Il n’y a pas de Bible, pas de Coran non plus, pas de Thora, d’Ancien ni de Nouveau Testament. Et pourtant ces trois livres ont fondé les trois religions monothéistes dites “religions du Livre”. Mais à propos, quel est le rapport avec la Franc-maçonnerie ? On y arrive…
Au commencement était l’Arche d’Alliance. Elle permettait au peuple nomade qu’étaient les Hébreux de transporter partout avec eux leur dieu unique. Selon la tradition, elle avait été construite sur les indications fournies par Moïse, après son rendez-vous avec Dieu sur le mont Sinaï. Un coffre précieux qui contenait notamment les tables de la Loi, le Décalogue, premier écrit qui préfigurerait le livre sacré qui allait suivre. Elle a disparu, cette arche, avec la destruction du premier Temple de Jérusalem, en 586 avant notre ère.

Ce qu’on appelle l’Ancien Testament contient jusqu’à 46 livres rassemblés à des époques différentes. Il est constitué de fragments plus ou moins reconnus selon les traditions, des récits transmis indépendamment les uns des autres au cours du temps, par voie orale, s’appuyant sur quelques supports écrits qui servaient de guide-mémoire pour éviter les digressions. Fragments copiés et recopiés par des scribes pendant des décennies avant d’être réunis sous une forme dite canonique, c’est-à-dire pour constituer un texte de référence. Ils ont puisé dans plusieurs langues : l’araméen, l’hébreu, et plus tardivement le grec. Ces textes se sont sans doute stabilisés autour du VIè siècle avant notre ère, mais les transcriptions successives ont dû les modifier depuis. Les fragments les plus anciens sont ceux retrouvés à partir de 1947 près de Qumrân, ceux qu’on appelle les Manuscrits de la Mer Morte : 970 en tout. Ils ne sont pas des originaux du VIème siècle, ils en sont des copies qu’on estime situées entre le IIIè et le Ier siècle. Ils sont considérés comme la base de l’Ancien Testament, non pas un livre unique, mais une collection de textes établis à des époques différentes, par des auteurs différents qui courent sur plusieurs siècles. Il existe au moins deux versions de référence qui ne regroupent pas tout à fait les mêmes textes, une version canonique dite catholique et une version canonique dite juive. Cette dernière se découpe en trois parties: la Torah (le livre de la loi, le Pentateuque), les Nevi’im (le livre des prophètes), les Ketouvim (les Hagiographes).

La Bible, étymologiquement “Le Livre”, aurait pour ambition d’unifier tous les textes qui portent la « paroles de Dieu ». Mais quelle parole ? Quand et où aurait-elle été émise ? Qui a décidé quels textes devaient en faire partie et lesquels devaient être écartés? Quelles sont les sources originelles dont tous ces textes sont issus ? Mystère. Il n’y a pas de VO de la Bible.
Il n’en va pas beaucoup mieux chez les Chrétiens avec le Nouveau Testament. Encore un livre terriblement composite !Il est constitué pour une première partie des évangiles. Mais mis à part celui de Jean, aucun autre ne semble avoir pour auteur un témoin direct. Trois des textes sont appelés “évangiles synoptique” parce qu’ils sont à l’évidence recopiés les uns sur les autres : Matthieu, Marc et Luc. Leur source principale est l’évangile de Matthieu mais on repère aussi un autre texte de base, qu’on n’a pas retrouvé, qui reste mystérieux et qu’on appelle par défaut le document Q. Se rajoute à cela d’autres écrits comme les Actes des Apôtres, et puis les 21 “livres didactiques” : les épîtres de Paul, de Jacques, de Pierre, de Jean, de Jude, sans qu’il soit facile d’ identifier qui sont réellement les auteurs. Jacques n’est pas le frère de Jésus et Pierre n’est pas l’apôtre Pierre. Tous montrent de ce moment où les premiers prédicateurs travaillent à organiser les premières églises à travers l’Empire Romain. Enfin l’Apocalypse de Jean, censée avoir été écrite en 95 sur l’île de Patmos, donc certainement pas par l’apôtre Jean. Il est à noter que jusqu’à la fin du 1er siècle le Christianisme est une branche du judaïsme, une variation. Ce n’est pas une religion indépendante, il n’a pas encore fait sécession. Tous ces textes devraient donc être interprétés d’abord à partir de la tradition juive. Or il le sont à partir de ce qu’est devenu le chrinstianimse beaucoup plus tard. Le texte n’est rien ou pas grand chose, c’est la lecture qu’on en fait, qui construit la religion.

Comme dans le cas précédent, ces récits se sont d’abord transmis par l’oralité. Les historiens précisent que sans support écrit la transmission commence à se déformer sérieusement au bout de quelques dizaines d’années. L’écrit sert à fixer, à stabiliser. Il ne sert pas à diffuser dans le grand public puisque presque personne ne sait lire. Il y avait donc, très tôt, des supports écrits, recopiés par des scribes puis par des moines copistes, ces derniers n’hésitaient pas à interpréter à leur manière, mais moins quand même que le bouche-à-oreille. Les premiers écrits de référence du Nouveau Testament ont dû apparaître entre le deuxième et le troisième siècle après JC. Ils sont rédigés en grec, ce n’est pas la langue que pratiquaient les auteurs putatifs, mais c’était la langue véhiculaire de l’empire romain. Seul Paul de Tarse, citoyen romain, parlait peut-être grec.
La première forme “canonique” de ce Nouveau Testament a été constituée lors du Concile de Laodicée en 363. C’est le premier corpus de texte sur lequel tout le monde s’est mis d’accord pour le considérer comme base de la doctrine chrétienne et rejeter tout le reste comme hérétique. Jusqu’alors, dans la tradition orale, chaque prédicateur racontait un peu ce qu’il voulait, les dissidences se multipliaient et les interprétations divergaient de plus en plus. On a écarté les évangiles dits apocryphes, -trop divergeants-, on a retenu, par arbitraire, les quatre récits de la vie de Jésus qui présentaient la plus grande cohérence entre eux, puisque justement ils étaient copiés les uns des autres. On y a rajouté entre autres, le noyau solide que constitue les épîtres du plus dogmatique des prédicateurs, celui qui passe son temps à admonester les autres pour les faire rentrer dans le rang : Paul de Tarse.
Le Nouveau Testament, comme l’Ancien, est un rassemblement de textes dont il est impossible de retrouver l’origine. Des textes différents, disparates, contradictoires, rassemblés de manière arbitraire pour constituer un corpus cohérent qui serve de référence. Ils ne sont que le reflet malmené par le temps d’un message originel qu’ils seraient chargés de transmettre. Message perdu à tout jamais, et qu’on tente de reconstituer après coup.

En ce qui concerne l’islam, on pouvait s’attendre à ce que ce soit plus facile. Il est apparu plus tardivement, au VII ème siècle. Et le texte est censé avoir un auteur unique. Un message délivré par épisodes, sur une période de 23 ans, par l’ange Gabriel (Djibril), au prophète Muhammad, de 610 à 632. Le Coran est constitué de 114 sourates, elles n’ont pas été transcrites immédiatement mais d’abord délivrées par oral. C’est peu après la mort du prophète, de 632 à 634 qu’on a consigné par écrit ses prédications. L’imprimerie à caractères mobiles de Gutenberg n’est pas encore inventée, on est toujours dans la civilisation de la parole. Il est recommandé d’apprendre par cœur les sourates, d’ailleurs “Coran” veut dire aussi : récitation. Les fragments qu’on a retrouvés datent de la fin du septième siècle. La première forme canonique a été établie entre 644 et 656 sous le califat d’Uthman. Comme dans la tradition juive et chrétienne, il s’agissait de constituer un texte de référence, et donc d’éliminer toutes les versions divergentes qui circulaient.
Le Coran est écrit en langue arabe littéraire, une langue véhiculaire qui n’était pas celle que parlaient communément les populations, sans doute pas celle que parlait Muhammad ni ses compagnons.

Le calife Uthman, en constituant son codex, a opéré des choix éditoriaux bien particuliers. Les sourates ne sont pas restituées dans l’ordre chronologique où elles sont censées avoir été dictées : les mecquoises d’abord, celles qui ont été “révélées” pendant que le prophète vivait à La Mecque (avant l’hégire), les médinoises ensuite, quand il est allé s’installer à Médine (après l’hégire). Au lieu de cela, le Coran officiel range les sourates par taille, de la plus longue à la plus courte, mélangeant les mecquoises et les médinoises. Or ce n’est pas sans importance. Car certaines sourates présentent des contradictions profondes entre elles, notamment sur les relations à entretenir avec les autres religions. Dans ce cas, la tradition veut qu’on retienne la version la plus récente sur le mode “annule et remplace”. Mais comment faire si la chronologie n’est pas respectée?
Malgré la référence imposée par le codex Uthman, il existe une dizaine de versions du Coran plus ou moins divergentes les unes des autres. À cela s’ajoutent tous les hadiths, les règles de vie et les interprétations du texte sacré, censés inspirés de la vie du prophète. Mais dont il n’est pas l’auteur ni le prescripteur. Les hadiths constituent eux aussi un corpus de référence du Coran.
Il est recommandé de lire le Coran en langue arabe, ce qui n’est pas accessible à tous les lecteurs. Mais il en existe de nombreuses traductions. Pour ce qui est de la version française, on en possède trois, et les trois sont différentes les unes des autres.
Alors quel est le vrai Coran, la version originale? La source unique dont seraient issus tous les autres ? Impossible de le savoir. Au sens strict, il n’a jamais existé. Pas davantage que le Nouveau Testament ou l’Ancien.

Ces trois livres sont issus d’une tradition orale, qui à un moment a été fixée par l’écrit. D’une époque où la transmission passé par la parole et non par le livre, avant l’invention de l’imprimerie à caractère mobile par Gutenberg(1450). À cette époque, l’écrit servait à enregistrer et à conserver, pas à communiquer. La reproduction d’un écrit à l’identique était quasiment impossible. L’oralité était soumise à l’interprétation du locuteur qui racontait l’histoire à sa manière, l’écriture à celle du scribe ou du moine copiste.
Quel rapport avec la Franc-maçonnerie ?
Il y en a au moins trois.
Tout d’abord, beaucoup de la philosophie des Francs-maçons est issu de la tradition judéo-chrétienne. Beaucoup des mythes et légendes sur lesquels ils s’appuient, viennent de l’Ancien Testament, largement revisité. Ce n’est pas surprenant quand on pense que le premier scribe en a été le pasteur Anderson, prédicateur presbytérien, également spécialiste en généalogies légèrement falsifiées. La Bible est donc une source majeure pour la Franc-maçonnerie, même celle qui est devenue plus tard “libérale et adogmatique”.
On trouve également en Franc-maçonnerie, le mythe de la parole perdue. Il y aurait eu dans un passé lointain et fondateur, un ensemble de connaissances attribuées au maître et qui se serait perdu avec sa mort. Depuis, les Francs-maçons batailleraient à tenter de reconstituer ce corpus après coup. Pourtant, à la différence des croyants, il savent parfaitement que leurs récits ne sont que des légendes et qu’ils n’ont rien d’historique. Il savent parfaitement qu’aucun objet censé contenir la quintessence des connaissances d’Hiram n’a jamais existé. Ça ne les empêche pas de continuer de chercher. Ils sont même là pour ça.

Enfin, dans les trois religions du livre comme dans la Franc-maçonnerie, on trouve la priorité donnée à l’oralité. Même si elle est apparue après Gutenberg, la Franc-maçonnerie à ses débuts, s’appuie le moins possible sur l’écrit. Elle en laisse peu, elle transmet les connaissances, elle progresse sur le chemin initiatique, par l’oral. Elle ne sait ni lire ni écrire. Et elle commence par se taire.
Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la parole primordiale, elle sait que cela n’existe pas. Ce qui l’intéresse, c’est le testament, forcément ancien, c’est le message que cette parole mythique laisse derrière soi pour que d’autres puissent s’en saisir. C’est à travers lui qu’elle cherche la vérité.
Il n’y a pas de Bible maçonnique.
