sam 31 janvier 2026 - 07:01

Paris, la loge, les artistes : une constellation Francs-maçons (1720 – 1815)

Certains ouvrages choisissent la forme du classement pour laisser remonter, sans bruit, une présence. Daniel Morillon annonce un dictionnaire. Nous croyons d’abord tenir un instrument de consultation, réglé comme un répertoire. Pourtant, très vite, la matière déborde son cadre. Par l’ampleur des entrées et par la tenue de l’ensemble, une société entière se recompose, et Paris cesse d’être une simple scène pour redevenir une substance, dense, mobile, travaillée par les échanges, les dépendances, les fidélités, les ruptures, les protections, parfois les fractures muettes.

L’Art Royal, dans ces pages, n’a rien d’un mot décoratif. Il agit comme un tissu de relations où l’atelier et la loge se répondent sans se confondre.

La préface de Pierre Mollier donne d’emblée la juste focale

Pierre Mollier

Pierre Mollier rappelle que ce livre se tient au croisement de l’histoire de l’art et de l’histoire des idées, et que l’érudition n’a de sens qu’à la condition d’éviter les raccourcis. Pierre Mollier situe l’entreprise de Daniel Morillon dans une tradition de recherche attentive aux sources, capable d’éclairer la sociabilité maçonnique sans la réduire à une légende, et d’inscrire l’artiste dans son époque sans lui prêter des intentions commodes. Cette mise en perspective, sobre et ferme, prépare notre regard. Elle nous invite à lire le dictionnaire comme un champ d’enquête et comme une manière de comprendre, au plus près des vies, ce que la franc-maçonnerie a pu offrir à des métiers de création.

Car les noms, les adresses, les dates, les titres, ce que nous prenons d’abord pour une comptabilité documentaire, composent peu à peu une humanité

Temple maçonnique de Rochefort (Crédit : rochefort-ocean)

Daniel Morillon ne se contente pas de recenser mais, surtout, il restitue des trajectoires. L’archive, chez Daniel Morillon, devient un fil conduisant à une question délicate, presque initiatique. Que signifie appartenir à une loge lorsque nous vivons de commandes, lorsque nous traversons académies et salons, lorsque nous dépendons de mécènes et de bureaux, tout en portant une aspiration plus secrète, celle qui ne se laisse pas réduire à la réussite sociale.

La franc-maçonnerie du XVIIIᵉ siècle et du tournant impérial demeure ici, au-delà de la sociabilité, une discipline du regard. Elle propose un langage symbolique, une cadence rituelle, une morale sans catéchisme, une fraternité qui ambitionne de dépasser les frontières des origines et des convictions. L’artiste, déjà, travaille dans une tension comparable. Il façonne la matière, mais il cherche une forme de vérité, parfois sans pouvoir la nommer. Daniel Morillon établit cette rencontre par la preuve et par la nuance, avec cette pudeur qui sait qu’un nom retrouvé ne dit jamais toute une vie.

Tablier-dit-de-Voltaire

Chaque notice offre une précision resserrée

Naissances, décès incertains, métiers, domiciles, itinéraires, titres, dates de réception, grades, ateliers. Et pourtant, au revers de cette exactitude, une part demeure, celle que le document ne formule pas, et que l’initiation, par sa réserve même, apprend à respecter. C’est là que le livre atteint sa justesse. Daniel Morillon ne transforme pas l’histoire en récit, il laisse parler les faits, mais il choisit ceux qui portent une densité de destin. D’un graveur sur métaux à un architecte, d’un peintre d’histoire à un décorateur, d’un sculpteur à un dessinateur, une constellation se forme. Les loges apparaissent moins comme de simples lieux de rencontre que comme des chambres de résonance, où la main de l’artiste peut se reconnaître comme une main responsable.

Cette lecture fait surgir une géographie intérieure de Paris

Projet de François-Joseph Belanger pour un grand théâtre des Arts, à Paris, présenté en mars 1789.

La rue n’est plus une mention neutre. L’adresse devient signature. Elle signale une condition, un accès, une proximité d’atelier, un milieu, parfois une espérance, parfois une déchéance. Et lorsque la notice ajoute la loge, une seconde carte se superpose, plus discrète, faite de serments, de mots transmis, de gestes codés, d’agapes et de silences. L’artiste franc-maçon n’est alors pas seulement un individu inscrit. Il est quelqu’un qui, à un moment, a accepté d’être mesuré, de s’éprouver, de chercher une cohérence.

L’absence d’illustrations renforce encore l’exigence. Rien n’est donné comme spectacle. Nous sommes conduits à reconstruire, à partir du réel, des formes disparues. Un salon mentionné, un décor, un poste à la Monnaie, une commande, et l’imagination, tenue par la source, retrouve des couleurs, des ors, des drapés, des pierres, des colonnes. Le volume devient un atelier mental.

Frontispice-de-l’Encyclopédie-de-Diderot-et-d’Alembert,-gravure-de-Benoît-Louis-Prévost

La construction même de l’ouvrage confirme cette vocation

Les index (noms, professions) orientent la recherche, mais ils offrent aussi une lecture symbolique, notamment lorsque l’index des loges laisse entendre des intitulés qui ressemblent à des programmes moraux, à des promesses de sagesse, à des rêves de vertu et de fraternité. Notons également la richesse de la bibliographie, qui réunit périodiques, monographies, sitographies et sources. Certains affichent l’art, d’autres le dissimulent, et ce contraste rappelle que le beau, dans la tradition maçonnique, n’est pas décoration, mais connaissance. Entre 1720 et 1815, siècle de Lumières, de ruptures et de recompositions, l’artiste devient sismographe. La loge peut devenir lieu de continuité, sans que cette continuité soit automatique ni uniforme. Daniel Morillon montre des engagements durables et des passages brefs, et cette distinction vaut leçon. L’appartenance ne se mesure pas au seul fait d’avoir été reçu. Elle se mesure à l’intensité du travail intérieur.

Par la rigueur des sources, par la patience d’une enquête menée sur le temps long, par l’attention accordée aux figures modestes autant qu’aux noms célèbres, Daniel Morillon propose une œuvre de référence.

Plus encore, Daniel Morillon offre une méditation discrète sur le lien jamais assuré entre initiation et création, là où la main apprend la patience, où la limite instruit, où la forme peut devenir éthique. Un livre utile, et, plus profondément, un livre qui rend à la franc-maçonnerie sa dimension d’humanité vécue, au plus près des métiers, des ateliers et des consciences.

Dictionnaire des artistes francs-maçons à Paris de 1720 à 1815

Daniel Morillon – Préface de Pierre Mollier

Les Éditions de la Tarente, coll. Fragments maçonniques, 2025, 372 p., 30 €

L’éditeur, le SITE

1 COMMENTAIRE

  1. Très excellente présentation de Pierre Mollier qui a su planter le décor et mieux la substance.
    Ces magnifiques ouvrages sont les bienvenus et taraudent d’ores et déjà l’esprit d’ouverture à plus de connaissances.

    Très respectueusement…

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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