La pensée humaine a toujours cherché à comprendre l’univers qui l’entoure, en élaborant des modèles cosmologiques qui influencent non seulement notre vision du monde physique, mais aussi notre philosophie, notre éthique et nos institutions sociales. Depuis plus de deux millénaires, la tradition occidentale s’est appuyée sur un cadre hérité de la Grèce antique, caractérisé par des principes fixes, une hiérarchie rigide et une centralité souvent accordée à l’humain ou à une entité transcendante. Ce modèle, bien que structurant, s’avère limitant face aux défis contemporains de complexité et de changement perpétuel.

Pour prendre un exemple inverse, la cosmologie taoïste, née en Chine à une époque similaire, offre une perspective dynamique : un univers sans centre fixe, régi par des mouvements continus et des interactions naturelles, sans recours à des dogmes imposés. Ces deux approches ne sont pas seulement distinctes ; elles sont fondamentalement incompatibles dans leurs présupposés. Ce texte vise à explorer ces modèles de manière pédagogique, en expliquant leurs origines, leurs implications et leurs limites.
Nous y intégrerons également la pensée de la Franc-maçonnerie, qui puise largement dans les racines grecques, pour montrer comment cette influence conduit à une impasse intellectuelle.
Enfin, nous conclurons sur la nécessité pour la Franc-maçonnerie d’évoluer vers une cosmologie plus universaliste, passant d’un cosmos figé à un monde en perpétuel mouvement.
I. La naissance du modèle occidental : de l’archè à la fixation du cosmos
Pour comprendre les fondements de la pensée occidentale, il faut remonter aux premiers philosophes grecs, qui ont initié une quête rationnelle du monde. Contrairement aux mythes divins antérieurs, ils cherchaient un principe unificateur – l’archè – pour rendre le réel intelligible.
- Les premiers penseurs grecs : chercher un principe, non un dogme

La philosophie archaïque grecque marque un tournant : le monde n’est plus le jouet des dieux capricieux, mais un ensemble régi par un logos, une raison accessible à l’humain. Thalès, par exemple, propose l’eau comme principe fondamental, capable d’expliquer les transformations observées dans la nature, comme l’évaporation ou la condensation. Anaximène opte pour l’air, compressible et expansible, tandis qu’Héraclite met l’accent sur le feu et le devenir incessant, avec sa célèbre formule : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Ces idées restent ouvertes, dynamiques ; elles visent à interroger plutôt qu’à figer.
Pédagogiquement, imaginons ces penseurs comme des explorateurs : ils observent les phénomènes – pluie, vent, feu – et cherchent un fil conducteur, sans imposer une vérité absolue. Cette approche libère l’esprit humain des superstitions, mais elle pose les bases d’une recherche de stabilité.
- Empédocle : les quatre « racines »

Empédocle, philosophe sicilien du 5e siècle avant J.-C., avance une idée décisive : quatre principes fondamentaux, qu’il appelle « racines » pour souligner leur potentiel créatif – la terre, l’eau, l’air et le feu. Ces éléments ne sont pas inertes ; ils se combinent et se séparent sous l’action de deux forces cosmiques : l’Amour (qui unit) et la Discorde (qui divise). Le monde émerge ainsi d’un cycle éternel de mélange et de séparation, expliquant la diversité des phénomènes sans recourir à un créateur unique.
Cependant, un subtil glissement s’opère : ces racines deviennent des constituants stables du réel, plutôt que de purs processus. Empédocle maintient une dynamique, mais il pose les jalons d’une vision où le changement est secondaire à des essences fixes.
- Aristote : l’achèvement… et la clôture
Aristote, au 4e siècle avant J.-C., perfectionne ce cadre. Il distingue un monde sublunaire (terrestre, imparfait et changeant) d’un monde supralunaire (céleste, éternel et parfait), introduit l’éther comme cinquième substance pour les cieux, et conçoit un cosmos fini, sphérique et hiérarchisé. Chaque être a une essence, une place et une finalité : les plantes pour nourrir, les animaux pour servir, l’humain pour contempler. Le changement n’est plus essence ; il est imperfection, un écart par rapport à la forme idéale.
Pédagogiquement, comparez cela à un puzzle complété : tout est ordonné, mais immobile. Aristote influence durablement l’Occident, du Moyen Âge scolastique à la science moderne naissante.
II. Géocentrisme, anthropocentrisme et fixation de la pensée occidentale

Ce modèle culmine dans un cosmos centré sur la Terre – géocentrisme – et, symboliquement, sur l’humain – anthropocentrisme.
- Un monde centré et immobile
La Terre trône au centre, entourée de sphères célestes en rotation parfaite. Le christianisme théologise cela : Dieu crée un univers ordonné pour l’humain, avec une finalité morale. L’homme devient le pivot d’un monde conçu à son image.
- Les conséquences philosophiques
Cela engendre une pensée des essences (ce que les choses sont) plutôt que des processus (comment elles deviennent). Le réel est statique, dépendant d’une transcendance pour son ordre. Sans Dieu ou un principe fixe, le chaos menace.
III. L’influence sur la pensée de la Franc-maçonnerie : un héritage grecque menant à l’impasse

La Franc-maçonnerie, née au 18e siècle mais puisant dans des traditions antiques, intègre profondément ces modèles grecs. Les quatre éléments d’Empédocle sont centraux dans ses rituels : ils symbolisent les étapes de l’initiation, de la terre (stabilité) à l’air (élévation spirituelle), en passant par l’eau (purification) et le feu (transformation). Aristote y ajoute une hiérarchie : les degrés maçonniques reflètent un cosmos ordonné, où l’initié progresse vers une « lumière » transcendante, souvent représentée par le Grand Architecte de l’Univers – une figure déiste garantissant l’ordre.
Pédagogiquement, imaginez un temple maçonnique comme un microcosmos aristotélicien : colonnes pour la stabilité, outils pour la mesure, éléments pour l’équilibre. Cela favorise une quête de perfection morale, mais repose sur un univers figé. L’Amour et la Discorde d’Empédocle deviennent fraternité et épreuves, mais dans un cadre clos, où le changement est contrôlé, non fondamental.
Cette base conduit à une impasse : la Franc-maçonnerie risque un esprit figé, centré sur des essences immuables et une hiérarchie transcendante. Face à la modernité – relativité, quantique, écologie – ce modèle peine à intégrer le flux incessant, favorisant un dogmatisme subtil plutôt qu’une adaptabilité.
IV. La cosmologie taoïste : un monde sans centre ni créateur
À l’opposé, le taoïsme pose non « de quoi est fait le monde ? », mais « comment se transforme-t-il ? ».
- Une autre question fondatrice
Le focus est sur les rythmes, non les substances.
- Les cinq « éléments » : une erreur de traduction, car il s’agit des 5 mouvements
Bois, feu, terre, métal, eau ne sont pas fixes ; ce sont des phases cycliques : le bois engendre le feu, etc. Tout circule en un cycle infini.
- Un univers infini et auto-régulé
Pas de centre, pas de créateur : le Dao est le principe immanent du réel, observé, non imposé.
V. Deux modèles irréconciliables
| Pensée occidentale classique | Pensée taoïste |
|---|---|
| Substances | Processus |
| Essences | Transformations |
| Monde fini | Monde ouvert |
| Hiérarchie | Interaction |
| Dogme | Loi naturelle |
| Transcendance | Immanence |
L’Occident fixe ; le taoïsme s’accorde.
VI. Pourquoi le modèle occidental est aujourd’hui dépassé, et l’évolution nécessaire pour la Franc-maçonnerie

La cosmologie figée ne résiste pas à la science moderne (Big Bang, chaos quantique), ignore les systèmes complexes et justifie la domination de la nature. Le taoïsme, au contraire, embrasse l’incertitude et le changement.
Pour la Franc-maçonnerie, cette impasse appelle une évolution : abandonner les bases empédocléennes et aristotéliciennes pour une cosmologie universaliste, inspirée du taoïsme. Intégrer des cycles dynamiques, des interactions immanentes, pour un esprit plus fluide, ouvert à l’infini.
Conclusion – D’un monde à posséder à un monde à habiter

L’enjeu est ontologique : passer d’un univers clos, maîtrisé par une transcendance, à un monde en devenir, habité harmonieusement. Pour la Franc-maçonnerie, cela signifie réinventer ses fondements – du cosmos figé au monde en mouvement – pour rester une force vivante de progrès humain.
