Dans ce numéro daté du 9 au 15 janvier 2026, Maroc Hebdo choisit un terrain où l’époque s’échauffe vite et s’égare encore plus vite. La franc-maçonnerie au Maroc y devient un révélateur, non pas un prétexte. Autour de ce dossier central, la politique régionale, l’économie, la société et la culture composent un même portrait en mouvement, celui d’un pays qui se raconte autant par ses faits que par ses malentendus.

Maroc Hebdo porte une ligne qui ne se proclame pas, elle se prouve
Fondé à Casablanca en novembre 1991 par Mohamed Selhami, le journal s’est construit dans une indépendance revendiquée, sans allégeance aux partis, aux syndicats, aux groupes, aux associations, et sans se laisser enrôler par une cause idéologique qui remplacerait le métier. Cette fidélité n’a rien d’une pose. Elle a parfois coûté des procès, parfois des saisies, donc une forme de peine payée comptant, celle que connaissent les titres qui refusent de parler avec une voix prêtée. Le statut « international » obtenu dès 1996 a prolongé ce geste, en élargissant la circulation du magazine au-delà du Royaume, jusque dans plusieurs pays, dont la France, la Tunisie, la Belgique, l’Italie, le Canada et les États-Unis. Et, derrière l’institution, il y a l’atelier vivant, une équipe décrite comme jeune, soudée, passionnée, où la liberté de conscience et de jugement n’est pas un slogan, mais une respiration de travail.
Ce numéro illustre précisément cette méthode
La couverture s’attaque à un objet entouré d’ombres et de rumeurs, non pour nourrir le sensationnel, mais pour le désamorcer par l’enquête et par le récit. Le dossier « Nos francs-maçons sortent de l’ombre » ouvre une traversée où l’invisible est mis à l’épreuve des faits, puis prolongé par une mise en perspective historique sur « La franc-maçonnerie au Maroc, une histoire en marge de la société ».

L’entretien avec H. E. A., présenté comme Grand Maître de la Grande Loge nationale marocaine, recentre la question sur le rapport au pays, aux « constantes nationales », à la spiritualité vécue. Et l’élargissement vers le monde arabe, entre visibilité maroco-libanaise et soupçon généralisé, donne à comprendre comment naissent les amalgames, puis comment ils se transmettent. Enfin, « La franc-maçonnerie ou le malentendu du secret » prend de la hauteur, parce que l’affaire dépasse les obédiences, elle touche notre époque entière, incapable d’accepter qu’il existe des espaces de réserve qui ne soient pas des complots.

Il existe des numéros qui ressemblent à des dossiers, au sens plein du terme, non pas une accumulation de pièces, mais une tentative d’éclaircie dans une zone où l’opinion, d’ordinaire, préfère la brume.
Dans ce Maroc Hebdo, la franc-maçonnerie marocaine cesse d’être un mot jeté comme une accusation ou un frisson, elle devient un objet approché par touches, à la fois sociologique et intérieur, historique et imaginal, concret et symbolique.
Le pari est audacieux, parce que le sujet attire spontanément les raccourcis, et parce que le secret, même lorsqu’il n’est qu’une discipline de réserve, provoque notre époque comme une provocation intolérable. Le magazine choisit pourtant la patience. Il déplie des scènes, des dates, des voix, et surtout une question qui demeure, comme une lampe tenue au ras du sol, afin que nous regardions où nous posons le pied.
Wissam El Bouzdaini prend le parti de l’enquête au plus près des représentations. Un détail suffit à dire le climat, une page Instagram lancée en septembre 2021 par deux francs-maçons, et, presque aussitôt, l’imagination collective s’empresse d’y lire la preuve d’une prise de pouvoir. Aziz Akhannouch nommé chef du gouvernement, la « coïncidence » devient causalité, le hasard devient intention, l’époque révèle son mécanisme le plus nu, ce besoin d’un marionnettiste lorsque le réel nous échappe. Cette ouverture n’est pas un effet journalistique, elle est un diagnostic. Nous reconnaissons, dans ce réflexe, la vieille faim des sociétés à l’égard des causes invisibles, et la manière dont la franc-maçonnerie sert d’écran de projection aux angoisses politiques, aux blessures religieuses, aux humiliations historiques.
L’intérêt du dossier tient à ce qu’il n’essaie pas d’éteindre les fantasmes par un démenti sec

Il choisit la voie la plus exigeante, celle qui consiste à montrer, puis à opposer à la fable une autre énergie narrative, plus lente, plus humaine, moins spectaculaire. Ainsi apparaissent des paroles rapportées avec leurs nuances, parfois même avec leur humour, lorsque des « frères » ironisent sur l’accusation d’avoir fabriqué la pandémie ou distribué les vaccins. Ce rire n’est pas décoratif. Il signale la disproportion constante entre le soupçon et l’objet soupçonné, entre la mythologie sociale et l’ordinaire des ateliers, entre l’imaginaire d’un gouvernement occulte et la réalité d’un travail sur soi, mené avec d’autres, sous règle.
Le dossier n’élude pas non plus l’un des noyaux symboliques les plus inflammables…
Il en est ainsi de l’allégorie du Temple de Salomon, aussitôt captée, déformée, rabattue sur le littéral, jusqu’à nourrir la croyance en une « conspiration judéo-maçonnique » liée au sionisme et à la question d’Al-Qods Acharif. Le texte a l’intelligence de nommer cette torsion, ce moment où la métaphore est prise au pied de la lettre et devient arme. Le symbole ne protège pas de la violence. Il peut la concentrer, dès lors qu’il est arraché à son régime de lecture. Autrement dit, la maçonnerie n’est pas seulement accusée d’être discrète. Elle est accusée d’avoir un langage, et, dans un monde qui ne supporte plus les langages réservés, le symbole devient un scandale.
Wissam El Bouzdaini avance alors une donnée précieuse, presque anti-romanesque, donc salutaire, l’ordre de grandeur, quelques centaines de francs-maçons, et une douzaine d’obédiences évoquées. Cette échelle remet le théâtre à sa taille réelle. Elle ne nie pas l’existence de réseaux. Elle rappelle seulement que le réseau n’est pas nécessairement le pouvoir, et que l’influence supposée naît souvent d’une fantasmagorie collective, dès que nous cherchons une clé unique à un monde complexe.
La mise en perspective historique, signée Jade Abanouas, donne au dossier une colonne vertébrale

Implantation d’abord tangéroise, puis consulaire, puis coloniale, et surtout ce constat que la franc-maçonnerie « ne s’enracine » pas dans la société, qu’elle demeure longtemps socialement étroite, pensée comme instrument de progrès et d’européanisation. Ce rappel est décisif, parce qu’il interdit deux naïvetés opposées. Croire la maçonnerie endogène comme si elle était née du pays. La réduire à une pure main coloniale comme si elle n’avait été qu’un outil. Le texte nuance, il situe, il montre des milieux, des élites urbaines francisées, souvent juives, plus rarement musulmanes, et il affirme une idée de méthode, distinguer l’influence sociale, qui existe, du fantasme d’un centre qui gouvernerait tout.
C’est aussi là que surgit l’une des pistes les plus fécondes du numéro

L’aspiration à créer un jour un rite marocain, avec le recours à la darija, déjà présente aux côtés de l’arabe, après des décennies dominées par le français. Un rite n’est pas un drapeau. Il est une grammaire de l’âme collective. Imaginer un rite marocain, c’est vouloir inscrire le travail symbolique dans une langue vécue, dans des rythmes, des images, des mémoires qui ne soient pas seulement importées. Et toute greffe rituelle demande une alchimie exigeante, l’équilibre entre fidélité et création, entre universalité des outils et singularité du sol.
Autour de ce noyau, Maroc Hebdo déroule ce qu’un hebdomadaire ambitieux doit tenir ensemble, l’actualité et le temps long
Mohamed Selhami signe l’éditorial comme une prise de température du pays. Les rubriques politiques et économiques prolongent cette exigence de lisibilité, et la culture vient, elle aussi, rappeler qu’une nation ne se comprend pas seulement par ses rapports de force, mais par ses œuvres, ses lieux, ses voix, ses transmissions.

Maroc Hebdo occupe une place singulière dans la presse marocaine, parce qu’il reste un hebdomadaire francophone d’analyse, davantage média d’influence que média de masse, et parce qu’il assume, numéro après numéro, une liberté de ton qui coûte parfois cher, mais qui fait précisément la valeur d’un tel titre dans un environnement contraint.

Ce que raconte ce Maroc Hebdo, au fond, c’est que la vérité n’est pas un cri
C’est une tenue. Elle réclame le courage de regarder les zones d’ombre sans les sanctifier, la rigueur de nommer les forces sans inventer des monstres, la liberté d’analyse sans posture. Quand un hebdomadaire tient ce cap, il ne promet pas le confort. Il promet mieux, une intelligence du pays qui ne cède ni à la peur, ni à la propagande, ni au roman facile, et c’est peut-être cela, aujourd’hui, l’information sans compromis.
Repères auteures et auteurs

Wissam El Bouzdaini est journaliste et signe l’enquête de couverture « Nos francs-maçons sortent de l’ombre » et des développements liés à la perception de la franc-maçonnerie dans l’espace arabe.
Jade Abanouas est journaliste et signe une mise en perspective historique sur la franc-maçonnerie au Maroc ainsi qu’une chronique sur« le malentendu du secret ».
[NDLR : Voici un panorama non exhaustif du paysage maçonnique marocain

Dans ce paysage que Maroc Hebdo décrit comme réduit en effectifs – « 300 à 400 tout au plus » –, la franc-maçonnerie marocaine apparaît moins comme une masse que comme une constellation : quelques points lumineux, dispersés, parfois concurrents dans leurs récits d’origine, mais révélateurs d’une même tension entre l’ancrage local et les filiations extérieures. Longtemps cantonnées à la discrétion, plusieurs structures revendiquant une présence au Maroc se donnent aujourd’hui à voir davantage, notamment sur les réseaux sociaux, comme si le temps du simple murmure cédait un peu de terrain à celui du signe assumé.

Au premier plan des obédiences les plus visibles figure la Grande Loge Nationale Marocaine (GLNM) – sept loges –, qui se présente comme une obédience marocaine travaillant au Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), et qui insiste, dans sa communication, sur une continuité initiatique et une forme de souveraineté symbolique : un vocabulaire de construction, d’enracinement, de tradition, où le pays devient matrice autant que cadre. Dans un registre voisin mais avec une autre inflexion, la Grande Loge Mixte du Maroc (GLMM) – trois loges – met en avant la mixité et mentionne l’existence de loges au Maroc : la proposition est plus explicitement sociétale, comme si l’atelier cherchait à refléter l’espace civil, tout en conservant les codes du travail intérieur.

Le paysage comprend également des organisations qui se placent sous l’enseigne de la « régularité » et de la « tradition », expression chargée dans le lexique maçonnique – et parfois brandie comme un monopole par celles et ceux qui s’en proclament les seuls dépositaires. Elle renvoie pourtant à un faisceau de critères hérités, à des références partagées, à des systèmes de reconnaissances, et à une certaine exigence d’orthopraxie.

Dans cet ensemble, la Grande Loge Régulière du Royaume du Maroc (GLRRM) revendique explicitement cette appartenance, tandis que la Grande Loge Unie du Maroc (GLUM) est également mentionnée dans plusieurs répertoires maçonniques qui recensent l’activité obédientielle du pays.
La Grande Loge du Maroc (GLM), quant à elle, met en avant une vocation nationale et un positionnement lui aussi présenté comme “régulier”, signe que le mot fonctionne ici comme un sceau recherché, un gage de légitimité, parfois même un instrument de distinction dans un espace où les frontières se discutent autant qu’elles se vivent.

À côté de ces Grandes Loges se déploient enfin des structures se réclamant de la tradition des Grands Orients, avec un imaginaire plus volontiers adogmatique dans l’espace francophone. Le Grand Orient Maroc-Méditerranée (GOMM) s’inscrit dans cette veine, rappelant que la maçonnerie, selon les familles auxquelles elle se rattache, n’organise pas seulement des rituels : elle propose aussi des rapports différents au religieux, à la liberté de conscience, au débat, et au rôle public du symbolique. Ce panorama, tel que Maroc Hebdo le laisse entrevoir, dessine donc moins une unité maçonnique qu’un jeu de miroirs : plusieurs manières de dire la tradition, de nommer la légitimité, d’habiter la discrétion, et, désormais, de gérer la visibilité.]
Maroc Hebdo – Nos francs-maçons sortent de l’ombre
Maroc Hebdo International, N°1605, du 9 au 15 janvier 2026, 68 pages, 20 Dhs

Au Maroc, « Dhs » ou « DH » est l’abréviation d’usage pour dirhams sur les prix et les couvertures. « MAD » est le code international employé dans les banques et les systèmes de paiement. 20 Dhs correspondent à environ 1,8 euro selon le taux du jour.
