Le 9 décembre 2025, date-sceau, date-clef, cinq obédiences françaises ont posé un geste rare, simple, lisible : signer ensemble un « Appel pour la défense et la promotion de la laïcité », au moment même où la loi du 9 décembre 1905 fêtait ses 120 ans.

Dans un paysage maçonnique souvent fragmenté par les styles, les rites, les prudences et les égos institutionnels, ce texte a la vertu des tracés justes : il rappelle que la République tient par des principes (normatifs, juridiques) et par des valeurs (morales, personnelles), et que la laïcité est de l’ordre du principe, donc du bâti, donc de la charpente.

Ce qui frappe d’abord, c’est la tonalité
L’appel refuse la laïcité comme instrument de tri, d’étiquetage, de « marquage identitaire ». Il la replace là où elle doit rester, dans son rôle d’architecture commune : garantir la liberté de conscience, protéger le libre exercice des cultes dans le respect de l’ordre public, et assurer la stricte neutralité des institutions publiques. Ce rappel, à l’heure des raccourcis et des surenchères, a quelque chose de profondément initiatique : il dit que le centre doit rester vide pour que chacun puisse y tenir debout, sans qu’un magistère – religieux, politique, communautaire – ne s’y installe.
Les signataires ont mis leurs noms au bas du texte

Pierre Bertinotti (Grand Orient de France), Maurice Leduc (Droit Humain), Liliane Mirville (Grande Loge Féminine de France), Bernard Dekoker-Suarez (Grande Loge Mixte Universelle), Félix Natali (Grande Loge Mixte de France). Et ils ont assumé la phrase qui engage : œuvrer avec les forces républicaines, « en toute indépendance à l’égard des partis », pour que la liberté de conscience s’accorde avec la neutralité rigoureuse des institutions.
Après 120 ans, que faire ? La question est juridique… et spirituelle
D’abord, on cesse de faire semblant de découvrir que la laïcité est déjà au sommet des normes : elle est un principe constitutionnel (article 1er de la Constitution : « République… laïque ») et, plus largement, elle irrigue le bloc de constitutionnalité, ce que l’appel rappelle explicitement.

Ensuite, on regarde lucidement le débat qui monte
Faut-il constitutionnaliser les deux premiers articles de la loi de 1905 ?
Ceux qui posent (1) la liberté de conscience et (2) le fait que la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. Ces deux articles sont bien ceux-là, noirs sur blanc. Sur ce point, il faut être précis : la demande existe, elle s’est structurée, elle est portée publiquement (notamment par le Grand Orient de France dans le débat public).
Mais elle suscite aussi des réserves argumentées : certains rappellent que l’opération peut être en partie redondante, et que le vrai nœud – notamment autour des régimes dérogatoires – relève d’un débat politique et juridique complexe.
Bref, le sujet n’est pas clos. Il est devant nous, et l’appel du 9 décembre 2025 a ceci d’intelligent qu’il évite le slogan : il remet la laïcité au niveau du principe, et donc du travail de longue haleine.
Dans le même temps, le Parlement continue d’être un laboratoire d’idées sur la laïcité (par exemple avec des propositions constitutionnelles visant à en redéfinir les garanties institutionnelles).
Le point qui fâche : l’occasion manquée de la GLDF… et la réserve de la GLNF
Cet appel n’a pas été signé par la Grande Loge de France ni par la Grande Loge Nationale Française, alors même qu’il se voulait, précisément, un geste de rassemblement interobédientiel. La liste des signatures, telle que publiée, est sans ambiguïté.

Pour la Grande Loge de France, le sujet n’est pas l’absence de parole. Au contraire : son Grand Maître Jean-Raphaël Notton a pris la plume (tribune datée du 9 décembre 2025) et la GLDF a occupé l’espace médiatique autour de la liberté de conscience et de la commémoration de 1905.
Mais c’est précisément là que la critique devient légitime
Parler seul quand un texte commun tend la main, c’est choisir le monologue plutôt que la chaîne. C’est préférer la verticalité d’une prise de position “maison” à l’horizontalité – pourtant maçonnique – d’un engagement partagé. Une obédience peut multiplier colloques, tribunes, émissions : si elle refuse le geste collectif au moment où il se présente, elle affaiblit le symbole même qu’elle prétend défendre.

Pour la GLNF, la réserve est en grande partie structurelle
Sa présentation publique rappelle volontiers une règle cardinale : en loge, il n’est pas question de traiter de politique ni de religion. Cette prudence s’inscrit dans une tradition de la « régularité » (la leur) telle que l’ont formalisée les Basic Principles adoptés le 4 septembre 1929 par la Grande Loge Unie d’Angleterre, principes traduits et diffusés en France une dizaine d’années plus tard, ce qui dit assez l’attention précoce portée à ce corpus par ce qui deviendra, en 1948, la GLNF (alors Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière pour la France et les Colonies Françaises).

Dans cette grille, l’interdit vise explicitement la discussion en loge : le point 7/8 énonce qu’« il est strictement interdit de discuter de religion et de politique au sein de la Loge ». Et il faut insister sur ce détail, souvent brouillé dans le débat public : c’est EN LOGE que la règle s’applique, dans le cadre rituel, pour préserver l’unité, la paix des travaux et la finalité initiatique.
On comprend, dès lors, la logique interne… Éviter de signer un texte interobédientiel à forte portée civique, de crainte qu’il ne soit lu comme une prise de position « politique ». Mais la laïcité n’est pas une bannière partisane : elle est l’armature juridique et symbolique qui rend possible la coexistence de toutes les convictions, y compris l’absence de croyance, dans la paix civile. En s’abstenant, la GLNF laisse donc aux autres le soin de porter, seules et explicitement, la défense publique d’un principe qui conditionne l’équilibre républicain et, plus profondément, la possibilité d’une fraternité non confessionnelle.
Ce que l’appel préfigure : un paysage maçonnique à deux vitesses

L’appel du 9 décembre 2025 dessine une ligne de partage très nette.
D’un côté, des obédiences qui acceptent de dire publiquement : la laïcité est une liberté (espace public soustrait au confessionnel), une égalité (aucun culte privilégié ou lésé), une fraternité (cohésion sociale contre les replis).
De l’autre, des obédiences qui préfèrent l’expression isolée ou la réserve, et qui, ce faisant, ratent l’essentiel : dans la symbolique républicaine comme dans la symbolique initiatique, il arrive un moment où le signe compte autant que le discours. Un texte commun, signé ensemble, est une pierre posée à plusieurs mains. Ne pas la poser, c’est laisser une faille dans le mur, même si l’on affirme aimer le bâtiment.

En 2026, la laïcité ne demande pas qu’on l’admire, elle demande qu’on la tienne : comme une verticale
L’appel interobédientiel du 9 décembre 2025 a eu la justesse de rappeler que ce principe n’est pas une arme, ni un drapeau contre quelqu’un, mais une forme qui protège tous. Et c’est précisément pour cela que les abstentions de la GLDF et de la GLNF pèsent : non parce qu’elles seraient contre la laïcité, mais parce qu’elles ont refusé, ce jour-là, le geste le plus simple et le plus fort… celui de la chaîne.

