sam 07 février 2026 - 13:02

« L’oreille cassée » : le faux gagne quand nous cessons de vérifier

Dans L’oreille cassée, album publié en 1937, Georges Remi, dit Hergé, fait glisser la chasse à un fétiche volé vers une épreuve plus profonde, celle du discernement au milieu des doubles, des masques et des certitudes fabriquées.

Nous suivons une enquête qui ressemble à un fil tendu entre vitrine et jungle, entre collection et convoitise, entre expertise affichée et vérité dérobée. Un simple défaut, une oreille manquante, suffit à fissurer le confort du visible et à rappeler que le faux ne triomphe jamais par sa force, mais par notre fatigue d’examiner.

L’oreille cassée appartient à ces récits dont la légèreté apparente dissimule une mécanique intérieure, comme si la ligne claire, en refusant l’emphase, cherchait à faire passer plus loin que l’aventure, jusqu’à une épreuve de discernement.

Tout commence dans un lieu de vitrines et de silence, un musée où les objets du monde semblent immobilisés dans une paix factice. La planche d’ouverture au musée ethnographique, avec ses masques, ses fétiches, ses totems alignés, porte déjà une question qui ne cessera de nous poursuivre. Que devient l’esprit d’une forme, lorsque la forme devient marchandise, collection, trophée, preuve sociale.

Nous voyons un dieu Arumbaya, réduit à son efficacité décorative, et pourtant la moindre anomalie, cette oreille brisée, va se mettre à rayonner comme un défaut initiateur, une faille qui oblige à regarder autrement. Dans ces premières pages, tout est posé avec une précision d’horloger. La foule circule, les conservateurs conversent, les spécialistes opinent, et la profanation se fait presque sans bruit. Le vol n’est pas seulement un fait divers, il est un déplacement du sacré vers le trafic, du symbole vers la contrefaçon, de la présence vers le simulacre. L’objet, à peine dérobé, est déjà destiné à être remplacé, comme si notre époque, même lorsqu’elle perd, préfère se rassurer par un double.

Ce double devient le nerf secret de l’album, car la grande affaire n’est pas tant de retrouver une statue que de traverser un monde où tout se falsifie, les artefacts, les récits, les intentions, les loyautés, les identités. Le vrai et le faux ne se distinguent plus par la matière, mais par l’attention.

À partir de là, la course de Tintin n’est plus seulement un élan héroïque, elle devient une ascèse du regard

Nous le voyons, page après page, apprendre à déjouer les signes trop faciles, à soupçonner les coïncidences, à écouter ce que la scène ne dit pas. La fameuse oreille brisée agit comme un rappel. Dans une démarche initiatique, l’oreille est moins l’organe de l’information que celui de la réception, de la nuance, du non-dit. Une oreille cassée, c’est la promesse d’un monde qui n’entend plus juste, où la rumeur remplace la preuve, où le bruit couvre la parole, où l’on confond le cri et le sens. Et la tâche, pour nous, n’est pas de réparer l’oreille de la statue, mais de restaurer notre propre capacité à discerner.

Nous aimons, dans cet album, la manière dont l’enquête glisse sans cesse du trivial vers le vertigineux

Une trace minuscule, un détail de facture, un éclat d’argile, une couture de tissu, et nous basculons d’un appartement parisien vers des horizons plus troubles, de salons feutrés vers les arrière-boutiques, des quais et des hôtels vers la jungle, puis vers les coups d’État. La narration donne l’impression de courir, mais elle travaille en profondeur une même matière, celle du leurre. Le fétiche est volé, puis remplacé. Le faux circule comme le vrai. Les discours s’ajustent. Les autorités parlent, puis se dédisent. Les experts se trompent. Les collectionneurs désirent. Les trafiquants exploitent.

Et dans cette grande ronde, Milou, avec sa vigilance instinctive et sa comédie de l’urgence, n’est pas qu’un contrepoint burlesque. Il incarne une sagesse de survie, une forme de boussole sensible, comme si la vérité, lorsqu’elle se dérobe aux raisonnements, cherchait un refuge dans le flair, dans le réflexe, dans l’évidence charnelle. Nous sourions souvent, mais ce sourire n’est pas une pause, il est une respiration dans un monde qui se durcit.

La dimension politique, elle aussi, est plus qu’un décor exotique

En inventant le San Theodoros, en opposant le général Alcazar et le général Tapioca, l’album expose une alternance de pouvoirs qui ressemble à une parodie de destin collectif, et pourtant cette parodie a des dents. Nous assistons à l’instauration, puis à la chute, puis au retour, comme si l’Histoire, ici, ne progressait pas, mais tournait sur elle-même, machine à fabriquer des uniformes et des slogans, à repeindre les mêmes violences sous des couleurs neuves. Le détail saisissant est que ces régimes, pourtant opposés en apparence, se ressemblent dans leur rapport à l’humain. Ils réclament l’allégeance, ils exigent la peur, ils décorent la force, ils punissent la dissidence. Et la statue volée, objet « primitif » arraché à son monde, devient l’axe secret autour duquel tourne la modernité la plus cynique. Dans ce théâtre, la révolution ressemble à une permutation de masques, et le masque est partout dès le début, exposé au musée comme un trophée, puis porté par la société entière comme une seconde peau.

C’est ici que la lecture maçonnique, sans plaquer de système, trouve une résonance

Nous ne cherchons pas des équivalences, nous cherchons des échos. L’album parle d’une perte et d’un remplacement, d’un objet arraché à son origine, d’un signe brisé qui oblige à distinguer l’authentique du fabriqué, d’un monde où l’apparence fait loi. Dans notre tradition, nous savons que la contrefaçon n’est pas seulement un crime économique. Elle est une tentation spirituelle. Elle consiste à donner à l’œil ce qu’il désire, afin d’éviter à la conscience l’effort qu’elle devrait consentir. Le faux fétiche, dans l’album, nous avertit. Il suffit que la forme soit plausible pour que beaucoup s’inclinent. Il suffit que la mise en scène soit crédible pour que la foule acquiesce. Et nous retrouvons alors une question essentielle. De quoi une civilisation juge-t-elle la vérité. À l’éclat d’une vitrine, à la signature d’un expert, au prestige d’un uniforme, à la vitesse d’une rumeur. Ou bien à l’épreuve intérieure, plus lente, plus exigeante, qui oblige à vérifier, à douter, à confronter, à revenir, à recommencer.

La statue, pourtant, n’est pas seulement un symbole de vol. Elle est un réceptacle. L’album joue avec cette idée d’un secret contenu, d’une richesse dissimulée, d’une lumière enfermée dans une matière pauvre. Qu’il s’agisse d’un diamant caché, d’un indice dissimulé, d’une vérité enfouie, nous sommes renvoyés à une intuition hermétique. Le trésor n’est pas toujours là où brille l’or, il peut être scellé au cœur même de ce que les puissants méprisent. Dans le regard colonial qui traverse l’époque, le fétiche est pris pour une curiosité, un bibelot. Or l’album renverse subtilement la hiérarchie. Ce que les Occidentaux croient posséder les possède à son tour. Ce qu’ils croient réduire à un objet commande leur convoitise, oriente leurs crimes, aimante leurs mensonges. La matière muette devient le centre d’un labyrinthe moral.

Il faut dire un mot du rythme, parce qu’il est l’un des enseignements cachés

L’oreille cassée avance par accélérations, par collisions, par glissades. Une poursuite, un quiproquo, une porte qui claque, une valise, une annonce, un coup de théâtre. Et pourtant, dans ce mouvement, nous percevons une rigueur, presque une discipline. Georges Remi construit des séquences où la précision du dessin n’est pas une coquetterie, mais une éthique. La ligne claire ne cherche pas seulement la lisibilité, elle cherche l’exactitude du signe. Elle nous apprend à ne pas confondre l’abondance avec la preuve. Chaque case donne ce qu’il faut, pas davantage. Chaque gag est une pointe qui relance l’attention. Chaque décor, même stylisé, porte une fonction. La sobriété devient une méthode. Et cette méthode, pour nous, a valeur d’exercice. Elle rappelle qu’une quête authentique se nourrit de justesse, non de surcharge.

Dans les pages du musée, puis dans les appartements, puis dans les rues, puis sur les quais, l’album met aussi en scène une société qui aime les vitrines et les certitudes. La culture y est parfois un vernis, la science un alibi, l’autorité un costume. Cette critique n’est pas rageuse, elle est implacable, parce qu’elle passe par le comique. Le rire révèle, il ne distrait pas. Il montre l’expert trop sûr de lui, le policier dépassé, le bourgeois crédule, le bandit théâtral, et derrière eux, une humanité qui se raconte des histoires pour ne pas voir la violence réelle des échanges. Nous sommes saisis par ce constat. Le mal, ici, n’a pas besoin de grand discours. Il a besoin de circuits, de complicités, de paresses, de regards qui se détournent. Et lorsque l’album nous emporte vers les dictatures tropicales, nous comprenons que la brutalité spectaculaire n’est que la pointe visible d’un commerce plus vaste, où la cupidité, l’influence et le cynisme fabriquent des guerres comme des objets de consommation.

Nous ne pouvons pas ignorer, dans une lecture d’aujourd’hui, les ambiguïtés de représentation

Les Arumbayas, les tropiques, les « républiques » caricaturales relèvent d’une imagerie d’époque. Nous les regardons avec une vigilance critique, sans anachronisme brutal, mais sans indulgence. La force du livre est de permettre cette double lecture. D’un côté, le plaisir narratif, l’invention, l’humour, la tension. De l’autre, une matière historique, celle des années trente, des conflits d’influence, des guerres pour des ressources, des fantasmagories occidentales sur l’ailleurs. L’album devient alors un miroir involontaire, il reflète autant nos aveuglements que nos curiosités. Et c’est précisément là que sa valeur demeure. Nous ne lisons pas une relique, nous lisons une œuvre qui continue de travailler nos contradictions.

Pour situer l’auteur sans réduire sa vie à une fiche, rappelons que Georges Remi invente dès 1929 un héros dont la candeur n’est pas naïveté, mais exigence

Dans Les Aventures de Tintin, Georges Remi cherche une forme de roman graphique avant la lettre, une synthèse entre reportage, théâtre, satire et conte moral. Son parcours n’est pas celui d’un sage intangible. Il traverse des influences, des erreurs, des remises en question, des amitiés déterminantes, et une maturation esthétique qui conduit de l’efficacité des premiers récits vers une profondeur plus troublante. La bibliographie qui entoure L’oreille cassée porte déjà ses jalons majeurs, avec des albums où l’aventure se double d’une interrogation sur le pouvoir, la propagande, la vérité, la fidélité, et la responsabilité du regard. Nous retrouvons aussi le compagnonnage éditorial de Casterman, qui accompagne la fixation et la diffusion d’un univers devenu matrice culturelle européenne. Chez Georges Remi, l’apport à la pensée initiatique n’est pas doctrinal, il est poétique et méthodique. Il tient à une manière de raconter qui oblige à vérifier, à recouper, à ne pas se satisfaire de la première version. Il tient à une dramaturgie où le détail minuscule renverse l’évidence. Il tient à une morale sans sermons, où la droiture se prouve dans l’action et dans le refus des facilités.

Au fond, L’Oreille cassée nous laisse une impression rare, celle d’un livre qui parle de l’écoute dans un monde assourdissant

L’oreille brisée n’est pas seulement un accident, elle est une métaphore de civilisation. Elle nous avertit que la vérité ne crie pas toujours, qu’elle se reconnaît parfois à un éclat discret, à une fracture, à une imperfection qui résiste au maquillage. Elle nous rappelle que la contrefaçon prospère dès que nous aimons davantage l’image que la présence, le récit que l’épreuve, la possession que la relation. Et si nous acceptons la leçon, alors la quête du fétiche cesse d’être un jeu, elle devient un exercice intérieur. Nous ne cherchons plus seulement un objet perdu. Nous cherchons une façon de ne pas nous perdre nous-mêmes, lorsque le monde multiplie les doubles et que la vraie oreille, celle qui entend juste, demande d’être reconstruite en nous, pierre après pierre, silence après silence.

Au bout du tumulte, ce n’est pas la statuette qui nous regarde, c’est notre regard qui se découvre mis à l’épreuve

L’oreille cassée demeure comme une petite blessure dans l’image, une leçon tenue à voix basse, qui nous apprend à ne plus confondre l’apparence et la présence, la preuve et le prestige, le récit et le réel. Et si nous acceptons ce trouble, alors l’aventure cesse d’être un divertissement, elle devient une discipline intérieure, celle qui répare en nous l’écoute fine, celle qui refuse les copies commodes et choisit, patiemment, la justesse.

L’oreille cassée
Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 12,50 €

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons pas d’images issues des albums de Tintin, ni premières de couverture, ni planches, ni représentations des personnages. Les illustrations proposées pour cet article sont donc des créations originales, sans reprise d’éléments graphiques de l’univers de Tintin.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES