
Dans le glossaire de la Franc-maçonnerie, le terme Architecte occupe une place pratique, symbolique et métaphysique. Il désigne à la fois un officier de loge chargé de la gestion matérielle, une figure allégorique centrale (le Grand Architecte de l’Univers), et un symbole fondamental de l’art de bâtir – physique, moral et spirituel – qui constitue l’essence même de l’Ordre.
1. L’Architecte comme officier de loge
Dans l’organisation d’une loge symbolique (loges bleues des trois premiers degrés), l’Architecte est un officier élu ou nommé dont la fonction est essentiellement matérielle et administrative.
Ses responsabilités incluent :
- La gestion des biens de la loge : entretien du temple, du mobilier rituel (colonnes, tableaux, autels), des décors et des archives matérielles.
- La préparation du local avant les tenues : disposition des objets symboliques, vérification de l’éclairage, de la propreté et de l’ordre du temple.
- La surveillance des travaux d’aménagement éventuels et la conservation des outils et parures.

Cet officier porte souvent un bijou distinctif : une équerre surmontée d’un compas ou un plan d’architecture. Il siège généralement à l’Occident ou près de la colonne du Midi, selon les rites.
Au Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), l’Architecte est parfois confondu ou associé au Trésorier ou à l’Hospitalier pour les aspects matériels. Au Rite Français ou dans certaines loges traditionnelles, il conserve une fonction plus spécifique liée à l’« architecture » du temple.
Cette charge, bien que pratique, n’est pas mineure : elle rappelle que la maçonnerie spéculative conserve un lien concret avec son héritage opératif, où l’architecte était le maître d’œuvre responsable de la solidité et de la beauté de l’édifice.
2. Le Grand Architecte de l’Univers (GADLU)

L’expression la plus célèbre et la plus profonde est Grand Architecte de l’Univers (GADLU en français). Elle désigne la divinité suprême, le principe créateur, sans lui attribuer de nom confessionnel précis.
- Apparue dans les premiers textes maçonniques (notamment les Constitutions d’Anderson de 1723), elle traduit une exigence déiste : la croyance en un Être Suprême, ordonnateur intelligent du cosmos.
- Elle permet à la maçonnerie d’être universelle et tolérante : chaque maçon peut y projeter sa conception personnelle du divin – Dieu, Allah, Brahman, le Principe, etc. – sans imposer de dogme.
- Le GADLU est invoqué au début et à la fin des travaux : « À la Gloire du Grand Architecte de l’Univers » est la formule d’ouverture rituelle dans la plupart des obédiences régulières.

Dans les obédiences adogmatiques ou libérales (comme le Grand Orient de France depuis 1877), la référence au GADLU n’est plus obligatoire, laissant place à la liberté absolue de conscience. Néanmoins, même dans ces contextes, l’idée d’un principe ordonnateur reste souvent présente symboliquement.
Le GADLU incarne l’ordre cosmique, la géométrie divine, la perfection mathématique de l’Univers – thèmes chers aux maçons influencés par les Lumières, la Renaissance et l’héritage pythagoricien.
3. L’Architecte symbolique : Hiram et Salomon

La figure de l’architecte est indissociable de la légende du troisième degré : Hiram Abiff, maître d’œuvre du Temple de Salomon.
- Hiram, originaire de Tyr, est présenté comme l’architecte suprême, détenteur des secrets du Maître Maçon. Sa mort et sa « résurrection » symbolique constituent le cœur du grade de Maître.
- Salomon, roi sage, est le commanditaire divin inspiré ; Hiram est l’exécutant génial. Ensemble, ils représentent l’union de la sagesse (Salomon), de la force (Hiram le bâtisseur) et de la beauté (l’harmonie du Temple).
L’architecte devient ainsi le modèle de l’initié accompli : celui qui maîtrise l’art de bâtir, non seulement des édifices, mais des vies, des sociétés, des consciences. Il est le passeur entre le plan divin (le GADLU) et sa réalisation humaine.
4. L’architecture comme fondement de la maçonnerie

La maçonnerie se définit comme un art de bâtir. L’architecture est au cœur de son symbolisme :
- Le temple maçonnique reproduit idéalement le Temple de Salomon : orienté Est-Ouest, avec colonnes, pavé mosaïque, autel, etc.
- Les outils de l’architecte (équerre, compas, règle, niveau, perpendiculaire) sont les instruments moraux et spirituels du maçon.
- La géométrie, science sacrée des anciens, est célébrée comme la base de toute création harmonieuse.
Les bâtisseurs de cathédrales, héritiers des corporations médiévales, sont les ancêtres directs des maçons spéculatifs. Leur maîtrise technique et leur spiritualité (les cathédrales comme « Bibles de pierre ») imprègnent profondément l’idéal maçonnique.
5. L’Architecte dans les hauts grades
Dans les degrés supérieurs du REAA :
- Le 7e degré (Provost et Juge) évoque la justice dans la construction.
- Le 14e degré (Grand Élu Parfait et Sublime Maçon) approfondit la légende d’Hiram.
- Le 18e degré (Chevalier Rose-Croix) présente une vision mystique de l’architecte divin.
D’autres rites (Rite de Memphis-Misraïm, Rite Écossais Rectifié) développent des figures d’architectes cosmiques ou alchimiques.
Conclusion

Le mot Architecte résume à lui seul l’essence de la Franc-maçonnerie : un art sacré de construction, du temple extérieur au temple intérieur, sous l’égide d’un Principe ordonnateur suprême. Il relie le pratique au métaphysique, l’héritage opératif à la quête spéculative, l’individuel à l’universel.
De l’officier discret qui veille sur le temple matériel au Grand Architecte de l’Univers qui inspire toute création, l’Architecte incarne la noblesse de la maçonnerie : transformer la pierre brute en édifice parfait, le chaos en harmonie, l’homme profane en être de Lumière. C’est le symbole éternel du Grand Œuvre maçonnique.

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