lun 26 janvier 2026 - 17:01

Quand René Guénon soutenait Basil Zaharoff

Proposé en exclusivité par Bernard Fontaine

René Guénon suit le parcours de Basil Zaharoff jusqu’à son décès, lui attribuant un rôle clé dans la contre-initiation. Cet homme est connu pour avoir construit un empire de trafic d’armes en recourant aux méthodes les plus sombres, allant de la corruption à l’assassinat (1). Cependant, pour Guénon, derrière cette figure emblématique du marchand d’armes se dissimulait une ombre maléfique ou, du moins, une marionnette de celle-ci. L’affirmation de René Guénon selon laquelle Basil Zaharoff serait un membre de la contre-initiation est une thèse qui relève davantage de la spéculation que d’une vérité établie par des preuves historiques solides. Nous sommes dans un tout autre domaine, une vision de l’histoire  humaine basée sur des données très différentes. 

Le 11 novembre 1935, René Guénon écrit à Vasile Lovinescu :

Composition aidée par IA de Solange Sudarskis

« En réfléchissant à ce que vous m’avez écrit au sujet du “Maître des Balkans”, j’en arrive à croire de plus en plus probable que le personnage qu’on devait me faire rencontrer en 1913 était bien sir Basil Zaharoff. Je ne sais plus si je vous ai dit que, en la circonstance, il s’agissait de la constitution de l’Albanie en État indépendant, et de l’intervention possible, à cet égard, de certaines organisations islamiques existant dans ce pays. Maintenant, il y a une autre chose qui est encore bien curieuse : le rendez-vous, auquel finalement le personnage n’est pas venu, était chez un des membres de l’organisation orientale dont je vous ai parlé au sujet de Bô Yin Râ ; et d’ailleurs celui-ci (qui alors n’était pas encore connu sous ce nom) s’y trouvait lui-même présent ce jour-là ! Je crois bien même que c’est la seule fois que je l’aie jamais rencontré, à moins pourtant que je ne l’aie vu encore une autre fois vers la même époque, mais je n’en suis pas très sûr, n’ayant eu alors aucune raison de faire particulièrement attention à lui… Que dites-vous encore de toute cette histoire ? »

Nous ne nous concentrerons ici que sur cette rencontre avec Basil Zaharoff (2), qui fut finalement annulée. Dans une seconde lettre adressée à la même personne, il poursuit :

Basil Zaharoff

« Votre histoire au sujet du Comte de Saint-Germain devient encore plus curieuse que je ne le pensais d’après ce que vous m’aviez dit l’autre fois, car elle confirme des choses que je soupçonnais depuis très longtemps. Il ne paraît pas douteux que sir Basil Zaharoff soit un représentant important d’une des branches de la “contre-initiation” ; certains pensent même qu’il en serait un des chefs ; mais cela est peut-être un peu trop dire, car il n’est pas probable que les véritables chefs jouent jamais eux-mêmes un rôle qui les mette tellement en évidence… J’en suis arrivé à me demander si ce n’est pas de lui qu’il s’agissait en réalité dans l’histoire à laquelle j’ai fait allusion dans le “Théosophisme”, et qui, en fait, avait un rapport avec la constitution de l’Albanie en État indépendant.

Élisabeth de Roumanie

Serait-ce lui aussi qui aurait été reçu par la reine Élisabeth de Roumanie, apparemment vers la même époque, ou bien s’agit-il là d’un autre personnage encore ? En tout cas, si vous êtes sûr pour ce qui s’est passé en 1927, ses rapports avec Annie Besant ne peuvent plus faire aucun doute. Quant à ce pasteur anglais, savez-vous s’il appartient à la “Liberal Catholic Church” ? Vous savez que les théosophistes prétendent que le comte de Saint-Germain est derrière celle-ci, aussi bien que derrière la “Co-Masonry” (dans les Loges de laquelle on réserve pour lui un siège que personne n’a le droit d’occuper). Je viens de regarder un portrait de Bacon (autre “incarnation” du “Maître”) que les théosophistes ont publié avec intention, en rapport précisément avec la L.C.C. ; il ressemble assez curieusement à celui de sir Basil Zaharoff !

– Il y a sûrement sous tout cela des manœuvres bien ténébreuses, et vous n’avez pas tort de trouver que cette attention portée à la Roumanie a quelque chose d’inquiétant… – Quant au vrai comte de Saint-Germain, si ce nom ne désigne qu’une fonction (ce qui est le plus vraisemblable), il pourrait toujours être repris par des envoyés d’un même centre, à supposer qu’il y ait encore lieu d’indiquer ainsi la continuité de leur mission ; mais, actuellement, il ne semble pas qu’on en ait d’exemples authentiques, et, étant donné l’état où en est arrivé le monde occidental, il n’y aurait rien d’étonnant à ce que ces manifestations aient réellement pris fin. On pourrait même se demander si l’abus qui est fait du même nom n’a pas été rendu possible précisément par le fait que les véritables centres initiatiques avaient déjà renoncé à l’utiliser… ».

René Guénon, photographie de 1925 (à 38 ans)
René Guénon, photographie de 1925 (à 38 ans)

René Guénon n’a pas de preuves concrètes pour étayer ses allégations, et d’ailleurs, il ne les publiera jamais officiellement. Il s’agit plutôt d’un échange d’idées et d’hypothèses concernant Zaharoff et ses liens éventuels avec la contre-initiation. Zaharoff fut, à juste titre, qualifié de « Roi des Balkans » en raison de son influence et du jeu trouble qu’il mena dès les guerres balkaniques, puis plus particulièrement par son soutien à la Grèce, à la monarchie roumaine et à l’Albanie. Ce jeu géopolitique dans les Balkans, orchestré au service de l’impérialisme anglo-saxon, dissimulait une activité bien différente, dite contre-initiatique : œuvrer à la destruction de l’Empire austro-hongrois, empêcher la résurgence d’un Saint-Empire, mais aussi favoriser l’émergence de groupes « sectaires » développant des spiritualités déviées, issues d’une source particulière ayant évolué à travers les trois religions monothéistes.

René Guénon et Basil Zaharoff en conversation

Un lien est établi entre Basile Zaharoff et des centres secondaires des Tours du Diable situées en Roumanie. René Guénon lie Basile Zaharoff à un mystérieux Maître R. (3) nommé ainsi par la Société Théosophique, lié au personnage du Comte de Saint-Germain. A ce Maître R se rattachait 7 adeptes. Or Basil Zaharoff qualifié de « Maître des Balkans » officiait plus particulièrement en Transylvanie dont les armoiries représentent 7 tours (4) placées sur des collines. Ces collines seront supprimées lors de la modification des armoiries en 1597. Ces sept tours représentaient les 7 châteaux fortifiés saxons. René Guénon fera référence à ce mystérieux Maître R dans son livre consacré à la Théosophie et dans deux lettres adressées à René Schneider (5) 

Lazlo Todt

Lors d’une conversation avec Monsieur Lazlo Todt, ce dernier me confiait l’existence d’une carte établissant exactement les 7 tours du diable, mais aussi les centres secondaires. A ces lieux de la contre-initiation, spécifiquement utilisés pour étendre sur le monde des influences sombres, se rattachent des villes à qui étaient attribuées un rôle politique et économique sous l’égide de ces influences. Cette carte fut établie par un petit groupe de chercheurs en Italie. A l’époque de sa révélation, Monsieur Lazlo Todt travaillait à un manuscrit qui est paru après sa mort : Le monde d’Olivier de Fremond (1854-1940) à travers sa correspondance (6). Pour autant, cette carte n’a malheureusement jamais été publiée. 

Cet intérêt de René Guénon pour l’aspect politique et économique du rôle de la contre-initiation est présent au début de son œuvre, dans ses articles sur le pouvoir occulte (7) avant la première guerre mondiale, puis dans son livre Le Théosophisme. On ne retrouve plus trace de cet intérêt sauf dans quelques lettres et toujours en réponse à des questions de son interlocuteur.  René Guénon distinguait bien les divers « pouvoirs occultes » d’ordre politique ou financier d’un « pouvoir occulte » initiatique. Par contre, les pouvoirs occultes politique et, ou, financier peuvent consciemment ou non être sous la direction d’un pouvoir occulte contre-initiatique. Et c’est ainsi qu’il faut comprendre le rôle d’un Basil Zaharoff selon la grille de lecture de René Guénon.

Notes :

(1) Il est certain qu’il fut le commanditaire de l’assassinat de Jean Jaurès à la veille de la Grande Guerre qui allait définitivement assurer sa fortune. 
(2) Nous reviendrons dans de futurs articles au personnage de Bô Yin Râ et au fait que René Guénon puisse être consulté sur une question intéressant certaines organisations islamiques d’Albanie.
(3) René Guénon, Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion, chapitre « La question des Mahâtmâs »,  éditions Dervy, 2021, p. 55-56.
(4) Louis de Maistre, Les lieux du pouvoir, entre mythe et réalité, Archè Milano, 2014.
(5) Voir Index de l’œuvre de René Guénon (sur internet); lettres écrites au Caire 16 août et 16 septembre 1936.
(6) Ce livre a été publié en 2021 et il est distribué par les éditions de la Tarente.
(7) Il faut relire les articles de René Guénon regroupés dans un volume intitulé La polémique sur les Supérieurs Inconnus, éditions Archè Milano, 2003. 

L’extrait des lettres est repris du site : Index de l’œuvre et de la correspondance de René Guénon.

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