Il y a des thèmes qui, en Franc-maçonnerie, ressemblent à des pierres trop lourdes pour être portées d’une seule main.
« Destin et Providence », titre du dernier Cahiers de la Sagesse du Grand Chapitre du Rite Français, appartient à cette famille de matières denses, presque volcaniques, parce qu’elles touchent à l’armature invisible de nos vies, à ce qui nous traverse avant même que nous ayons pris la mesure de notre propre volonté.

Ce Cahier a la justesse de ne pas enfermer ces mots dans une querelle de définitions, même s’il rappelle leur tension native, le destin comme ce qui assigne et enserre, la providence comme ce qui voit en avant et oriente, et surtout il place le Franc-maçon au centre du jeu, là où la liberté n’est jamais un slogan mais un combat intérieur, un travail qui se paie par la durée, par la rectification et par une certaine façon de consentir au réel sans lui céder.
Ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont le texte fait sentir que ces deux forces ne se laissent pas penser « à plat ». Elles demandent une dramaturgie, des épreuves, une mise en scène, et c’est précisément ce que le Rite Français, dans ses Ordres de Sagesse, permet de rendre lisible. Le cahier insiste sur une idée que nous oublions trop souvent quand nous parlons de grades comme d’une progression linéaire, le rituel nous fait porter des figures successives, parfois contradictoires, et il nous oblige à reconnaître que nous avons été, tour à tour, l’ouvrier et l’obstacle, la fidélité et la trahison, la quête et la fuite. Ce n’est pas un théâtre pour divertir, c’est une pédagogie de l’âme, une manière de nous montrer que le destin n’est pas seulement dehors, dans le monde et ses coups, mais dedans, dans nos automatismes, nos passions, nos répétitions, nos préprogrammes.
À partir de là, le cahier devient un véritable laboratoire initiatique, parce qu’il ose dire que la providence n’est pas un mécanisme magique chargé de nous épargner, mais une présence à discerner, parfois à travers ce qui fait mal.
Il y a dans plusieurs passages cette intuition très juste, presque scandaleuse pour un esprit qui réclame du confort, l’épreuve peut être un signe d’amour, non pas parce que la souffrance serait « bonne », mais parce qu’elle met au jour ce qui devait mourir en nous pour que quelque chose naisse enfin à l’esprit. La providence, dans ce cadre, n’abolit pas le drame, elle l’oriente, elle le travaille de l’intérieur, elle transforme la fatalité en matière de transmutation.

C’est ici que l’Élu Secret, puis le Grand Élu Écossais, prennent une puissance particulière. Joaben n’est plus seulement un personnage rituel, il devient une figure du maçon à l’instant où il comprend qu’il ne suffit pas d’avoir franchi une porte pour être délivré de soi. La demande du dépôt précieux est d’une beauté rude, parce qu’elle dit, sans détour, que l’objet le plus sacré n’est pas d’abord un objet. Il est ce que nous portons sans le savoir, ce que nous avons enfoui, ce que nous avons laissé tomber dans un puits intérieur. La formule qui revient, mettre entre nos mains le dépôt précieux, ressemble à une injonction spirituelle, extraire de soi ce qui, en soi, demeure plus grand que soi.
Dans cette descente, le rayon de soleil plongeant dans le puits devient une signature de la providence, non pas une preuve extérieure, mais l’éclair d’une reconnaissance. Le delta précieux, le Nom, la parole innominable, tout cela travaille une même veine, la transcendance n’est pas un décor, elle est ce qui appelle notre volonté à se tenir droite.
Et c’est là qu’un passage, très chargé, prend une valeur de clef, celui qui rappelle, à la suite de René Guénon, que la volonté humaine joue le rôle de puissance médiane, capable de réunir destin et providence, et même, en s’unissant consciemment à la providence, de faire équilibre au destin jusqu’à le neutraliser. Cela ne se lit pas comme une formule d’optimisme, mais comme un avertissement initiatique. Sans volonté, nous sommes livrés. Sans travail, nous sommes emportés. Sans l’effort de conscience, nous confondons providence et caprice, destin et excuse. L’ésotérisme ici n’est pas un voile, c’est une exigence, et l’exigence porte un nom très concret, collaboration.
Le Cahier a ensuite une intelligence symbolique remarquable quand il s’attarde sur l’anneau d’or

L’anneau n’est pas un bijou, c’est une figure totale, cercle de l’éternité, alliance, obligation, sceau du cœur, et le texte en déploie les strates, jusqu’à cette image saisissante d’une double alliance, alliance autour d’un secret, alliance communautaire, et, au fond, alliance avec l’Esprit. Dans une lecture initiatique, l’anneau est ambivalent. Il peut être entrave si la liberté se rêve comme absence de lien, mais il devient preuve si la liberté se comprend comme fidélité consciente. Il rappelle que le serment ne nous enlève rien, il nous rend responsables de ce que nous disons être. Et l’anneau relie, dans le même geste, le destin comme engagement à tenir, et la providence comme présence qui demande une intention sans tâche, une rectitude qui n’a pas besoin de grandiloquence.
Dans la continuité, le Temple lumineux et l’allumage du chandelier font passer la réflexion du registre moral au registre cosmique

La Menorah, avec sa tige centrale et ses branches, n’est pas seulement une image d’élévation, elle est une architecture de la lumière. Le cahier suggère que la providence se manifeste aussi comme illumination, comme mise en ordre intérieur, et il y a là une parenté profonde avec la discipline maçonnique, nous n’allumons pas pour « voir », nous allumons pour être vus par notre propre conscience, pour qu’elle cesse de se cacher derrière des ténèbres commodes. La lumière, ici, n’adoucit pas, elle révèle.

Puis vient le Chevalier d’Orient, et avec lui Zorobabel, figure magnifique parce qu’elle porte une double tension, libération et sacerdoce
Le texte refuse une lecture naïve où l’adoubement serait une délivrance totale. Il montre au contraire que la liberté se paie d’une charge, que la sortie d’une captivité peut ouvrir sur une obligation plus haute, et que l’homme n’est jamais aussi exposé à l’illusion que lorsqu’il se croit enfin « arrivé ». Zorobabel tient le glaive et la truelle, et le cahier laisse cette image travailler longuement. Nous pourrions être tentés de faire correspondre glaive et destin, truelle et providence, mais le texte nuance, parce que ces puissances nous dépassent. Alors le glaive devient aussi parole en action, défense du chantier, et la truelle devient l’art de cimenter l’amour fraternel, c’est-à-dire de construire une demeure où l’esprit peut respirer. Et le plus beau, c’est l’idée que la truelle a besoin du glaive, non pour dominer, mais pour protéger la construction contre ce qui corrompt. La providence n’est pas douceur, elle est aussi vigilance, et parfois combat.
Le passage du pont, la perte des décors, la traversée vers l’autre rive, tout cela devient une liturgie de dépouillement
Le texte y voit une perte de l’ego, et il y a dans cette image une vérité qui dépasse le récit biblique. Nous perdons ce qui nous rassure pour gagner ce qui nous fonde. Nous abandonnons les richesses qui pèsent afin de franchir. Et cette traversée est dite collective, ce qui est initiatiquement décisif, parce qu’elle rappelle que la providence se reconnaît souvent sous la forme d’un frère qui aide, d’une main qui soutient, d’une présence qui empêche la chute. Le cahier relie cela à un passage de l’Ancien au Nouveau, non comme dogme, mais comme changement d’axe, quitter le monde où la lettre enferme pour entrer dans un monde où l’esprit vivifie.
C’est aussi à cet endroit que la réflexion sur les vertus cardinales prend du relief. Prudence, justice, tempérance, courage ne sont pas des décorations morales
Elles sont des forces opératives, des manières de convertir une vie. Le texte dit que ces vertus libèrent le chevalier des contraintes du destin et lui permettent d’agir avec honneur et autonomie. Nous pouvons lire cela comme une définition maçonnique de la liberté. Être libre, ce n’est pas faire ce que nous voulons, c’est pouvoir vouloir autrement, pouvoir répondre plutôt que réagir, pouvoir agir sans être possédé par nos pulsions. La providence, dans cette perspective, n’est pas un fil tiré par Dieu, c’est un appel à devenir digne de répondre.

Le point culminant, naturellement, se cristallise autour du Chevalier Rose-Croix
Et le cahier le traite avec une gravité qui n’écrase pas, mais qui élève. L’« homme primordial » apparaît comme le nom d’un état où l’ego se défait jusqu’à perdre même le besoin d’être quelqu’un. La formule a quelque chose de brûlant, parce qu’elle renverse nos réflexes de reconnaissance. Ce qui importe n’est plus l’identité, mais l’immersion dans le monde céleste, la proximité du Grand Architecte de l’Univers, et cette sensation que le destin, tel que le profane l’entend, n’a plus prise. Dans cet état, tout ce qui se présente ne peut être vécu que comme providence, non parce que tout serait agréable, mais parce que tout est reçu depuis un point de vue sacré.
Et pourtant, le texte garde le sens de l’ambivalence initiatique, parce qu’il ne gomme jamais la chambre de réprobation. Il y a là une profondeur très rare. Pour sortir du destin, il faut d’abord le voir. Pour quitter l’emprise, il faut reconnaître les chaînes. Les péchés capitaux, la mort comme salaire du péché, la traversée de l’enfer des anciens rituels, tout cela n’est pas un folklore. C’est un miroir. Nous y lisons la conséquence d’une vie livrée au monde hylique, dominée par la matérialité, les passions, les désirs terrestres, et le cahier a l’élégance de rappeler, avec une résonance platonicienne, que celui qui se livre entièrement à ses ambitions rend ses pensées mortelles, tandis que celui qui se donne à la connaissance et à la sagesse apprend à participer à l’immortel. La providence ne supprime pas l’enfer, elle nous donne la force de le traverser jusqu’à entendre une phrase qui relève, la mort a été vaincue.
Ce qui demeure longtemps après la lecture, c’est la question du retour
Le Cahier dit que, pour que le voyage soit accompli au sens maçonnique, il faut revenir dans le monde matériel pour rapporter la parole recouvrée. Voilà un paradoxe initiatique majeur. Le sommet n’est pas la fuite hors du monde, mais la capacité de revenir sans se perdre, de toucher le profane sans être repris par lui, de servir sans être repossédé. Le texte rapproche ce retour de traditions orientales, et il ose dire que ce retour peut être vécu comme sacrifice, renoncer à une paix profonde où l’on pourrait demeurer, pour redevenir un maître incarné qui aide ses frères à trouver par eux-mêmes. La paix profonde, dès lors, cesse d’être un état sentimental. Elle devient une qualité de présence qui accepte de se risquer dans l’action, sans se dégrader.
Ce Cahier est donc plus qu’un compte rendu de travaux
Il forme une cartographie intérieure, où chaque symbole, puits, rayon, delta, anneau, chandelier, glaive, truelle, pont, chambre, devient un opérateur de conscience. Et ce que la lecture nous donne, c’est une manière de tenir ensemble deux vérités qui se détestent souvent. D’un côté, nous sommes travaillés par des forces qui nous précèdent. De l’autre, nous ne sommes pas condamnés à leur obéir. La providence, dans cette vision, n’est jamais un prétexte pour se décharger. Elle est une invitation à devenir capable d’entendre et de répondre. Le destin, lui, n’est pas une fatalité décorative, c’est ce qui arrive quand nous ne travaillons plus, quand nous laissons l’ego écrire le scénario, quand nous préférons les automatismes à la taille patiente de la pierre. Le Cahier rappelle finalement que la franc-maçonnerie, si elle mérite encore ce nom, est l’art de faire passer l’existence de la répétition à l’alliance, et de l’alliance à la transmission, en gardant l’humilité de celui qui sait qu’il n’apporte pas la paix profonde, mais les moyens d’y accéder.

Pour situer Bertrand Vergely, dont la parole irrigue l’ensemble par sa dimension philosophique, nous rencontrons un normalien et agrégé de philosophie, enseignant en classes préparatoires, et engagé de longue date dans une réflexion où la morale, la joie, la souffrance, la foi et le sens ne sont jamais des thèmes abstraits mais des lieux d’épreuve de la pensée, avec un ancrage marqué dans la théologie orthodoxe.
Quelques repères bibliographiques, pour prolonger ce ton et cette exigence, Retour à l’émerveillement, Notre vie a un sens, Le silence de Dieu face aux malheurs du monde, La souffrance recherche du sens perdu, Sommes-nous libres.

Pour cette belle livraison, nous devons aussi une gratitude explicite à celles et ceux qui la portent et la signent de l’intérieur. Merci à Hervé Haouy, Suprême Commandeur du G.C.R.F., dont le « Mot » donne le ton juste, celui d’une exigence qui éclaire sans aveugler, et merci à Vincent Amat, Très Sage et Passé Grand Vénérable de l’Académie du 5e Ordre, dont la présence et la rigueur accompagnent ce travail comme une main sûre sur l’ouvrage. Que cette parole, offerte sans emphase, demeure une invitation à tailler plus vrai, et à laisser la Providence travailler nos libertés jusqu’au cœur du destin.
Les Cahiers de la Sagesse – Destin et Providence
Université d’Automne 2024 – Lyon, 16 et 17 novembre 2024
Grand Chapitre du Rite Français, numéro 4, 2025. 158 pages, 12 €
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