mer 14 janvier 2026 - 16:01

Maçonnerie chrétienne : de quoi parle-t-on vraiment ?

Il y a, dans le titre choisi par Ramón Martí Blanco – Beauté et problématique d’une franc-maçonnerie à la lumière de l’Évangile –, une promesse presque dangereuse, parce qu’elle oblige. Parler de beauté, c’est risquer l’esthétique de surface, l’enluminure qui rassure, la parure qui donne bonne conscience. Parler de problématique, c’est risquer l’inventaire des querelles, l’humeur de chapelle, l’âpreté des procès d’intention. L’ouvrage échappe à ces deux pièges en prenant une décision nette, presque ascétique.

Tout y est ramené à une seule lumière, celle de l’Évangile, non comme décor pieux, mais comme pierre de touche, comme critère de vérité, comme instrument de discernement qui tranche dans la brume. Cette option, Ramón Martí Blanco l’assume sans trembler, et c’est ce qui donne au livre son timbre, sa verticalité, sa part de feu.

Nous lisons alors une méditation qui refuse la neutralité

Ce n’est pas un texte qui cherche à plaire à toutes les sensibilités rectifiées, ni à caresser l’ambiguïté pour ménager les appartenances. C’est un livre qui écrit avec une boussole, et qui rappelle sans relâche que la boussole n’est pas dans la loge, mais dans le Christ et dans la foi confessée. Ramón Martí Blanco ne se contente pas d’affirmer la nature chrétienne du Régime Écossais Rectifié, il interroge la manière dont cette nature est vécue, déformée, maquillée ou parfois contournée. Le cœur de sa démarche tient dans une exigence de cohérence, et cette cohérence n’est pas simplement morale, elle est doctrinale et spirituelle. Il ne s’agit pas d’avoir de bons sentiments, il s’agit de savoir de quel christianisme nous parlons, et si ce christianisme supporte encore d’être nommé sans être dissous dans des adjectifs commodes.

C’est ici que le livre prend sa netteté polémique, et, pour qui aime les chemins initiatiques, sa valeur d’avertissement

Ramón Martí Blanco identifie une tentation qui traverse notre époque comme une fièvre douce, celle de requalifier le christianisme pour le rendre plus acceptable à l’air du temps, plus intérieur, plus subtil, plus initiatiquement supérieur au christianisme des Églises. Il nomme cette tentation par les mots mêmes qui circulent, christianisme ésotérique, christianisme transcendant. Puis il fait une opération décisive, il retire à ces expressions leur prestige verbal. Il affirme qu’il peut exister un ésotérisme chrétien, ce qui revient à reconnaître la profondeur symbolique, mystique et contemplative du christianisme. Mais il refuse l’idée d’un christianisme ésotérique qui serait un autre christianisme, une version réservée à quelques-uns, dégagée du Credo, des conciles, de l’Incarnation prise au sérieux.

Dans cette réfutation, il y a plus qu’un débat d’étiquette

Il y a une critique d’une stratégie spirituelle qui consiste à substituer aux choses connues des noms extraordinaires, puis à faire croire que ces noms ouvrent un accès supérieur. Ramón Martí Blanco convoque Joseph de Maistre pour montrer comment une rhétorique peut maquiller, par le langage, un catéchisme défiguré, comme si le changement des mots suffisait à produire une vérité nouvelle. La question, au fond, est initiatique au sens le plus strict. Qui parle, avec quelle autorité, et au nom de quoi. Qui décide qu’une voie surplombe l’Église, comme si la sainteté avait besoin d’un supplément de clés que les saints n’auraient pas eues. La préface de Pascal Gambirasio d’Asseux*, en écho, le formule avec une dureté salutaire, on ne peut pas vivre la foi chrétienne comme chemin de sainteté et croire qu’un rite fabrique des initiés munis d’un passe-partout supérieur à celui des saints.

Ce point est l’un des nerfs secrets du livre

Ramón Martí Blanco ne nie pas la puissance du Rite, il ne réduit pas la maçonnerie rectifiée à un folklore ni à une morale de salon. Il rappelle au contraire que le rituel est un langage d’actes, une pédagogie du symbole en action, et qu’il peut devenir un instrument puissant pour fortifier la foi. Mais il trace une limite, et cette limite n’est pas administrative. Elle est théologique. La loge n’est pas l’Église, elle ne dispense pas les sacrements, elle n’est pas une machine de salut. Elle peut soutenir, éveiller, mettre en mouvement, exercer. Elle ne remplace pas, elle n’absorbe pas, elle ne surplombe pas. De cette limite naît une beauté très particulière, la beauté d’une initiation qui accepte de n’être qu’un avant-goût, une discipline intérieure, un travail de conversion du regard, plutôt qu’une souveraineté spirituelle.

Cette beauté, le livre la cherche là où elle est la plus exigeante, dans l’articulation entre la règle et la charité

L’Évangile n’est pas seulement brandi comme étendard, il est donné comme base d’obligation. Ramón Martí Blanco rappelle la phrase de la Règle maçonnique rectifiée qui, lue sans anesthésie, ne laisse aucune place aux accommodements. « L’Evangile est la base de nos obligations. » À partir de là, la beauté n’est plus l’harmonie des décors, elle devient une forme de droiture intérieure, une manière de tenir une parole. Et cette droiture ne se confond pas avec la dureté. La Règle, telle qu’il la cite, porte en elle une pédagogie de la charité, elle enjoint de plaindre l’erreur sans la haïr, de laisser à Dieu le jugement, de vivre un amour sans hypocrisie et sans fanatisme. C’est une nuance précieuse, parce qu’elle empêche que la défense du christianisme rectifié se change en esprit de police. La vigilance n’a de valeur initiatique que si elle est d’abord maîtrise de soi.

J.-B. Willermoz

Le livre se déploie ainsi dans une tension constante entre deux dangers jumeaux

D’un côté, le relâchement, l’affadissement, la tentation de rendre le Rite Écossais Rectifié compatible avec tout, donc avec rien, au prix d’une dilution de sa raison d’être. De l’autre, la capture, quand une minorité doctrinale, portée par des personnalités fortes, impose son récit comme l’unique récit authentique, et disqualifie toute fidélité ecclésiale comme exotérique, naïve, insuffisamment initiée. Pascal Gambirasio d’Asseux pointe cette mécanique d’emprise intellectuelle, quand l’érudition, le verbe, la posture, deviennent des instruments de subjugation. Ramón Martí Blanco reprend ce fil, non pour régler des comptes, mais pour nommer une réalité initiatique que nous connaissons bien, la parole peut élever, elle peut aussi envoûter, surtout lorsque la formation spirituelle est fragile.

Ce diagnostic mène à l’un des passages les plus structurants de l’ouvrage, la définition de ce que signifie être chrétien pour être Maçon Rectifié

La formule est connue, mais Ramón Martí Blanco montre qu’elle est devenue floue dans la pratique. Il rappelle que la condition chrétienne n’est pas une formalité, ni un signe d’appartenance culturelle, ni un symbole vague d’élévation. Elle s’enracine dans le baptême, et elle implique une confession de foi, donc des contenus, donc des limites. Cette insistance n’est pas une crispation identitaire. C’est, à ses yeux, le minimum de loyauté envers le Rite, envers la parole donnée, envers ce qui est proclamé dans les rituels eux-mêmes. Il y a, derrière cette exigence, une éthique de la promesse, et, plus profondément, une théologie de l’Incarnation. Si le Verbe s’est fait chair, alors la chair n’est pas une prison, alors le monde n’est pas un mauvais théâtre dont il faudrait s’évader par des techniques de libération. Ramón Martí Blanco attaque frontalement les résurgences gnostiques qui réapparaissent sous des habits plus élégants, en contestant la création, la résurrection de la chair, la bonté originaire de la matière. La critique est rude, mais elle est cohérente, parce qu’elle ramène tout à la joie chrétienne, non à une nostalgie de pureté.

Nous touchons ici à une dimension plus souterraine du livre, celle de la véritable problématique du mot initiation

Ramón Martí Blanco n’ignore pas l’aspiration contemporaine à l’expérience, à l’intériorité, à la quête d’un sens vécu plutôt que pensé. Il sait, et il le dit, que nos sociétés sécularisées laissent un vide, et que ce vide rend perméable à toutes sortes de croyances déguisées en religiosité. Le Rite Écossais Rectifié, parce qu’il porte une forme structurée, une chevalerie, une prière, une exigence de vertu, peut attirer des chercheurs sincères. Mais il peut aussi devenir un terrain de chasse pour des doctrines qui aiment se cacher. D’où l’image de la rose et de ses épines, que Ramón Martí Blanco reprend comme métaphore de discernement, il existe une beauté réelle, et cette beauté peut blesser si nous la manipulons sans prudence.

Il faut entendre ce que cette prudence signifie chez lui. Elle n’a rien de timide. Elle appelle au courage de rectifier dans le Rectifié ce qui, selon lui, contredit la foi. La préface l’évoque avec une urgence presque pastorale, il faut rectifier le Rectifié, au nom des vérités de la foi et des Pères. La formule est forte, car elle inverse une paresse habituelle. Beaucoup voudraient que la tradition dispense de travailler, comme si l’héritage était un repos. Ramón Martí Blanco rappelle que la tradition est une discipline. Elle demande une intelligence, une mémoire, une fidélité, et une capacité à distinguer l’esprit de la lettre quand la lettre est instrumentalisée.

C’est pourquoi l’ouvrage n’est pas seulement une charge, il est aussi une proposition de méthode

Ramón Martí Blanco invite à revenir à ce qui a été approuvé, à ce qui fait corpus, à ce qui engage. Il insiste sur la nécessité de clarifier la pratique, non pour uniformiser des sensibilités, mais pour empêcher que l’ambiguïté devienne une porte ouverte à l’infection des idées, selon son vocabulaire. Cette idée d’infection, volontairement provocatrice, dit quelque chose de son expérience. Il parle en homme de terrain, en praticien de longue durée, qui a vu les débats descendre jusque dans les loges, charrier des fragments de doctrine, créer des clans, et parfois déchirer des fraternités.

La beauté du livre, paradoxalement, naît de cette franchise

Ramón Martí Blanco

Ramón Martí Blanco ne prétend pas à l’objectivité froide. Il assume une subjectivité qui se veut cohérence. Il écrit comme quelqu’un qui a porté des charges, qui a connu des structures, qui a traversé des crises et qui refuse que le vocabulaire initiatique serve d’alibi. Cette subjectivité n’est pas narcissique, elle est testimoniale. Elle cherche à laisser un repère pour des “marins” qui s’aventurent dans des eaux tumultueuses, et cette image, très juste, rappelle que l’initiation n’est pas un salon, c’est une navigation, et que la navigation exige des instruments fiables.

Dans ce dispositif, la chevalerie apparaît moins comme un apparat que comme une pédagogie de la maîtrise

Le cheval, l’éperon, la domination des forces vitales, ce sont des images qui disent une ascèse, et qui relient l’éthique au symbolique. La chevalerie, telle qu’elle affleure ici, n’est pas une nostalgie médiévale. Elle devient un nom pour la vigilance intérieure, la capacité à ne pas se laisser emporter par l’ivresse des récits, par la fascination des degrés, par la tentation d’un savoir qui flatterait l’ego. Le livre rappelle, parfois durement, que l’orgueil est la caricature la plus fréquente du sacré.

Ce qui frappe aussi, c’est la manière dont Ramón Martí Blanco traite la question de la modernité

Il ne la diabolise pas, il la décrit comme un paysage spirituel blessé, où la distance d’avec Dieu produit l’oubli, puis des conséquences morales et intérieures. Il reconnaît qu’un rite explicitement chrétien peut paraître minoritaire, voire élitiste au sens sociologique, et il pose la question de la survie d’une telle exclusivité dans une société incrédule. Là encore, la nuance est importante. Il ne s’agit pas de céder au monde, ni de s’enfermer contre lui. Il s’agit de comprendre le prix d’une fidélité, et d’accepter que ce prix fasse partie du chemin. La beauté n’est pas ici l’adaptation, elle est la persévérance.

La portée initiatique du texte tient finalement à une idée centrale, très simple et très exigeante

Une voie ne se juge pas à la quantité de symboles qu’elle manipule, ni à la rareté de ses grades, ni à l’impression de profondeur qu’elle donne. Elle se juge à la vérité de sa boussole, et à la manière dont elle rend l’homme plus humble, plus juste, plus charitable, plus fidèle. Ramón Martí Blanco ne cesse de rappeler que le christianisme ne se borne pas à des vérités de spéculation, et c’est une phrase qui, dans un milieu friand de constructions, vient comme un rappel d’ordre, la spéculation sans conversion n’est qu’une ivresse de l’esprit.

Reste la part la plus délicate, celle où le livre, tout en défendant l’Église, parle à l’initié

Là se trouve, à mon sens, son enjeu le plus fécond. Il refuse de dresser l’Église contre l’initiation, comme si l’une annulait l’autre. Il dessine au contraire une complémentarité possible entre voie mystique et voie initiatique, à condition que chacune garde sa nature et sa place. Il y a là une proposition implicite pour notre temps. Réapprendre la hiérarchie intérieure. Réapprendre qu’un symbole, pour être vrai, doit conduire à plus de charité, pas à plus de certitude arrogante. Réapprendre qu’une tradition, pour être vivante, doit accepter d’être examinée à la lumière de ce qu’elle dit servir.

Quelques mots, enfin, sur Ramón Martí Blanco lui-même, puisque sa voix est indissociable de ce qu’il écrit

Son profil maçonnique et chevaleresque, tel qu’il se donne, n’est pas un décor de titres, mais un faisceau d’expériences qui explique la tonalité du livre, à la fois fraternelle et intransigeante. Ramón Martí Blanco a porté des responsabilités au sein d’un grand prieuré, il revendique une longue pratique du Régime Écossais Rectifié, et il se situe dans l’Ordre intérieur de la chevalerie, ce qui donne à son écriture une nervure d’honneur, de discipline et de fidélité. Sa bibliographie accompagne ce geste. Il a déjà approfondi, au compas dans l’œil, les zones les plus sensibles du Rectifié, notamment avec La Grande Profession du Rite Écossais Rectifié, où il examinait une classe secrète et ses enjeux doctrinaux, en interrogeant la compatibilité de certaines instructions avec la foi chrétienne. À côté de ce livre, son travail de traduction et de transmission autour de Jean-Baptiste Willermoz et des convents fondateurs, ainsi que ses essais sur la maçonnerie chrétienne, dessinent un même fil, celui d’un homme qui veut que la tradition ne soit pas un mot, mais une rectitude.

Au terme de cette lecture, la sensation dominante n’est pas la tristesse, malgré la matière conflictuelle

C’est une joie de vérité, parfois sévère, mais lumineuse, la joie de savoir qu’une voie initiatique n’a de valeur que si elle refuse le mensonge, même quand le mensonge se présente sous des habits subtils. Ramón Martí Blanco ne propose pas un confort. Il propose une veille. Il rappelle que le Rectifié, lorsqu’il demeure fidèle à la foi qu’il proclame, peut être un magnifique voyage, et que ce voyage exige de choisir ses compagnons, ses mots, et sa boussole.

Pascal-Gambirasio-d’Asseux-Limougeaud-d’adoption-Le-Populaire-du-Centre

*Pascal Gambirasio d’Asseux est né à Paris en 1951. Juriste, il s’est également consacré à des travaux sur la spiritualité chrétienne. Ecrivain, conférencier (invité notamment de France Culture et de Radio Chrétienne Francophone), il a publié plusieurs ouvrages – qui sont aujourd’hui des références reconnues – sur la dimension spirituelle de la chevalerie et de l’héraldique ou science du blason, sur la nature chrétienne de la royauté française et du roi de France ainsi que sur la voie initiatique chrétienne en tant que chemin d’intériorité et de rencontre avec Dieu : initiatique, en effet, loin des interprétations déviantes qui en dénaturent le sens depuis au moins le XIXe siècle, signifie à la fois origine, commencement et intériorisation de la démarche spirituelle afin que, comme l’enseigne saint Anastase le Sinaïte, « Dieu fasse en l’homme sa demeure ». C’est, au vrai, ce dont ont témoigné de manière vivante toutes les grandes figures de la mystique chrétienne : ouvrir son cœur au Cœur de Dieu. Il souhaite apporter ainsi une contribution à la (re)découverte de cette dimension au sein du Mystère chrétien, délaissée par certains parce que défigurée par d’autres.

Beauté et problématique d’une franc-maçonnerie à la lumière de l’Évangile

Ramon Marti Blanco – Préface de Pascal Gambirasio d’Asseux

Le compas dans l’œil, coll. la parole circule, 2025, 182 pages, 22 €

L’éditeur, le SITE

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES