Dans son numéro de janvier 2026, Chemins de Traverse choisit la vérité non comme un drapeau, mais comme une épreuve de justesse, à l’heure où l’image se déguise en preuve, où le flux dépasse la source, où l’intelligence artificielle accélère nos certitudes. Un miroir brisé en couverture, des figures gardiennes, une polyphonie d’auteures et d’auteurs, et une même exigence, apprendre à discerner sans se griser de conclure.


Dès les premières pages, Maurice Leduc situe l’époque, le numérique, l’usage généralisé des réseaux, la puissance des images dites plus vraies que nature, la circulation planétaire des fake news qui rendent la preuve plus lente que le flux et la source plus fragile que la rumeur. Mais le texte ne cède ni au catastrophisme ni à la nostalgie. Il rappelle une discipline de méthode, très maçonnique, chercher notre vérité, maintenir l’esprit critique, garder le libre arbitre, accepter la pluralité des facettes sans renoncer à la rectitude.
Ce refus d’une vérité posée d’un bloc se lit jusque sur la couverture, commentée comme un petit traité symbolique.
Le miroir brisé dit la vérité fragmentaire, à réunir par un patient travail. Le lion, le phénix, le serpent deviennent gardiens initiatiques, force morale, résurrection intérieure, énergie vitale qui élève autant qu’elle expose à la chute. Lune et étoiles rappellent que la lumière du Temple n’est ni brutale ni totale, mais mesurée, ajustée au cheminement de chacune et de chacun. Ici, la vérité n’est pas un projecteur, elle est une graduation.
Avant même d’entrer dans le dossier, la revue ouvre un autre seuil, la cité

Dans la Place de l’histoire, Sylvain Zeghni raconte La Fronde, fondé en 1897 par Marguerite Durand, entièrement produit par des femmes et destiné à être lu par des femmes, comme une pointe avancée d’un combat pour l’égalité. La vérité, ici, se mesure à ce qu’elle coûte, tenir tête aux évidences sociales, ouvrir un espace où la parole des invisibilisées devient événement.
Puis vient le grand dossier, construit comme une polyphonie

Chaque voix saisit la vérité par un outil différent, langage, symbole, droit, soin, éducation, ethnographie, cinéma, médias, histoire, initiatique. Annick Drogou ouvre la veine des mots. Elle montre comment la vérité commence par une hygiène du langage, et comment le mensonge se fabrique aussi par les glissements, les facilités, les travestissements de vocabulaire. La même auteure poursuit avec « Vérité et mensonge ? », qui place la question au cœur de notre responsabilité intérieure. La vérité n’est pas seulement ce qui se dit, elle est ce qui nous oblige.

Dans une autre tonalité, Dominique Segalen, avec « Dame Vérité », rappelle que la vérité a longtemps porté un visage, allégorie médiévale, figure qui ne démontre pas mais révèle, non par éclat mais par dévoilement progressif. Et, avec « Ponce Pilate et la question de la vérité », la revue replace la formule célèbre dans son théâtre moral. La vérité s’y tient au point exact où la politique voudrait s’en laver les mains, et Ponce Pilate demeure le nom propre de cette hésitation, quand le pouvoir cherche à se rendre innocent.
Le dossier avance ensuite par contrastes. Michel Dronne, en opposant vérité et vraisemblable, touche un nerf contemporain. Notre époque adore ce qui sonne juste et se dispense de ce qui oblige à vérifier. Or le vraisemblable flatte, persuade, apaise, tandis que la vérité corrige et coûte.

Dans le même esprit de mise à l’épreuve, Yonnel Ghernaouti inscrit la vérité comme quête initiatique, non comme possession. Revenir aux textes, peser les mots, refuser la séduction de l’opinion prête à penser, rendre au jugement son temps long, faire de la lecture une ascèse de discernement. La réflexion se prolonge par des notes de lecture, dont celle consacrée à Pierre Pelle Le Croisa, afin que la lecture devienne vérification, nuance, fidélité au texte, et apprentissage patient du temps long.

Cette progression trouve une respiration singulière avec Laure Scheffel. Ses textes « Sable et plomb » et « Nos autres visages » ne décorent pas. Ils travaillent au cœur même du dossier, en rappelant que la vérité n’est pas seulement affaire d’argument, mais affaire de seuil, de profondeur, de dépouillement, ce qui demeure quand nous cessons de nous regarder dans les reflets.
Le dossier se fait ensuite plus institutionnel, sans perdre sa nuance
Avec Jean-Philippe Derosier, la vérité passe par le droit. Il y est question de vérité juridique, de l’office du juge, de la différence entre l’être, les faits, et le devoir être, la norme. L’entretien, mené en propos recueillis par Anne Amis, donne à entendre une vérité non souveraine mais procédurale, une construction qui protège autant qu’elle limite.
Avec Jean-Jacques Rassial, la vérité se déplace encore. « Vérité et psychanalyse » rappelle qu’il existe des vérités qui ne se prouvent pas comme un dossier, mais se rencontrent, parfois au prix d’une traversée de soi.
À hauteur d’existence, la revue confie ensuite la vérité au soin, à l’école, aux sciences humaines

La Commission éthique bioéthique propose « La relation soignant patient sous le prisme de la Vérité ». Dire vrai, ici, n’est jamais brutalité. C’est mesure, rythme, délicatesse, responsabilité, comme une lumière qu’il faut donner sans aveugler. Jean-Jacques Pettier, avec « Vérité, quelques perspectives pour une éducation », réinstalle la vérité du côté de la formation. Apprendre à discerner, à douter loyalement, à construire un jugement qui ne soit ni docilité ni cynisme. Nadine Wanono apporte la double focale du terrain et de l’image. « Ethnographie et ethnologie, quelle vérité ? » puis « La vérité en perspective. Du cinéma vérité au multi perspectivisme » montrent que la vérité dépend aussi du point de vue, de l’angle, du montage, de ce que la caméra révèle et de ce qu’elle fabrique, et que le réel n’entre jamais pur dans nos récits.
La revue revient alors à la cité dans sa forme la plus inflammable, l’information
Laurence Rey, avec « Médias, approcher de l’exactitude plus que chercher la vérité », refuse la pose héroïque. Elle décrit une discipline, un artisanat, une humilité, viser l’exactitude comme pratique quotidienne plutôt que brandir la vérité comme totem. Et Jean Dumonteil traite un front où la contre vérité devient violence. « Les nouvelles formes de l’antimaçonnisme à l’heure des fake news et de la post vérité » montre comment, à l’ère des réseaux, l’ancienne mécanique complotiste change d’échelle et peut conduire à l’agression concrète, au harcèlement, aux atteintes. La vérité n’y est plus un débat abstrait. Elle devient protection, dignité, sécurité des personnes.

Le fil qui relie ces pièces demeure net. La revue ne sacralise pas la vérité. Elle éduque au rapport à la vérité. Elle rappelle que dire vrai ne consiste pas à triompher, mais à ne pas trahir, que la correction n’est pas humiliation, mais travail, que le doute authentique n’est ni posture ni faiblesse, mais méthode. Et c’est précisément parce que le dossier refuse la fermeture qu’il est fécond. Il ouvre des chemins au lieu de poser des conclusions.
Dans cette architecture, il faut rendre justice à celles et ceux qui tiennent l’atelier éditorial
Le numéro est porté par la rédaction en chef et un comité où figurent Bernard Dat, Catherine Domas, Anthony Faure, Marc Jeanjean, Jean-Paul Richart, ainsi que les contributrices et contributeurs déjà rencontrés au fil du dossier. Côté images, la revue précise que les illustrations sont signées Hervé Laurent et Laure Scheffel. Tout y devient symbole, et l’œuvre se taille comme la pierre, dans la lenteur.

Enfin, la revue ne se referme pas sur elle-même
Un espace numérique prolonge les échos, et le prochain numéro est annoncé sous le signe de « passage(s) », autre seuil, autre apprentissage. Au fil des pages, la vérité n’apparaît jamais comme un trophée à brandir. Elle ressemble plutôt à une lampe réglée, offerte sans aveugler, tenue sans se prendre pour propriétaire de la lumière. Ce numéro le rappelle avec une sobriété rare. Le vrai n’est pas ce qui triomphe, c’est ce qui ne trahit pas. Et l’on comprend, à l’annonce de « passage(s) », que la quête continue, non pour posséder, mais pour marcher plus droit, ensemble.
Chemins de Traverse, « La vérité »
Revue maçonnique de la Fédération française du Droit Humain
Éditions Numérilivre, N°4, janvier 2026, 80 pages, 22 €
Ce numéro est disponible à l’achat et à l’abonnement sur le site de Numérilivre, ainsi que via le site du Droit Humain.

