Deux fois près de quarante minutes d’audio, c’est une joie… ou une petite douleur, selon l’agenda de chacun. La RTBF a consacré deux épisodes de son podcast Le Bureau des Complots à la franc-maçonnerie en Belgique, en jouant l’équilibre délicat entre l’imaginaire du « pouvoir caché » et la réalité des faits historiques.

Nous offrons donc à nos lectrices et lecteurs de 450.fm, qui n’ont pas le temps d’écouter l’intégralité, un résumé dense et fidèle des deux épisodes, avec les liens pour celles et ceux qui voudront ensuite entendre la matière sonore elle-même.
Et rappelons, pour situer le décor, notre panorama déjà publié par Yonnel Ghernaouti « L’Europe sous l’Équerre et le Compas : une odyssée maçonnique depuis la Belgique » (14 juillet 2025).
Le Bureau des Complots, la méthode

Le dispositif est simple et efficace. Une mise en scène radiophonique, un ton accessible, et une ambition constante : passer au crible les récits complotistes sans mépris, en remontant à leurs ressorts narratifs. Le podcast rappelle d’ailleurs sa ligne : comprendre avant de croire, douter sans sombrer, et traiter sérieusement des thèmes qui, eux, circulent partout.
Épisode 1

Des bâtisseurs à la société symbolique, puis arrivée en Belgique (jusqu’à 1830)
1) La période opérative, à dire plus vrai
Le podcast part de la maçonnerie opérative en tant que monde des bâtisseurs médiévaux, avec ses signes de reconnaissance et ses pratiques de métier, puis insiste sur la bascule : à un moment donné, dans les loges, les maçons de métier disparaissent et l’imagerie du chantier devient une grammaire symbolique.
Le point important, à formuler avec justesse, est le suivant : la filiation n’est pas une « ligne pure » qui traverserait les siècles comme un tunnel, mais une réappropriation. Les nouveaux venus s’approprient l’outillage, le vocabulaire, le secret, et en font un langage d’initiation.
2) 1717, la codification, et l’invention d’un secret moderne

Le podcast marque l’apogée de la transition avec 1717 et la Grande Loge de Londres, puis la volonté d’unifier, codifier, mettre en réseau.
Il insiste sur un moment-clef : les Constitutions d’Anderson (1723), où l’art de se rendre indéchiffrable aux profanes devient une règle explicite de comportement.
3) Quand naît le complot maçonnique comme récit prêt-à-l’emploi
Le podcast raconte ensuite comment la Révolution française change la perception publique et installe un modèle narratif durable, notamment via l’abbé Barruel et l’idée de « hauts grades » tirant les ficelles, en petit nombre, pour rendre le récit “crédible”.

4) La Belgique du XVIIIe siècle : implantation, interdiction, relance
Arrivée “chez nous” : première loge attestée à Bruxelles en 1743 (La Parfaite Union), puis d’autres foyers, et un coup d’arrêt avec l’interdiction sous Marie-Thérèse (1778), avant un retour à la légalité et une structuration sous Joseph II (1786).
5) 1830 : l’insurrection, puis l’État à bâtir

Le récit file vers la séquence bruxelloise : 25 août 1830, La Muette de Portici à la Monnaie, la ville s’embrase, puis les loges bruxelloises décrites comme jouant un rôle d’organisation, de milices, de maintien de l’ordre, et de médiation entre factions jusqu’au choix de Léopold.
Épisode 2
De 1830 à aujourd’hui : influence, conflits, reconstructions, soupçons
1) 1830 : la matrice belge, et le rôle des élites

Le podcast martèle une idée : la révolution belge est fortement portée par une élite, et la franc-maçonnerie sert de ponts entre milieux, régions et réseaux. Il cite des figures, des loges, et évoque le Congrès national avec une présence maçonnique importante, parfois chiffrée par des historiens.
2) L’Église, l’école, et la fabrication du soupçon
Le moment structurant, c’est l’affrontement avec l’Église, surtout autour de l’enseignement : naissance de pamphlets, rhétorique d’infiltration, listes, accusations… puis la cristallisation avec la loi scolaire de 1879 et le choc politique de 1884.
3) Guerres mondiales : persécutions, résistances, légitimité retrouvée
Le podcast rappelle la propagande hostile (notamment rexiste) et, en contrepoint, des usages de réseaux pour aider, cacher, faire passer, fournir des papiers. À la Libération, les loges sont exsangues mais la persécution devient aussi, paradoxalement, un argument de crédibilité démocratique.

4) Après 1945 : influence plus diffuse, nouveaux équilibres
Le récit décrit une influence moins “structurante” qu’avant 1940, avec recomposition politique, montée du socialisme, et des loges comme lieux de dialogue entre familles laïques, sur fond de modernisation et de droits sociaux.
5) Années 1980–1990 : retour des affaires et du soupçon d’État dans l’État
Le podcast évoque la littérature accusatoire (ex. La mafia maçonnique), des polémiques, et la tentation permanente d’expliquer la complexité belge par un réseau invisible.

Ce que ces deux épisodes réussissent vraiment
Ils montrent que la franc-maçonnerie belge est un objet parfait pour le fantasme, précisément parce qu’elle fut aussi, par moments, une sociabilité d’élites engagées. Autrement dit
- le complot dit quelqu’un
- l’histoire dit des milieux, des conflits, des médiations, des institutions
et le podcast s’emploie à ne pas confondre les deux.
En Belgique, la franc-maçonnerie est à la fois une mémoire et un miroir. Mémoire d’une construction nationale et de ses fractures, miroir de nos besoins de coupables simples dès que l’histoire devient trop complexe. 450.fm, fidèle à sa vocation, choisit le fil du réel, sans renoncer à l’intelligence des symboles : car l’équerre ne sert pas à tracer l’ombre, mais à redresser la lecture.

Liens à écouter et à relire
Podcast RTBF – Le Bureau des Complots (épisode sur la franc-maçonnerie)
Complot n°12 : Les francs-maçons Partie 1

Le Bureau des Complots – Complot n°12 : Les francs-maçons Partie 2
Le bureau des complots : 1 saison 1 , 40 contenus

