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Le mot fatwa, parfois transcrit fetfa ou fetva, vient de l’arabe fatwā, au pluriel fatāwā. Il désigne, dans la tradition islamique, un avis juridique ou religieux rendu par un spécialiste de la loi islamique, appelé mufti, généralement en réponse à une question posée par un individu, une autorité ou un juge. Contrairement à l’usage médiatique courant, une fatwa n’est donc pas nécessairement une condamnation spectaculaire. Elle peut porter sur des questions très diverses, liées aux pratiques rituelles, à l’alimentation, à la vie sociale, aux règles fiscales ou aux problèmes de jurisprudence.
Un mot souvent déformé

C’est précisément parce que le mot a été souvent déformé qu’il convient d’être exact. Une fatwa n’est pas en soi un appel à la violence. Elle devient problématique, dans le cadre de cette étude, lorsqu’elle quitte le terrain de l’avis religieux pour nourrir une vision d’exclusion, d’anathème ou de soupçon global contre la franc-maçonnerie. Dans ce cas, elle rejoint d’autres textes religieux antimaçonniques, issus d’autres traditions, qui ont pu présenter la loge non comme une institution humaine à étudier, mais comme une puissance spirituelle dangereuse, une contre-religion ou un agent de corruption.
Les travaux d’Hervé Hasquin
Dans l’histoire de l’antimaçonnisme musulman moderne, les travaux d’Hervé Hasquin occupent une place utile. Né le 31 décembre 1942 à Charleroi, universitaire, historien, homme politique belge, docteur en lettres et en philosophie de l’Université libre de Bruxelles, il fut l’un des principaux responsables de cette institution entre 1982 et 1995. Franc-maçon, spécialiste du XVIIIe siècle et de l’histoire des religions, il créa en 1983 la chaire Théodore Verhaegen, première chaire universitaire dédiée à la maçonnologie. Son regard d’historien permet de replacer l’antimaçonnisme islamique dans une généalogie plus large des condamnations religieuses, des transferts d’imaginaire et des reprises de motifs déjà présents dans l’antijudéo-maçonnisme européen.
Hervé Hasquin recense ainsi une première fatwa antimaçonnique datant de 1911. Elle ouvre une séquence où la franc-maçonnerie est progressivement intégrée à un imaginaire de la conspiration, souvent nourri par des emprunts à l’antijudéo-maçonnisme chrétien et par la circulation de textes violemment hostiles aux loges. La fatwa la plus célèbre demeure celle promulguée en 1978 à La Mecque, dans le cadre d’une assemblée de jurisprudence islamique liée à l’Organisation de la Conférence islamique. Elle présente la franc-maçonnerie comme une organisation secrète dangereuse pour l’islam et les musulmans, et va jusqu’à considérer comme mécréant le musulman qui y adhère en connaissance de cause.
Un déplacement essentiel
Ce déplacement est essentiel. La loge n’est plus seulement condamnée pour son secret, son serment ou sa liberté de conscience. Elle est absorbée dans une vision religieuse et géopolitique du danger, où l’universalisme maçonnique devient soupçon d’infiltration, où la fraternité se change en menace communautaire, où la sociabilité initiatique est relue comme instrument d’une conspiration mondiale. L’antimaçonnisme musulman moderne ne naît donc pas hors de toute histoire. Il reprend, adapte et réactive des schémas plus anciens, en les inscrivant dans ses propres cadres doctrinaux, politiques et culturels.
Ce texte montre le glissement typique du discours antimaçonnique religieux. La franc-maçonnerie n’y est plus seulement une association initiatique discutée ou contestée. Elle devient une organisation destructrice, porteuse d’objectifs vicieux, menaçante pour la foi, les mœurs et la communauté. Le mécanisme est toujours le même. Le secret devient complot. Le symbole devient ruse. L’universalisme devient dissolution. La fraternité devient infiltration. Le Temple n’est plus lu comme un espace de travail intérieur, mais comme un foyer d’hostilité spirituelle.
De la Charte du Hamas

Cette rhétorique se retrouve, sous une forme politique et géopolitique, dans la Charte du Hamas de 1988. Le texte y associe les francs-maçons, les Rotary Clubs et les Lions Clubs à des organisations prétendument liées au sionisme. L’article 22 affirme que des sociétés comme les francs-maçons, le Rotary et le Lions auraient été formées pour saboter les sociétés et servir des intérêts sionistes. L’article 28 reprend cette idée en présentant ces organisations, secrètes ou ouvertes, comme travaillant selon les instructions du sionisme.
Nous sommes ici devant un nœud classique de l’antimaçonnisme contemporain. La franc-maçonnerie est amalgamée au sionisme, aux clubs service, aux réseaux occidentaux, aux médias, aux guerres, à l’impérialisme et à la corruption morale. La pensée critique disparaît au profit d’un récit total. Tout se tient parce que tout est soupçonné. Cette logique ne démontre pas. Elle agrège. Elle ne cherche pas la vérité. Elle fabrique un ennemi.
La fatwa contre Pokémon
Le cas de la fatwa saoudienne de 2001 contre Pokémon est, à cet égard, particulièrement révélateur. Le texte, remis en circulation en 2016 lors du succès de Pokémon Go, accusait le jeu de violer l’interdit du jeu de hasard, de promouvoir la théorie de l’évolution, et de diffuser des symboles associés au sionisme, au christianisme, au shintoïsme et à la franc-maçonnerie. Plusieurs médias ont rappelé que la fatwa visait notamment les étoiles à six branches, les croix et les formes triangulaires, interprétées comme signes idéologiques ou maçonniques.
Cette affaire pourrait faire sourire si elle ne révélait pas une mécanique plus profonde. Un divertissement destiné à la jeunesse devient soudain le support d’une guerre symbolique imaginaire.
Le triangle n’est plus une forme géométrique. Il devient signature maçonnique. L’étoile n’est plus un motif graphique. Elle devient propagande sioniste. Le jeu n’est plus un jeu. Il devient cheval de Troie spirituel. Nous retrouvons ici l’un des ressorts permanents de l’antimaçonnisme. Il ne lit pas les symboles. Il les arrache à leur contexte pour les transformer en pièces à conviction.
La permanence du soupçon
À travers ces fatwas, de 1911 à 1978, de la Charte du Hamas à Pokémon, se dessine une même structure. La franc-maçonnerie est moins étudiée qu’accusée. Elle est convoquée comme signe disponible du mal caché, de l’influence étrangère, de la corruption morale ou du complot mondial. Cette logique n’est pas propre à l’islam politique. Elle rejoint, sous d’autres langages, les anciennes condamnations catholiques, les pamphlets contre-révolutionnaires, les fantasmes du judéo-maçonnisme et les récits numériques contemporains.
Ce qui frappe, finalement, c’est la permanence du soupçon. Le support change. Hier, le texte doctrinal. Aujourd’hui, la charte politique, la vidéo virale, le jeu de cartes, l’application mobile ou le commentaire en ligne. Mais la mécanique reste identique. Là où le regard initiatique cherche à comprendre le symbole, l’antimaçonnisme le transforme en menace. Là où la franc-maçonnerie voit un travail de l’homme sur lui-même, ses adversaires veulent voir une puissance souterraine. L’équerre et le compas deviennent alors, dans l’œil du soupçon, non plus des outils de mesure et de rectitude, mais les marques fantasmées d’un péril invisible.
Voir aussi : Islam politique et antimaçonnisme, Antimaçonnisme religieux, Antijudaïsme, Judéo-maçonnisme, Sionisme fantasmé, Charte du Hamas, Symboles détournés, Pokémon, Complotisme.

Notice extraite de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti.
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