Au Festival Napoléon, la franc-maçonnerie n’est ni un décor ni un prétexte. Elle devient une clé de lecture de l’Empire, à travers la voix d’un historien qui a fait métier de dissiper les brumes et d’ordonner les faits. Pierre Mollier y est distingué lauréat du Prix Napoléon, au terme d’un travail de longue haleine, patient, documenté, transmis.

Il y a des prix qui récompensent une œuvre, et d’autres qui saluent une attitude intérieure Celui-ci semble relever des deux. Car ce que l’on honore, dans le parcours de Pierre Mollier, c’est moins une somme de publications que la tenue d’une méthode. Aller aux sources. Lire les archives comme on lit une pierre, sans la flatter, sans la frapper, en cherchant la veine. Restituer ensuite, avec cette clarté rare qui ne simplifie pas, mais hiérarchise, met à sa place, donne la mesure.
Le cadre n’est pas neutre
La 4e édition du Festival Napoléon, fondée et dirigée par David Serero, s’est tenue les 14 et 15 février 2026 au Club de l’Étoile, à Paris. Une programmation qui veut faire dialoguer histoire et présent, recherche et débat d’idées, et qui assume l’ambition de traiter Napoléon Bonaparte comme une figure vivante, interrogée, disputée, recontextualisée.

Dans ce dispositif, Pierre Mollier n’arrive pas comme un commentateur de plus, mais comme un artisan du vrai. Son intervention, annoncée le dimanche 15 février à 14 h, portait sur « Napoléon et la franc-maçonnerie » et proposait une lecture rigoureuse des liens entre l’Empire, les loges et les réseaux d’influence de l’époque.
Le prix, lui, met des mots précis sur ce qui est reconnu
L’excellence des recherches de Pierre Mollier sur la franc-maçonnerie. La qualité d’un éclairage précis, documenté, pédagogique, appliqué aux relations entre Napoléon et les réseaux d’influence de son temps. Cette formule est importante. Elle refuse la tentation de l’allusion. Elle refuse le romanesque facile. Elle dit l’essentiel, un travail qui permet de comprendre sans fantasmer.
Il faut mesurer ce que représente un tel parcours dans le paysage maçonnique et culturel Longtemps directeur de la bibliothèque du Grand Orient de France et conservateur du Musée de la franc-maçonnerie, Pierre Mollier appartient à cette lignée de passeurs qui savent que le patrimoine n’est pas un mausolée. C’est un chantier. Cela se classe, se décrit, se date, se contextualise. Puis cela s’offre au regard public, sans arrogance et sans peur.
La démarche est presque initiatique, au sens le plus sobre
Elle commence par l’épreuve du document. Elle continue par l’ascèse du tri. Elle aboutit à la parole juste. Dans un monde saturé de récits, il rappelle que la vérité historique n’est pas une opinion bien tournée. C’est une construction patiente, une architecture de preuves, où chaque pierre doit porter. C’est sans doute pourquoi, quand il parle de franc-maçonnerie, il ne la réduit jamais à un mythe, ni à une caricature. Il la restitue comme un fait social, politique, culturel, avec ses pratiques, ses tensions, ses usages, ses zones d’ombre et ses lumières.
Le lien à l’Empire est, ici, un révélateur

Il oblige à tenir ensemble deux exigences souvent opposées dans le débat public. D’une part, reconnaître l’importance des sociabilités maçonniques dans la circulation des hommes, des idées, des fidélités. D’autre part, ne pas transformer cette réalité en clef universelle qui expliquerait tout. Dans une interview consacrée à Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, il montre comment l’appareil impérial a voulu surveiller, encadrer, pacifier une maçonnerie renaissante, et comment le Grand Orient de France a pu servir de circuit d’informations et de contacts entre centre et provinces. Là encore, pas de grand théâtre du soupçon, mais une mécanique historique lisible, replacée dans le contexte d’un régime qui gouverne en organisant.
Voilà ce que récompense vraiment un prix quand il vise juste. Non pas une posture, mais une capacité à tenir l’équerre du fait et le compas de la nuance.
Dire ce qui relie, sans inventer ce qui manque. Montrer ce qui influence, sans prétendre au pilotage secret. Et, par-dessus tout, transmettre. Car l’enjeu n’est pas seulement de convaincre des spécialistes. Il est d’aider le grand public à quitter la fascination pour entrer dans l’intelligence.

Il y a, dans cette distinction, quelque chose d’un geste fraternel au sens large
Honorer Pierre Mollier, c’est honorer une certaine idée de la lumière, celle qui ne s’affiche pas, celle qui éclaire. Une lumière de bibliothèque et d’archive, une lumière de vitrine et de papier, une lumière qui ne promet pas des révélations mais qui rend au passé sa forme exacte. Et c’est peut-être, aujourd’hui, l’une des manières les plus sûres de servir l’initiation, garder le goût du vrai, et laisser les symboles conduire, non pas vers l’ombre, mais vers la connaissance.
