dim 11 janvier 2026 - 23:01

Le mot de René : « Je ou à l’assaut de soi-même »

« La plus digne d’intérêt de toutes les études humaines : la connaissance de soi-même »

Rituel

« Je est le shibboleth de l’humanité »

Martin Buber

L’individualisation – la personne

« Si je vous demande qui vous êtes, vous répondrez simplement : « je suis » » Rituel.

« L’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi, et, en disant le contraire, ment » Proust, À la recherche du temps perduAlbertine disparue, 1925.

Le chemin fut long de la notion de persona latine (à l’origine masque, masque tragique, masque rituel ou masque d’ancêtre) à la notion de moi. Nous avons oublié qu’accorder de la considération à chacun en tant que tel, dans son groupe d’appartenance ou de naissance, est le produit de l’histoire occidentale. L’idée de personne « est loin d’être l’idée primordiale, innée, clairement inscrite depuis Adam au plus profond de notre être » (Marcel Mauss, Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne celle de “moi”).

C’est au niveau collectif – peuple, tribu, nation – que se définissent les conditions de vie, voire de survie, de chacun. À l’exception de la reine, dans la ruche aucune abeille n’est à distinguer. C’est à l’âge classique que s’identifie le sujet individuel de la pensée et de l’action, et par extension la subjectivité en général sous le nom de « personne ».

Paradoxe du mot puisque « personne » nomme aussi l’absence d’être humain : « Mon nom est personne » (Outis en grec ancien) répond Ulysse au cyclope Polyphème qui le retient. Quand pour se libérer Ulysse lui enfonce un piquet dans l’œil, ses cris réveillent les autres cyclopes qui lui demandent qui l’a aveuglé : « Personne » répond-il. Ils retournent donc dormir, puisque personne ne l’a blessé.

Contresens sur le « Connais-toi toi-même »

« Il veut faire sérieusement son portrait… personne ne se connaît moins bien que lui » Hume parlant de Rousseau.

« Le bon maçon tente d’aller jusqu’au bout de la recherche du « Connais-toi toi-même » » Rituel.

Quand Socrate dit à Alcibiade qui aspire à des fonctions politiques : « Connais-toi toi-même », c’est pour lui faire prendre conscience de ses limites dues à l’insuffisance de l’éducation qu’il a reçue comparée à celle d’un Spartiate ou de l’héritier du trône de Perse (Platon, Alcibiade). C’est aussi un conseil de prudence. Il faut participer à la Cité le plus justement possible, sans objectif subjectif individualiste justement. « L’organisation mentale et psychique du Grec est telle qu’il ignore totalement l’introspection, il est entièrement orienté vers l’extérieur » (Jean-Pierre Vernant, La fabrique de soi).

Le soi versus le moi

« Malheur à qui assume une charge qu’il ne peut porter ! » Rituel.

« Mon âme s’inquiétait donc de savoir s’il était possible par rencontre d’instituer une vie nouvelle » Spinoza, Traité de la réforme de l’entendement, 1677.

Sénèque

« Moi », première personne du singulier, renvoie à l’unité de chacun par-delà la diversité de ses pensées, de ses sentiments, de ses actes. Empiriquement, ce que nomme ce pronom personnel paraît bien simple quand le « soi » paraît plus obscur. Le soi est la part de chacun qui s’occupe de trouver, d’examiner, de gagner la juste place qu’il va occuper dans la société. Le perfectionnement moral conduit à cet abandon du moi pour le soi. Les grades et qualités dans la loge entraînent, à la manière du sportif, le franc-maçon à cette recherche d’une définition de lui-même. Trouver la vérité du rôle à tenir dans la loge selon les indications du rituel transforme le sujet pour le mettre à même d’accéder à sa vérité. Il n’y a rien d’individuel dans cette démarche ; le moi en est totalement absent.

« Une âme tournée vers le vrai, instruite de ce qu’il faut fuir et de ce qu’il faut rechercher, estimant les choses à leur valeur naturelle, abstraction faite de l’opinion, en communication avec tout l’univers et attentive à en explorer tous les secrets, se contrôlant elle-même dans ses actions comme dans ses pensées… une telle âme s’identifie avec la vertu » (Sénèque, Lettres à Lucilius).

L’humanisme

« Faire bien l’homme » Charron, De la sagesse, publié en 1601 à Bordeaux.

« Ce « Je » distinct du monde qui vous entoure demeure toujours énigmatique. En vous assimilant à cette pierre éclairée, vous affirmez un « Je » distinct du monde, monde extérieurà vous. Vous pouvez alors dire : Je me sépare des autres, j’acquiers ma personnalité propre » Rituel.

Montaigne-Dumonstier

Les moralistes, depuis Montaigne et Charron (1541-1603), préconisent la primauté de la connaissance de soi sur toute autre instruction, justement parce que c’est la seule manière pour l’homme d’atteindre le véritable bonheur qui réside, non pas hors de l’individu, dans l’accumulation de titres, de richesses, de gloires et d’honneurs, mais, au contraire, dans l’individu. S’il est vrai que l’homme passe son temps à s’oublier lui-même, à se détourner de la connaissance et de l’étude de soi, Charron n’en considère pas moins que ce retour à soi est en fait le véritable « naturel » de l’esprit. Se connaître soi-même pour Charron, c’est accomplir une « vraie et principale vacation. La méditation n’est pas un simple retour réflexif sur soi-même, c’est un « office », une « vacation » qui accompagne notre titre « d’homme » dans le monde. Chez Charron, comme chez Cicéron, l’amour de soi n’est pas un amour du seul « moi », c’est un amour qui dépend de ma participation à des formes universelles comme l’humanité, la raison, ou à une dimension comme la « Nature » qui est l’œuvre de Dieu. « La première science de l’homme, c’est l’homme » (Anne Thérèse de Marguenat de Courcelles de Lambert, Avis d’une mère à son fils et à sa fille, 1728).

La Franc-maçonnerie, vision existentialiste ?

« Ce « Je » se conçoit illusoirement comme faisant partie du monde matériel : Je suis une pierre… Mais je suis aussi ceque je suis dans le monde ».

Rituel

« L’être en-soi n’est jamais ni possible ni impossible, il est » Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, 1943.

L’être paraît « scindé en deux régions incommunicables, en deux régions d’être radicalement tranchées » : celle de l’en-soi et celle du pour-soi, le pour-soi étant pure liberté.

L’être en-soi

Le philosophe-écrivain français Jean Paul Sartre

Exemple fameux : « Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client… Il joue à être garçon de café… Du dedans le garçon de café ne peut être immédiatement garçon de café, au sens où cet encrier est encrier, où le verre est verre. Il est une « représentation »… je ne puis que jouer à l’être. Ce que je tente de réaliser c’est un être-en-soi du garçon de café » (L’Être et le Néant). L’en-soi ne connaît pas l’altérité. Le galet ne peut pas « se rapporter » aux autres galets, ni au lit de la rivière, au chemin qui la longe, aux arbres, aux promeneurs. Il « ne se pose jamais comme autre d’un autre être. »

L’être pour-soi

La conscience, c’est-à-dire le pour-soi, va se définir justement comme s’échappant à soi-même vers l’autre. Le pour-soi apprend du monde ses limites. Le pour-soi est conscient de sa facticité : s’éveiller à la conscience de son existence, c’est constater que l’on a été jeté là, sans savoir pour qui ou pour quoi, en réalité par personne et pour rien. Le pour-soi aspire à être quelque chose. Il n’est pas comme la pierre qui est ce qu’elle est. Il lui faut se redéfinir à chaque instant. On ne peut se considérer comme courageux une bonne fois pour toutes. L’être humain existe sans que soit définie pour lui une fonction, une essence. Il n’existe pas d’abord un être qui ensuite prendrait conscience. C’est une unité : conscience et existence, conscience est existence. Le pour-soi cherche à trouver une assise stable mais il est perpétuellement renvoyé à sa radicale contingence et à sa facticité.

Fyodor Dostoyevsky

« L’existence précède l’essence » est l’aphorisme clef de la philosophie sartrienne. Il signifie que d’abord on existe et qu’ensuite on devient, on accède à notre finalité. Il refuse tout déterminisme pour l’être. Nous ne sommes pas destinés à être telle ou telle personne, nous le devenons à partir de nos options. L’homme est donc pleinement libre de ses choix, de ce qu’il est, de son essence. Pour Dostoïevski, « si Dieu n’existait pas, tout serait permis. » Pour Sartre, si Dieu n’existe pas, aucune valeur supérieure guidant nos actions ne justifie ou n’excuse ce que l’on est. « L’homme est condamné à être libre. » Condamné car il ne se crée pas lui-même et il ne choisit pas d’être libre ; c’est d’ailleurs la seule chose qu’il ne choisit pas. L’inné, les traits de caractère, le génie n’existent ni pour Sartre, ni pour la franc-maçonnerie.

« Il ne faut pas neuf mois, il faut soixante ans pour faire un homme, soixante ans de sacrifices, de volonté, de… de tant de choses ! Et quand cet homme est fait, quand il n’y a plus en lui rien de l’enfance, ni de l’adolescence, quand vraiment, il est homme, il n’est plus bon qu’à mourir » Malraux, La Condition humaine, 1933.

Recommandations

  • Martin Buber, JE et TU, 1923.
  • Marcel Mauss, Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne celle de “moi”, 1938.
  • Michel Foucault, L’herméneutique du sujet, 1982.
  • Frédérique Ildefonse & Gwenaëlle Aubry, Le moi et l’intériorité, 2008.

A suivre…

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René Rampnoux
René Rampnoux
René Rampnoux, né à Périgueux, agrégé d'économie et de gestion, licencié en droit. Coordinateur des ouvrages Ellipses de préparation au Concours commun IEP, essayiste, il est ancien Grand Maître adjoint du Grand Orient de France.

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