur à Dermott mais qu’il popularise. L’historiographie anglaise parle depuis de la querelle des Anciens et des Modernes.
La nouvelle obédience entretient des liens étroits avec les Grandes Loges d’Irlande et d’Écosse, dont elle suit le rituel. Elle recrute volontiers dans les classes modestes et dans les provinces, quand les Modernes, whigs et rationalistes, apparaissent plus élitistes et plus métropolitains. Il lui manque toutefois un texte fondateur comparable aux Constitutions d’Anderson de 1723 : ce sera l’Ahiman Rezon.
L’auteur : Laurence Dermott, peintre, marchand de vin et polémiste
Né en 1720 en Irlande, probablement près de Strokestown dans le comté de Roscommon, fils d’un marchand, Laurence Dermott est initié en janvier 1741 (1740 selon l’ancien calendrier). Il reçoit le grade de l’Arche royale en 1746 et devient la même année Maître de la loge n° 26 de Dublin. Installé à Londres en 1748, il y travaille d’abord comme compagnon peintre, avant de devenir, comme son père, marchand de vin. Élu Grand Secrétaire des Anciens le 5 février 1752, il le restera jusqu’en 1770, puis deviendra Député Grand Maître en 1771. Il meurt en juin 1791 ; on ignore où se trouve sa tombe.
Le livre : des Constitutions mordantes
La première édition paraît en 1756 (l’an de la Lumière 5756, selon la datation maçonnique). L’ouvrage s’inspire des Constitutions irlandaises publiées par Spratt, elles-mêmes calquées sur celles d’Anderson, mais Dermott y ajoute un ton très personnel. Il parodie les histoires légendaires de la maçonnerie en vogue chez les Modernes et se moque de ceux qui achètent ces volumes pour les jeter ensuite « sous la table ». Il raconte une rencontre fabuleuse avec quatre voyageurs venus de Jérusalem, prétendument ouvriers du Temple de Salomon, donc âgés d’au moins deux mille ans.
Le livre glisse aussi une courte galerie de grands hommes d’humble naissance, comme Tamerlan, manière de rappeler que la valeur ne tient pas au rang. Le frontispice reproduit les armoiries de la Compagnie des maçons de Londres, pour souligner la filiation avec le métier opératif. L’ensemble est dédié au comte de Blessington, Grand Maître des Anciens de 1756 à 1760.
Un titre énigmatique
Le sens d’Ahiman Rezon reste discuté. On a voulu y voir un emprunt à l’hébreu signifiant « aider un frère » ou « frère secrétaire » ; une autre lecture renvoie à deux personnages bibliques, Ahiman et Rezon, hypothèse jugée peu convaincante. Une interprétation plus solide découpe le mot hébreu en une formule signifiant « mon frère est consentant », ce qui s’accorde avec le sous-titre, A Help to a Brother. Les historiens y lisent surtout la revendication d’une tradition plus pure, opposée aux innovations des Modernes.
Portée : la charte des Anciens

L’Ahiman Rezon sert de Constitutions à la Grande Loge des Anciens pendant toute son existence. Une deuxième édition paraît en 1764 et l’on en compte huit lors de l’union de 1813. Après la mort de Dermott, ses successeurs atténuent la satire contre les Modernes, à mesure que les deux obédiences se rapprochent. Le livre fixe aussi la place de l’Arche royale, que les Anciens tiennent pour un quatrième grade, ce qui pèsera durablement sur la maçonnerie anglaise. En 1813, Anciens et Modernes s’unissent sous les ducs de Sussex et de Kent pour former la Grande Loge unie d’Angleterre.
Postérité : de Londres à Philadelphie
L’influence de l’ouvrage dépasse largement l’Angleterre. En Amérique, les loges issues des Anciens s’en emparent : la Grande Loge de Pennsylvanie adopte en 1781 un Ahiman Rezon Abridged and Digested, préparé par son Grand Secrétaire William Smith, publié en 1783 et dédié à George Washington, qui reprend presque intégralement le texte de Dermott. La Pennsylvanie et la Caroline du Sud sont aujourd’hui les deux seules juridictions des États-Unis à désigner encore leurs Constitutions sous ce nom.
Repères chronologiques
- 24 juin 1717 : fondation de la Grande Loge de Londres, future Grande Loge des « Modernes ».
- 1723 : publication des Constitutions d’Anderson.
- 1751 : six loges londoniennes forment la Grande Loge des Anciens.
- 5 février 1752 : Laurence Dermott est élu Grand Secrétaire des Anciens.
- 1756 : première édition de l’Ahiman Rezon.
- 1764 : deuxième édition de l’ouvrage.
- 1783 : publication de l’Ahiman Rezon de Pennsylvanie, dédié à George Washington.
- 1813 : union des Anciens et des Modernes, naissance de la Grande Loge unie d’Angleterre.
Le saviez-vous ?
La Grande Loge des Anciens fut surnommée « Grande Loge d’Atholl », car les troisième et quatrième ducs d’Atholl la dirigèrent pendant environ la moitié de ses soixante-deux ans d’existence. Autre trait distinctif : les Anciens continuaient à tracer le tableau de loge à la craie sur le sol, quand les Modernes adoptaient rubans et lettres de métal.
Pour aller plus loin : l’article Wikipédia de référence.

