Joseph Vebret raconte une vie, et nous sentons aussitôt qu’il vise davantage qu’un destin singulier. Il prend Léo Taxil à bras le corps, non pour l’enfermer dans la caricature commode du faussaire, mais pour faire apparaître, derrière l’homme, l’époque qui l’a rendu possible et le public qui l’a rendu puissant. Le livre s’écrit alors comme une expérience de lucidité.

Nous ne suivons pas seulement une suite d’épisodes, nous voyons une mécanique du croire se mettre en marche, ses engrenages fins, ses emballements, ses retours de manivelle, ses moments de grâce ténébreuse. Une mystification réussie n’est jamais la seule œuvre d’un mystificateur. Elle est une œuvre à plusieurs mains, où la plume, la rumeur, la peur et le désir de certitude se passent le relais jusqu’à produire une réalité de substitution qui finit par peser plus lourd que le réel.
Léo Taxil, avant d’être un nom, a été un dispositif. Joseph Vebret le montre en laissant affleurer le talent spécifique de Gabriel Jogand-Pagès (1854 – 1907), né à Marseille, qui comprend très tôt que l’écrit ne se contente pas de dire, il fait. Il fait foule, il fait scandale, il fait tribunal. Ses premiers combats anticléricaux, violents, provocateurs, charpentés pour heurter, lui valent condamnations et excommunication. Cette première période importe moins par l’anecdote que par ce qu’elle révèle de sa main. Léo Taxil apprend le pouvoir du choc, du trait qui blesse, de l’excès qui hypnotise. Il apprend aussi qu’une époque saturée de passions religieuses et politiques offre au polémiste un public disponible, un public qui n’attend pas seulement des idées, mais des ennemis identifiables, des silhouettes à huer, des récits à consommer.

Puis vient le passage bref par la franc-maçonnerie, et l’exclusion, rapide, au motif de fraude littéraire. Dans le livre, ce nœud a la dureté d’une charnière. Ce n’est pas une parenthèse, c’est une école. Nous devinons la leçon que Léo Taxil en tire, une institution se tient debout par ses rites, sa dignité, ses codes, sa réputation, et la manière la plus sûre de l’atteindre consiste souvent à emprunter ses formes pour les retourner contre elle. Il y a là une intuition redoutable, le faux le plus efficace ressemble au vrai, il le singe avec application, il reprend ses gestes, sa solennité, sa gravité, jusqu’à fabriquer une contrefaçon capable de circuler comme si elle avait reçu un sceau. C’est à cet endroit que Joseph Vebret fait entendre, sans lourdeur doctrinale, une résonance initiatique. Toute tradition sait que la contrefaçon n’attaque pas seulement les faits, elle attaque l’organe du discernement. Elle fatigue la capacité à distinguer. Elle brouille la vue intérieure.
La conversion au catholicisme, spectaculaire, jouée à pleine lumière, apparaît alors comme un changement de costume et de perspective. Joseph Vebret la raconte sans naïveté, avec ce sens des scènes où l’histoire se fait théâtre. Léo Taxil comprend que la provocation anticléricale se dévalue avec le temps, qu’un public se lasse, même de la fureur. Il comprend aussi que l’aveu, le repentir affiché, la posture du témoin revenu des enfers, offrent une intensité nouvelle. La conversion lui donne un privilège narratif. Elle autorise l’illusion du dedans. Elle permet de parler comme un ancien initié, comme un homme qui aurait vu ce que les autres ne voient pas, comme un rescapé de l’arrière-monde. Et l’arrière-monde, dans une société inquiète, est une marchandise inépuisable.

De là naît l’entreprise la plus célèbre, et la plus instructive, du dispositif taxilien, la fabrication du palladisme et l’invention d’un imaginaire luciférien tentaculaire, destiné à capter une avidité collective de révélations occultes. Joseph Vebret ne traite pas cela comme un folklore. Il montre comment la figure du diable, dans un climat de polémiques, devient une monnaie de persuasion. Le diable simplifie. Le diable donne une cause unique. Le diable dispense d’examiner les nuances, les contradictions, les zones grises. Il concentre les angoisses en un symbole prêt à l’emploi. Accuser une institution d’un culte satanique, c’est produire une explication qui se vend d’elle-même, car elle flatte à la fois la peur et la certitude. Elle permet de se sentir du bon côté sans avoir à travailler l’effort du doute.
Dans ce dispositif, l’invention de Diana Vaughan est l’un des gestes les plus pervers, parce qu’il est aussi l’un des plus littéraires. Joseph Vebret en fait sentir la portée. Le public ne réclame pas seulement des accusations, il réclame des voix. Il veut une confession, un visage, une histoire intime, une souffrance, un repentir. La confession agit comme un court-circuit. Elle donne l’impression d’une vérité qui se prouve par l’émotion. Elle impose une forme de chantage moral, douter devient une cruauté. Léo Taxil comprend cela et fabrique une martyre de papier, une prêtresse repentie dont les mémoires ont la texture d’une relique. Nous touchons ici une dimension presque sacramentelle du faux. Le mensonge se rend sacré en empruntant les formes de la pénitence.

Pour nous qui lisons avec une sensibilité maçonnique, la leçon est double
D’une part, l’affaire montre comment le symbolique peut être détourné, comment le vocabulaire du secret, du rite, de l’initiation, peut être retourné en instrument d’accusation. D’autre part, elle révèle un piège plus intime. Une part de l’esprit humain préfère le secret comme spectacle plutôt que comme discipline. Elle veut la coulisse, elle veut la crypte, elle veut l’ombre comme divertissement. Or la démarche initiatique authentique, quelle que soit sa forme, ne nourrit pas cette curiosité, elle la transmute. Elle ne promet pas la récolte de détails, elle propose une transformation intérieure. Léo Taxil inverse tout, il nourrit l’appétit de l’extérieur, il fait du dessous des cartes une religion, il remplace le travail sur soi par la frénésie d’accuser.

Joseph Vebret est particulièrement juste lorsqu’il laisse apparaître que la mystification ne se réduit pas à un duel entre un homme et des dupes. Il y a une chaîne. Il y a des relais, des journalistes, des salons, des cercles, des prédicateurs, des éditeurs, des lecteurs, des commentateurs. Il y a une économie de la crédulité. Il y a aussi une politique de la peur, car dans une société travaillée par des antagonismes, l’ennemi absolu est utile. L’Eglise catholique Église catholique, traversée par ses propres angoisses face à la modernité et à la perte d’influence, devient réceptive à des récits qui consolent. La peur des sociétés discrètes, la peur d’un monde qui change, la peur de ne plus tenir les consciences, tout cela prépare le terrain. Loin d’écraser cette complexité sous un jugement facile, Joseph Vebret la fait sentir, et cette nuance rend la critique plus profonde. Le mensonge prospère rarement contre une forteresse éveillée. Il prospère dans les zones de fatigue, là où la vigilance se confond avec le soupçon, là où le besoin d’ennemi prend la place du besoin de vérité.
À mesure que le livre avance, nous éprouvons une impression troublante, la compétence de Léo Taxil. Joseph Vebret ose regarder ce point sans l’édulcorer et sans le magnifier. Il y a un art de la relance, une science du rythme, une intuition des failles psychologiques, une capacité à sérialiser l’imposture jusqu’à la rendre quotidienne. L’affaire devient feuilleton, et le feuilleton façonne la croyance. Chaque épisode requalifie le précédent, chaque rebondissement empêche le recul. La mystification n’est plus une affirmation isolée, elle devient un milieu mental. Le faux n’est pas seulement cru, il est habité.

Lorsque vient la révélation finale, en 1897, Léo Taxil qualifie l’ensemble d’aimable plaisanterie. Joseph Vebret donne à cette formule sa violence véritable. Il y a là une désinvolture qui tente de convertir la responsabilité en esprit, la cruauté en malice, la manipulation en divertissement. Le geste est d’autant plus destructeur qu’il prétend être léger. Il ne s’agit pas d’un simple aveu, mais d’une scène où le mensonge se couronne lui-même, se donne le dernier mot, ricane sur les ruines. Et ce ricanement laisse une trace. Une imposture révélée ne disparaît pas comme un rêve au réveil. Elle a déjà travaillé les imaginations, installé des images, fixé des réflexes. La vérité peut survenir, elle n’efface pas tout. Elle arrive souvent trop tard, dans un paysage où le faux a déjà circulé comme une évidence.
C’est ici que l’ouvrage devient, pour nous, une méditation sur la vigilance
Joseph Vebret écrit, au fond, sur la différence entre l’ombre et la noirceur. L’ombre appartient à la condition humaine, elle appelle un travail, une reconnaissance, une transformation. La noirceur, elle, exploite l’ombre pour en faire commerce. Léo Taxil exploite l’ombre. Il en fait théâtre. Il transforme le symbole en preuve à charge, la discrétion en culpabilité, la quête en complot. Et nous, lecteurs engagés sur une voie de rectitude intérieure, nous ne pouvons pas lire cela sans entendre la question qui se lève derrière l’histoire, que faisons-nous de ce qui nous fascine. Que faisons-nous de notre besoin de récit. Que faisons-nous de notre soif de certitude. La force de Joseph Vebret tient à ce qu’il ne se contente pas de dire, cela fut. Il nous conduit à reconnaître, cela peut être, et cela recommence, sous d’autres masques.

Le livre résonne aussi comme une réflexion sur la presse, sur la fabrique médiatique de l’opinion, sur la manière dont une signature devient autorité et dont la répétition devient validation. Joseph Vebret connaît ces mécanismes, et nous sentons son expérience dans la justesse du regard. L’affaire Taxil n’est pas seulement un événement religieux ou maçonnique, c’est un événement de récit. C’est une démonstration de puissance narrative, et de sa capacité à faire basculer une société vers une lecture unique du réel. Cette dimension éclaire notre présent, sans que Joseph Vebret ait besoin d’appuyer. Nous savons, en lisant, que les outils ont changé, que les réseaux ont accéléré, mais que la structure demeure. L’époque de Léo Taxil nous regarde encore, car elle révèle un invariant, le désir de croire précède souvent la vérification.
L’écriture de Joseph Vebret accompagne cette profondeur sans se dessécher
Nous lisons une prose qui sait raconter et penser dans le même mouvement. Le détail n’est pas un décor. Il devient une articulation. La scène sert l’idée. L’idée ne dissout pas la scène. Cette tenue narrative est l’une des réussites du livre, et elle tient au fait que Joseph Vebret traite la mystification comme une dramaturgie complète, avec ses accessoires, ses témoins, ses indignations, ses silences, ses moments de bascule. Léo Taxil apparaît alors comme un personnage qui comprend le pouvoir des formes, et c’est précisément ce que le livre nous oblige à regarder, une forme peut porter la vérité, et une forme peut aussi porter sa contrefaçon.
L’illustration de couverture de Patrick Miramand s’inscrit dans cette logique sans bruit

Le visage dessiné, le trait qui fixe une présence, nous rappelle que Léo Taxil est aussi une persona, un masque social, un rôle travaillé. La précision graphique, issue d’une génération formée par le dessin avant la facilité des outils numériques, apporte une ironie discrète, l’art du trait vrai sert à présenter l’homme qui a excellé dans l’art des faux reliefs. Cette couverture ne commente pas, elle renforce l’impression de théâtre, et donc la compréhension du sujet, nous avons affaire à une histoire où l’image compte autant que la phrase, où l’autorité se fabrique aussi par l’apparence.
Il est difficile d’évoquer Joseph Vebret sans rappeler, avec sobriété, ce qui donne à son regard une densité particulière
Avant de se consacrer pleinement à l’écriture au début des années deux mille, Joseph Vebret a exercé dans le journalisme, a connu les lieux où les récits se fabriquent et où les mots pèsent plus lourd que les faits. Cette expérience, loin de produire un cynisme, semble lui avoir donné une vigilance. Le lecteur la sent. Elle nourrit une façon de raconter qui ne se laisse pas hypnotiser par le spectaculaire. Elle nourrit aussi une capacité à comprendre les stratégies, les repositionnements, les effets de tribune, les conversions opportunes. Dans le catalogue des Éditions Dervy, Joseph Vebret n’a rien d’un visiteur de passage.

Il a déjà consacré, en 2018, un ouvrage substantiel à la franc-maçonnerie contemporaine, Causeries maçonniques – Pourquoi être franc-maçon au XXIe siècle ?, où il interroge les visages de l’Ordre, la diversité des engagements, les différences d’approche, les idéaux et les pratiques, sans réduire cette pluralité à une opposition de postures. Cet arrière-plan donne une profondeur particulière à son livre sur Leo Taxil. Il sait ce que signifie une attaque contre la franc-maçonnerie, il en mesure la portée symbolique et l’effet social, et il sait aussi ce qu’un lecteur initié attend vraiment, non pas une défense réflexe, mais une intelligence des mécanismes qui enfantent la calomnie, la rendent crédible, puis la font durer.
Nous saluons aussi, au cœur du volume, un cahier central remarquable, riche de vingt-quatre illustrations, qui prolonge le récit par l’image et donne au lecteur une autre prise sur cette dramaturgie du faux, ses visages, ses décors et ses traces.

Il faut enfin reconnaître ce que ce livre fait en nous
Il ne se contente pas de réhabiliter une vérité historique. Il nous rend attentifs à une vérité plus exigeante, la vérité intérieure comme exercice. Elle demande de la lenteur. Elle demande d’accepter l’inachevé. Elle demande de supporter de ne pas tout savoir. Léo Taxil triomphe parce qu’il promet l’inverse, tout, tout de suite, avec une jubilation qui dispense de scrupule. Joseph Vebret écrit contre cette facilité. Il écrit en faveur d’une intelligence qui se travaille, qui s’éprouve, qui consent à la nuance. Pour une lecture maçonnique, c’est une leçon sévère et nécessaire. La Lumière n’est pas l’éclat, elle n’est pas le bruit, elle n’est pas l’exposition obscène de tout. La Lumière est une clarté intérieure qui permet de distinguer, de mesurer, de ne pas confondre l’obscur avec le profond ni le spectaculaire avec le vrai. Et c’est peut-être là, au-delà de l’affaire Léo Taxil elle-même, que le livre trouve sa portée la plus durable, nous rappeler que le discernement n’est pas une posture, mais une ascèse, et que le premier combat, avant de dénoncer des impostures extérieures, consiste à ne pas offrir à l’imposture la place qu’elle cherche dans notre propre imaginaire.

Léo Taxil – La vie tumultueuse d’un mystificateur de génie
Joseph Vebret – Éditions Dervy, 2026, 336 pages, 22,90 €
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