ven 30 janvier 2026 - 15:01

De la beauté à la joie : la GLFF et l’art comme discipline de lumière

De la beauté à la joie – Inspiration, création, transmission, en Grande Loge Féminine de France ne se contente plus, à la lumière des pages nouvelles, de proposer une traversée esthétique. L’ouvrage se révèle comme une horloge intérieure, un instrument de mesure du vivant, où chaque poème, chaque titre, chaque motif vient frapper à la même porte, celle qui sépare le bruit de la voix, l’image de la vision, l’émotion de l’engagement. Nous croyions lire un livre d’art, nous découvrons un livre d’initiation par l’art, au sens où l’art y devient méthode et non parure.

Le fil bleu n’est pas seulement chromatique

Il est la couleur d’un état de conscience, ce bleu, teinte même de l’encre, qui appartient à la fois au ciel de la promesse et aux profondeurs où l’esprit se forme. Les textes ajoutés insistent sur cette vérité. La lumière n’y est jamais une possession mais un éclat, c’est-à-dire une brisure et une grâce, un surgissement bref qui oblige à se tenir en veille. Dans « Éclats de lumière », elle apparaît comme une déchirure au cœur du temps, ravivant le désir de vie, tout en portant la réminiscence d’une innocence trahie. Nous touchons là un point décisif. La joie dont parle ce livre ne vient pas d’un oubli, elle vient d’une lucidité. La lumière, ici, blesse autant qu’elle guide, et c’est précisément cette blessure qui rend la quête honorable. Nous puisons l’espérance au calme de l’étang, là où le ciel se reflète depuis l’Origine, et dans le creux de nos mains l’eau pure étanche la soif d’infini.

Ce geste de puiser est initiatique

Il est humble, il refuse la grandiloquence, il accepte la patience du geste répété. Et pourtant, à peine entrevue, la Vérité disparaît, se perd dans nos ténèbres. Le poème ose cette oscillation, il ne nous flatte pas. Il dit le destin paradoxal de toute recherche. Le plus petit éclat suffit à orienter une vie, mais il ne suffit jamais à la rassasier.

Cette dramaturgie de la lumière s’approfondit dans « En son château », où l’alchimie n’est plus une métaphore vague mais une architecture symbolique. Le château de l’alchimiste, ses pierres de schiste qui scintillent, le papillon noir accueillant le silence du soir, tout cela compose un paysage de l’Œuvre. L’ombre se meurt sur le donjon, un nuage couvre la lune et laisse filtrer sa lumière, la vallée s’éteint dans le bruit sourd de la rivière. Mais l’obscur, dit le texte, ne dépend pas du ciel, il dépend de l’œuvre qui s’accomplit. La nuit n’est plus une fatalité cosmique, elle devient une matière opérative. L’alchimie véritable ne consiste pas à rêver un soleil facile. Elle consiste à boire la nuit où tout se lie, à consentir aux ténèbres encerclantes, jusqu’à renaître aux ferments de la vie. La transmutation s’y fait douce, scellée d’un secret à la source, comme si l’eau de l’esprit portait, en silence, l’or caché. La lumière ne triomphe pas contre la nuit. Elle naît d’elle, comme l’aube naît de la profondeur même de l’obscur.

Ces pages confirment que l’ouvrage travaille une spiritualité des éléments

« Terre, air, eau, feu » ne sont pas ici des catégories décoratives, mais des forces qui éprouvent et refaçonnent. La page Terre, air, eau, feu tient d’une liturgie sauvage. Elle évoque le passage de la première porte, l’instant où la pensée ne défend plus des dérives, où la conscience se retrouve lâchée dans le magma, où l’on désespère de retrouver une reine de la Nuit. La mythologie affleure avec Déméter, et l’on entend la plainte des ventres incandescents, l’anathème de la stérilité, la question primitive, de la douleur même naîtra-t-il plus rien. Dans ce monde élémentaire, l’humain avance titubant vers le gardien du seuil, porté par un flux souterrain, tressé comme un panier, comme si la matière elle-même tissait l’épreuve. La langue accepte la morsure. Puis l’eau arrive, non comme une consolation immédiate, mais comme une vérité ambivalente. Mer ou ruisseau, filet courant sur le sable, océan de l’incréé qui vient en nous, elle est aussi paysage accaparé, incapable de lever le voile. Nous reconnaissons là une sagesse initiatique. L’élément qui sauve est aussi l’élément qui éprouve. L’élément qui purifie est aussi l’élément qui dissout. Il faut apprendre à boire sans se perdre.

Le chemin maçonnique Françoise Bertin Fuhreur

Avec « L’œuf primordial », une autre matrice s’ouvre, rythmée comme une incantation. Entre l’ordre et le chaos, le texte évoque la matière inondant le monde de scories qu’il faudra purifier dans le feu cosmique. Tout est là. L’alchimie comme cosmologie, la purification comme avenir de l’âme, l’aller et le retour comme marée intérieure, le flux et le reflux comme respiration du travail. L’œuf, en tradition symbolique, n’est jamais un simple commencement. Il est une totalité en devenir, un monde enclos dans sa propre énigme. Le livre semble nous dire que la joie créatrice naît de cette confiance dans la forme qui vient, dans la naissance lumineuse arrachée à l’abîme.

L’expérience initiatique elle-même se dit plus frontalement dans « Voyage initiatique ». La page a la simplicité d’une confession et la rigueur d’un récit d’épreuve. Elles m’ont enfermée dans le cachot secret du centre de la terre, dit la voix, et nous reconnaissons la descente, la séparation, le bandeau, la perte de repères, le silence comme condition d’écoute. La flamme d’une bougie, le passage au V.I.T.R.I.O.L., le sel, le soufre et le mercure ne sont pas là pour faire couleur.

Ils signifient un parcours. Le cœur fait silence pour entendre les anges, pour écouter l’histoire du lieu, et les âmes s’éloignent de leurs sépultures. Puis viennent les douze coups, midi ou minuit, rien n’a bougé. Le temps est suspendu, comme si l’initiation cassait l’horloge profane pour réinstaller un temps autre.

GLFF, 80 ans

L’épreuve, pourtant, ne bascule pas dans le spectaculaire. Chute, sol rugueux, bruissements, et surtout ce moment où l’eau salvatrice apparaît, où le silence remplace le brouhaha. La respiration revient. Le feu purifie. Le soleil éblouit quelques instants, puis la lune complice renvoie dans le noir. Qui suis-je, où vais-je.

La question n’est pas rhétorique. Elle est le cœur battant de la démarche

Yvonne Mouly, la carline

Et lorsque la voix affirme être fille du jour et de la nuit, de l’ombre et du soleil, engendrée par la terre et le ciel, nous entendons une définition du sujet initiatique. Non pas une identité figée, mais une naissance double, une appartenance à la tension même des contraires. Enfin la réintégration s’accomplit, dans le temple sacré, libre et de bonnes mœurs, les sœurs reconnaissent, les regards amicaux souhaitent bienvenue, et le vrai voyage commence. Ce vers est capital. Il rappelle que la cérémonie n’est pas un aboutissement, elle est une mise en route.

Dans cette logique, « Métamorphose » apparaît comme un miroir plus méditatif. Midi est l’heure où le travail est notre liberté, minuit l’heure où l’égrégore nous aura éclairé. Entre ces deux pôles, la voix parle d’un fil suspendu, d’étoiles marionnettistes, d’un carré long qui peut-être signe, même si le sens demeure sibyllin. Nous reconnaissons la langue des symboles, ces formes simples qui contiennent davantage qu’elles ne montrent. La métamorphose de l’apprentie, puis celle de l’initiée, disent la même exigence, ne cessons jamais de travailler. La beauté du geste n’a de hauteur que la pierre chaque jour taillée, par la persévérance du labeur. La joie ne descend pas du ciel comme un cadeau. Elle monte de l’effort comme une dignité.

Cette dignité passe aussi par la patience. La page « La patience », avec « Chemin », introduit une douceur ferme. Loin des désirs incertains, je mène mon chemin, accepté en libre choix, en confiance, sans méfiance, juste pour vivre en harmonie avec la Vie. La patience se fait alors prière d’amour, et nous sentons qu’elle n’est pas résignation. Elle est un art de marcher, ce qui donne au temps sa profondeur. Dans une époque qui confond souvent vitesse et intensité, ces vers rappellent une vérité initiatique. La transformation réclame une lenteur active, une constance, une fidélité au pas quotidien.

GLFF Patricia Viudez Midi moins une

La marche devient musique dans « Marche sous la lune », qui joue sur la sonate au Clair de lune, l’écoute dans le noir, le corps qui s’aiguise, le marcheur apprenti qui compte un deux trois. Le poème invente une pédagogie du rythme. Il y a l’étrange terre noire, l’alphabet du temple intérieur, la capture de la musique blanc sur noir, et cette formule qui revient comme un maillet, la route du marcheur, un deux trois. L’oreille attend les notes, peut-être douloureuses, peut-être amoureuses, donnant un peu de paix à la petite mort. Mais il n’est pas temps de se coucher. Il est temps d’être toujours debout. Là, l’œuvre rejoint la morale la plus noble, celle de la vigilance. Marcher sous la lune, c’est marcher avec l’ombre, apprendre à escalader les dunes, à bâtir son rêve, à forger l’âme des conquêtes à la pierre martelée, alchimie aux heures ciselées. Le poème se ferme sur une définition de l’adepte comme compositeur de l’intime harmonie, auteur-acteur du livre de sa vie, interprète fidèle cheminant en sagesse, force et beauté, un pèlerin amoureux, joyeux et apaisé.

« Solstice d’été en Périgord » ouvre une autre porte, celle des cycles. La croix céleste, les quatre points cardinaux, les axes orthogonaux, les quatre éléments, les quatre saisons, les quatre âges de la vie ancrent la symbolique dans le cosmos. Puis Lascaux surgit, avec ce rayon d’or éclairant l’entrée et les parois, dévoilant pendant près d’une heure une éternité de bonheur. La grotte devient grotte-temple, mémoire de l’humanité contemplant un instant loin de l’obscurité, la sagesse du passé. Le livre tisse ainsi une histoire longue, où la joie créatrice rejoint la naissance même des images, comme si les premières fresques étaient déjà des prières, déjà des tentatives de faire passer la beauté dans l’âme.

Enfin, « Marianne, suis-je ta sœur ? » apporte une densité politique et spirituelle très précieuse. La voix parle à Marianne, trop éprise de liberté, et confesse ne pas être encore initiée, se glacer, avoir peur, parce que cette idée de fraternité, de sororité, renvoie sans cesse à la réalité. Ce tremblement n’est pas faiblesse, il est lucidité. La fraternité proclamée devient une exigence concrète, parfois terrifiante, parce qu’elle demande de tenir ensemble les différences sans les dissoudre. Le texte dit aussi la difficulté de lever le bras, de porter le bonnet phrygien, de dévoiler le sein, parce que cela suggère non un commencement mais une fin. Puis il bascule vers une affirmation profonde. Marianne, tu es ma sœur, nos liens dépassent les apparences et les appartenances, ils s’inscrivent dans un temps et un espace sans décadence. La sororité ne se réduit pas à une identité. Elle devient alliance au-dessus des assignations. La voix conclut qu’elle suivra demain les pas de sa grande sœur, la main sur le cœur. Ce geste lie la cité à l’âme, l’idéal à la chair.

À ce stade, la cohérence de l’ouvrage apparaît plus fortement encore. Tout y parle de portes, de seuils, de grottes, de châteaux, de cachots secrets, d’œufs primordiaux, de vallées où s’évanouit le bruit, de marches sous la lune, de solstices, d’eaux salvatrices, de feux qui purifient. Nous sommes dans une cartographie du passage. La beauté n’est jamais fixée. Elle circule. Elle est le moyen d’un franchissement. Et la joie n’est pas une émotion aléatoire. Elle est la conséquence spirituelle d’un travail, d’une transmutation, d’une patience, d’une métamorphose.

Cette intensité est d’autant plus convaincante que le livre demeure choral

Liliane-Mirville-GLFF

Il n’est pas la voix isolée d’un écrivain cherchant son style. Il est une polyphonie portée par la Grande Loge Féminine de France, qui assume un geste de création collective. Sous l’impulsion de Liliane Mirville, Très Respectable Grande Maîtresse, l’ouvrage s’inscrit dans une dynamique où l’obédience n’est pas seulement une institution, mais une force de transmission. Caroline Chabot Laloy, Grande Maîtresse Adjointe, accompagne ce mouvement de cohérence. Annie Debray, Conseillère fédérale, garantit une tenue éditoriale qui permet aux textes de dialoguer sans s’annuler, tandis que l’ensemble respire dans une mise en forme graphique due à Caroline Keppy, où le bleu devient espace, silence, intervalle, et où le blanc n’est pas vide mais lieu d’écho. Dans la tradition initiatique, cela a un sens profond. La parole n’y appartient pas à l’ego. Elle se met au service de la chaîne.

Il faut dire un mot, enfin, de l’objet lui-même

Car l’ouvrage se revendique comme transmission et cela passe aussi par sa fabrication. Le fait qu’il soit imprimé à Montreuil – département de la Seine-Saint-Denis, en région Île-de-France – n’est pas une mention anodine.

Nous y lisons une fidélité au geste artisanal, au proche, au maîtrisé, au traçable, presque une éthique matérielle répondant à l’éthique intérieure. Dans un monde où tant d’objets culturels naissent sans lieu et sans main, cette précision donne au livre une épaisseur supplémentaire, et elle pose une question simple, donc essentielle. Que signifie “transmettre” si nous acceptons, pour des raisons de coût ou d’habitude, de déléguer à l’autre bout du monde ce que nos ateliers savent encore accomplir avec excellence.

GLFF Héléna Ballardi La joie de la transformation

Cette décision prend d’autant plus de relief que d’autres obédiences ont fait des choix inverses, parfois de manière réitérée. La mention « Printed by BPC in China in November 2021 », relevée sur certaines publications de la Grande Loge Nationale Française, rappelle que la délocalisation n’est pas un accident isolé, mais une option. Il ne s’agit pas d’ouvrir un procès, mais d’assumer un discernement. À l’heure où l’empreinte carbone des transports et des chaînes logistiques longues n’est plus une abstraction, comment ne pas interroger l’impact environnemental de tels arbitrages. Et comment ne pas entendre aussi, derrière la question écologique, celle du respect de notre main-d’œuvre, de notre belle âme d’œuvre française, de nos imprimeurs, de nos métiers du livre, de ce savoir-faire patient qui tient l’encre, le papier, le pli et la reliure comme on tient une promesse.

Dans cette perspective, l’impression française n’est pas un supplément de prestige. Elle est un acte d’alignement. Le livre parle de pierre, d’eau, de feu, de patience, de travail, de métamorphose, et il choisit, jusque dans sa matérialité, de ne pas trahir cette leçon. Il rappelle, sans militantisme tapageur, qu’un bel ouvrage n’est pas seulement un contenu, mais une manière de faire, et que la joie créatrice commence aussi là, dans le respect du geste humain, dans le souci du monde commun, dans l’attention portée aux conséquences de nos choix. C’est une joie qui ne flotte pas hors-sol. Elle s’inscrit, elle s’imprime, elle se prouve.

Et c’est pourquoi nous refermons ce volume avec une évidence calme, presque solennelle

De la beauté à la joie n’est pas seulement un beau livre, c’est un acte de transmission qui a la tenue d’une œuvre. Il mériterait un prix littéraire, non comme une médaille ajoutée au bleu de ses pages, mais comme la reconnaissance d’un travail juste, d’une parole collective devenue chant, d’une lumière gagnée sur l’ombre par la patience et par le style.

Pour les 80 ans de la Grande Loge Féminine de France, il offre ce que les anniversaires devraient toujours célébrer : non pas la commémoration, mais l’élan, non pas le souvenir, mais la promesse, et cette joie grave qui dit, en silence, que l’œuvre continue.

De la beauté à la joie – Inspiration, création, transmission, en Grande Loge Féminine de France

Les Cahiers de la GLFFGLFF, 2025, 128 pages, 26 €

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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