lun 05 janvier 2026 - 14:01

« Tintin au pays des Soviets » : la pierre brute d’un mythe

Dans Tintin au pays des Soviets, Hergé ne cherche pas encore l’orfèvrerie, il cherche l’élan. Nous sentons, dès les premières pages, une jeunesse du trait qui s’avance au pas vif, comme si la main courait plus vite que la prudence, avec cette joie nerveuse de celui qui vient de découvrir que le monde peut tenir dans un rectangle, et que le rectangle peut devenir une machine à fabriquer du mouvement.

Ce premier album garde quelque chose d’un coup de sifflet

Kremlin

Il lance, il bouscule, il provoque, il rit parfois fort, et derrière ce rire nous devinons déjà une question plus grave qui affleurera plus tard, la même question qui travaille tout parcours initiatique, à savoir ce que vaut une vérité quand elle ne s’est pas encore éprouvée dans l’épreuve.

Il y a, dans cet album, une phrase qui tient lieu d’avertissement, presque un oracle de seuil, posée comme un cartel dans la blancheur d’une page, Tintin, ta curiosité te sera fatale.

Nous la lisons comme un mot de passe renversé

Dans la vie profane, la curiosité est un défaut qu’il faudrait corriger, une indiscrétion, une impertinence, une porte trop vite poussée. Dans la vie intérieure, elle devient le premier outil, celui qui nous empêche de dormir dans les certitudes. Hergé, sans le savoir peut-être, donne à son héros l’arme qui le condamne et qui le sauve. Car si la curiosité expose, elle arrache aussi aux cages. Elle nous met debout. Elle oblige à voir. Elle fait de l’enquête non un métier, mais une tenue.

Georges Remi, que nous appelons Hergé comme nous prononcerions un nom de signe, est d’abord un bâtisseur de regards

Nous savons son enfance belge, sa formation au dessin, son goût de la discipline, et nous entendons dans cette première aventure une époque qui aime les oppositions tranchées et les convictions à l’emporte-pièce. Hergé ne surgit pas d’une tour d’ivoire, il naît d’un monde de journaux, de mots d’ordre, de croyances qui veulent persuader. Et pourtant, même quand l’intention première demeure extérieure, l’œuvre commence déjà à travailler son auteur. Elle creuse. Elle installe des réflexes narratifs qui deviendront, à force d’être repris, des rituels de fiction. Une entrée précipitée, un piège, une fuite, une halte, un déguisement, une descente dans un lieu fermé, une remontée au grand air, puis une relance.

Cette scansion, qui semble n’être qu’un art du rebond, dessine déjà une pédagogie. Le lecteur apprend à respirer dans l’incertitude. Nous apprenons, avec Tintin, à ne pas céder quand le décor se dérobe.

Il faut regarder comment Hergé lance son personnage dans le monde

Tintin arrive avec une identité déclarée, reporter à Bruxelles, et cette déclaration a la netteté des étiquettes que l’on accroche aux valises. Mais l’album ne cesse de le déposséder de ses assurances. La route lui échappe, la mécanique le trahit, les hommes le guettent, et la parole, si souvent, n’est plus qu’un piège. Nous voyons ce manège de la suspicion se refermer, la peur devenir un climat, et l’action s’enchaîner comme une série d’épreuves brèves. L’initiation, dans sa version la plus nue, commence parfois ainsi, non pas avec des révélations, mais avec une suite de chocs qui obligent à rester présent. Hergé multiplie les agressions, les poursuites, les explosions, les accidents, comme si le monde était un couloir où l’on ne peut s’arrêter sans payer.

Et Milou, si vite, s’impose comme le contrepoint indispensable. Dans cet album, Milou n’est pas seulement un compagnon comique. Il est une petite conscience mobile, un témoin qui grogne, qui a faim, qui a peur, qui réclame, qui ruse. Nous le voyons flairer la ruse de la peau de banane, et nous sourions parce que la scène est drôle, mais nous retenons surtout ceci, la vigilance ne se loge pas toujours dans les discours, elle se loge dans le corps, dans l’odeur du faux, dans l’instinct qui dit que quelque chose cloche. Milou est le sens du réel. Il empêche le héros de se transformer en idée. Il le ramène au sol, à la faim, au froid, à la fatigue, à cette humanité ordinaire sans laquelle le courage devient posture.

Hergé, ici, écrit avec une énergie qui ressemble à une course

Le trait est encore anguleux, la narration encore pressée, et c’est précisément ce qui nous intéresse. Nous ne cherchons pas une perfection déjà acquise, nous observons la naissance d’un langage. La “ligne claire” n’est pas encore une doctrine, elle est un désir de lisibilité. Tout doit se comprendre vite. Tout doit se voir. Tout doit frapper. Et quand tout frappe, quelque chose se révèle malgré la volonté, à savoir la nature initiatique de l’aventure elle-même.

Dans la tradition maçonnique, l’épreuve n’est pas un spectacle, elle est un travail

Elle teste la rectitude, elle éprouve la constance, elle mesure la peur. Tintin traverse des tentatives d’assassinat, des menaces, des guet-apens, des mises en scène grotesques qui disent l’angoisse d’un monde verrouillé. Même la politique y devient théâtre, et la scène des élections, avec sa mécanique unanime, s’offre comme une parabole de la pensée confisquée. Ce n’est pas seulement une satire, c’est une question adressée au lecteur, qu’est-ce qu’un homme libre quand tout autour de lui prétend parler à sa place.

Nous pouvons, avec un regard maçonnique, lire ce récit comme une succession de chambres où la vérité se déguise. Tantôt elle se cache derrière un uniforme, tantôt derrière un décor de carton, tantôt derrière une porte qui s’ouvre sur un piège. Il y a des trappes, des murs, des seuils, des caves, des cabanes, des trains, des postes de contrôle, et partout la même exigence, discerner. Le discernement, voilà peut-être la vertu centrale de ce premier Tintin. Pas la sagesse, pas la mesure encore, pas la profondeur méditative que nous trouverons plus tard dans d’autres albums, mais le réflexe brut de ne pas prendre le visible pour le vrai. Hergé, qui accélère, qui caricature, qui force le trait, installe déjà une leçon paradoxale, le mensonge n’est jamais si dangereux que lorsqu’il prend la forme de la normalité.

Crâne et bougeoir sur une table en bois
Crâne et bougeoir sur une table en bois

Et puis il y a cette dimension presque alchimique, que nous pouvons sentir sans la plaquer L’album procède par combustions et par dissolutions. Un plan échoue, une fuite recommence, un abri se transforme en piège, une certitude se dissout, un autre essai se tente. Ce n’est pas encore l’athanor intérieur des grandes œuvres, mais c’est une première chauffe. Le personnage apprend, par répétition, à ne pas s’attacher à ce qui cède. Il n’accumule pas, il s’arrache. Il ne collectionne pas, il traverse. Dans cette brutalité comique, il y a une pédagogie de l’impermanence qui rejoint, à sa façon, l’art maçonnique de ne pas confondre l’outil avec le but.

Pour situer Hergé sans transformer notre note en registre, rappelons seulement ceci

Herge-Italie-1965-Linus

Georges Remi a donné à l’Europe une mythologie moderne, avec Tintin et la constellation des figures qui l’entourent, le capitaine Haddock, le professeur Tournesol, les Dupond et Dupont, la Castafiore, autant de visages devenus des masques au sens noble, des formes où chacun peut reconnaître ses propres travers et ses propres grandeurs. La bibliographie essentielle de Georges Remi se confond avec cette série, depuis Tintin au pays des Soviets jusqu’aux grands albums de maturité comme Le Lotus bleu, L’Île Noire, Le Sceptre d’Ottokar, Les Sept Boules de cristal, Le Temple du Soleil, Tintin au Tibet, Les Bijoux de la Castafiore. Nous ne citons pas ces titres comme une guirlande, nous les citons comme une promesse, celle d’un art qui, parti de la vitesse et de l’opinion, a su gagner une dimension plus intérieure, plus consciente, plus humaine. Et c’est précisément pour cela que ce premier album mérite notre attention. Il est la pierre brute. Il est la première taille. Il est le moment où l’outil s’essaye.

Il serait trop facile de juger Tintin au pays des Soviets avec les critères de la maturité

Nous préférons le lire comme un document vivant, non pas un document d’archives, mais un document de naissance. Nous y voyons une conscience narrative en train de se former. Nous y voyons l’imagination encore tenue par des réflexes de propagande, et nous y voyons déjà, en contrebande, une intuition plus universelle, celle qui fait de Tintin un être de passage. Le héros n’a pas de temple où se reposer, il n’a pas de demeure où se replier, il n’a pas de biographie intime qui l’enferme, et c’est ce dépouillement même qui le rend apte à porter nos questions. Qui sommes-nous quand tout s’acharne. Que devient notre droiture quand la peur veut commander. Jusqu’où gardons-nous la fidélité, à l’ami, à la parole, à la vérité, quand la facilité nous propose d’abdiquer.

Nous pouvons donc aimer cet album pour ce qu’il n’est pas encore, et pour ce qu’il annonce.

Il n’est pas la profondeur, il est l’étincelle. Il n’est pas la nuance, il est le choc. Il n’est pas l’architecture achevée, il est l’échafaudage. Et l’échafaudage, dans un chantier, a sa noblesse, parce qu’il dit le mouvement, la volonté, l’ouvrage à venir. Hergé, dès ce premier pas, donne à la bande dessinée européenne une puissance de rythme et d’évidence qui ne la quittera plus.

Nous comprenons, en lisant ces pages, que la grande aventure ne commence pas seulement quand le héros part. Elle commence quand le lecteur accepte de se laisser travailler par ce qu’il lit, de laisser une case déplacer un peu sa propre façon de voir.

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre d’Hergé, nous ne reproduisons pas d’images issues des albums de Tintin : ni premières de couverture, ni planches, ni représentations des personnages. Les illustrations proposées pour cet article sont donc des créations originales, sans reprise d’éléments graphiques de l’univers de Tintin.

2 Commentaires

  1. Bravo pour cet éclairage passionnant ! J’attends la suite avec une gourmandise maçonnique de bon aloi. J’ai moi-même présenté en Loge une planche sur « Tintin une aventure initiatique et spirituelle » qui propose également une lecture personnelle et maçonnique des albums de la série.

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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