sam 29 novembre 2025 - 15:11

La liberté de conscience, cœur battant du REAA et des valeurs républicaines : de Lausanne à la loi de 1905

Il est des dates qui se répondent comme deux pierres d’angle dans la même architecture. Septembre 1875, Convent de Lausanne. Décembre 1905, vote de la loi concernant la séparation des Églises et de l’État. Entre ces deux moments, un même fil secret : la liberté de conscience. D’un côté, les Suprêmes Conseils du Rite Écossais Ancien et Accepté redéfinissent le sens du Grand Architecte de l’Univers et l’universalisme du Rite ; de l’autre, la République française affirme qu’elle « garantit le libre exercice des cultes » tout en reconnaissant à chaque citoyen la pleine souveraineté de sa conscience.

Le Convent de Lausanne
Le Convent de Lausanne

Deux lieux, deux langages, deux temporalités, mais un même enjeu : délivrer l’être humain de toute tutelle spirituelle imposée et lui permettre de se tenir debout, comme maçon et comme citoyen.

À l’approche du 9 décembre 2025, 120ᵉ anniversaire de la loi de 1905, ce dialogue silencieux entre le Temple et la cité vient rejoindre l’ici et maintenant, comme un appel à revisiter ce que nous mettons vraiment derrière les mots liberté, laïcité, République. Trop souvent, ces termes se figent en slogans, se réduisent à des positions de camp, se laissent confisquer par les polémiques. Pourtant, derrière la devise affichée sur les frontons des mairies et les façades des écoles, il y a une exigence concrète : organiser la vie commune de manière à ce que personne ne soit forcé de croire, empêché de croire ou humilié pour ce qu’il croit.

Le Rite Écossais Ancien et Accepté naît comme un grand récit initiatique qui, du 1ᵉʳ au 33ᵉ degré, conduit le franc-maçon à interroger la justice, la mort, la transmission, la responsabilité, loin des dogmes rigides, sclérosés, voire enfermants.

Ce n’est pas un système de croyances à ajouter à d’autres, mais un chemin de décapage de la conscience. À Lausanne, les délégués affirment que le Grand Architecte de l’Univers n’est pas l’étendard d’une confession imposée, mais le symbole d’un principe créateur, d’une Source qui dépasse les représentations particulières. La question n’est plus : « En quel Dieu crois-tu ? », mais : « Acceptes-tu qu’il existe un principe d’ordre et de sens devant lequel ton ego s’efface ? »

Dès lors, la liberté de conscience n’est pas un vague droit individuel de plus, empilé sur d’autres droits ; elle devient une exigence spirituelle : chacune et chacun est appelé à nommer ce Principe selon sa culture, sa tradition, sa philosophie, à condition de reconnaître au frère ou à la sœur le même droit inaliénable de nommer, de chercher, de se taire.

L'aigle bicéphale dessiné pour le Convent de Lausanne
L’aigle bicéphale dessiné pour le Convent de Lausanne

Entre Lausanne et 1905, l’Europe bruisse de conflits religieux, de crispations identitaires, de tentatives d’emprise des Églises sur l’État et de résistances laïques parfois agressives. La loi de séparation n’arrive pas dans un ciel serein, elle vient mettre de l’ordre là où se confondent pouvoir spirituel et pouvoir temporel. Ce que la maçonnerie écossaise a commencé à expérimenter dans ses temples, la République l’écrit dans le marbre de la loi : l’État n’a pas vocation à dicter le contenu des croyances, mais à en garantir la libre expression dans le respect de l’ordre public. La laïcité devient le cadre juridique qui permet à la liberté de conscience de se déployer sans que l’une ou l’autre croyance s’arroge le monopole du vrai.

Et c’est là que la perspective devient résolument citoyenne. La liberté de conscience n’est pas seulement protégée à l’intérieur des temples ou dans l’intimité des cœurs ; elle s’éprouve dans la vie quotidienne : à l’école, où l’élève ne doit ni être stigmatisé pour sa foi, ni transformé en objet de prosélytisme ; dans les services publics, où chacun doit pouvoir être accueilli comme usager, non comme membre d’une communauté religieuse déterminée ; dans les entreprises, où les convictions personnelles ne doivent ni devenir un motif de discrimination, ni un prétexte à imposer une norme spirituelle aux autres. La République ne demande pas aux citoyens de renoncer à ce qui les habite, mais de renoncer à imposer ce qui les habite.

Dans ce cadre, la laïcité ne signifie pas la mise à l’écart du spirituel

Elle signifie la neutralité de la puissance publique et la protection de la pluralité des chemins intérieurs. La République n’exige pas que les consciences se vident de toute référence transcendante ; elle affirme que nul ne peut être contraint ni empêché de chercher, de douter, de croire ou de ne pas croire. Elle institue un espace commun où la foi du croyant, la méditation du philosophe, le silence de l’agnostique et la conviction du libre penseur peuvent se côtoyer sans se nier. Cette cohabitation est exigeante : elle suppose que chacun accepte de faire un pas de côté, de ne pas transformer ses convictions en norme pour l’autre, de supporter que la vérité de sa vie ne soit pas universellement reconnue.

Dans cette perspective, la liberté de conscience devient le socle concret des valeurs républicaines

Elle commande la liberté d’expression et de culte, elle nourrit l’égalité des droits indépendamment des croyances, elle rend possible une fraternité qui ne soit pas seulement l’amitié entre semblables mais la solidarité entre différents. Quand un hôpital public accueille indifféremment croyants de toutes religions et non-croyants, quand un maire marie deux personnes sans se demander de quelle famille spirituelle elles proviennent, quand un professeur tient sa classe en respectant les convictions de chacun tout en transmettant les savoirs communs, c’est la liberté de conscience, devenue pratique citoyenne, qui se donne à voir.

pierre brute,outils apprenti,ciseau,maillet
pierre brute avec maillet et ciseau

Vue depuis la loge, cette exigence ressemble à un travail sur la pierre brute : dégager la conscience des scories de la peur et de la domination pour qu’elle puisse entrer en dialogue sans se renier. Sous la voûte étoilée du Rite, la laïcité prend une forme symbolique. Le Temple n’est ni une chapelle, ni un parlement : il devient un laboratoire de l’humain, où se rencontrent croyants, agnostiques, libres penseurs, héritiers de traditions religieuses diverses. Tous travaillent côte à côte, à la même pierre, sous l’invocation du Grand Architecte de l’Univers, sans que jamais leur appartenance confessionnelle ou leur absence de religion ne leur confère privilège ou handicap. Nul n’a à se justifier de ce qu’il croit ou ne croit pas : seule compte la loyauté à la méthode, à l’écoute, au travail sur soi.

Panneau liberté égalité fraternité de la République Française
Panneau liberté égalité fraternité de la République Française

Cette égalité de statut devant le Mystère fait écho à l’égalité des citoyens devant la loi ; tous sont libres et responsables, nul n’est assigné à résidence spirituelle ou identitaire. Dans cet espace, les valeurs de la République – Liberté, Égalité, Fraternité – cessent d’être des mots gravés sur le fronton des mairies pour devenir une discipline intérieure. La devise de la République est aussi celle de la Grande Loge de France et figurait déjà, en 1795, dans les Livres d’Architecture. Aujourd’hui encore, le triptyque républicain est inscrit au « Chapitre II – Souveraineté de la Grande Loge – Autonomie des Loges, Article 1 » de la Constitution et règlements généraux, 6024, et s’affiche dès la première page : « À la Gloire du Grand Architecte de l’Univers – Grande Loge de France – franc-maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté – Ordo Ab Chao – Liberté, Égalité, Fraternité – fondée en 5728, reconstituée le 7 novembre 5894 – Constitution et règlements généraux ».

La liberté s’y vit comme liberté de pensée, de conscience, de parole, mais aussi comme capacité à entendre celle de l’autre sans l’écraser. L’égalité se traduit par le refus des hiérarchies d’origine, de fortune, de croyance : le plus humble des Apprentis partage la même dignité que le dignitaire le plus élevé. La fraternité, enfin, ne se réduit pas à une bienveillance tiède ; elle est cette décision obstinée de reconnaître l’autre comme un sujet, y compris lorsqu’il ne pense pas, ne croit pas comme nous. Transposées dans l’espace citoyen, ces exigences invitent à une vigilance quotidienne : dans la manière de débattre, de légiférer, de commenter l’actualité, de parler des « autres » – migrants, minorités religieuses, athées, croyants – sans les réduire à leurs appartenances.

Le Convent de Lausanne, relu à la lumière de 1905, apparaît comme une préfiguration maçonnique de la laïcité républicaine : un cadre commun, non dogmatique, au sein duquel peuvent coexister des convictions différentes, voire opposées, pourvu qu’elles renoncent à la violence et à la prétention hégémonique. Le REAA montre que cette cohabitation n’est pas seulement possible, elle est féconde. Les degrés invitent à méditer des mythes bibliques, chevaleresques, hermétiques ; ils convoquent Salomon et Hiram, Jean l’Évangéliste et les bâtisseurs anonymes, sans exiger que ces figures soient « crues » au sens catéchétique. Elles sont proposées comme des miroirs, des paraboles, des outils pour dégager la conscience de ses habitudes et lui permettre de se tenir dans un espace où plusieurs interprétations peuvent coexister.

Transposée à la cité, cette logique symbolique nous rappelle que l’espace public n’a pas à effacer les différences, mais à les rendre compatibles. La loi de 1905 n’est pas un catéchisme de plus, elle est un mode d’emploi pour vivre ensemble : elle trace une frontière nette entre ce qui relève de la puissance publique – les règles communes, les droits, les devoirs – et ce qui relève du for intérieur – les croyances, les refus, les doutes. Quand la laïcité est comprise ainsi, elle cesse d’être un prétexte à exclure tel ou tel signe de l’espace social au nom d’une prétendue pureté culturelle ; elle devient une méthode de pacification, un art de la distance juste entre la conviction personnelle et la loi commune.

Dans le langage des valeurs républicaines, la liberté de conscience est volontiers présentée comme le cœur de la laïcité. Dans le langage du REAA, elle apparaît comme l’autel intérieur où chacun dépose ses certitudes pour les éprouver à la lumière du symbole. Entre ces deux registres, civique et initiatique, il n’y a pas opposition, mais circulation. Le citoyen qui apprend à respecter la conviction d’autrui, y compris lorsqu’elle le bouscule, fait un pas vers l’attitude maçonnique. Le maçon qui, en loge, s’exerce à écouter des paroles venues d’horizons spirituels divers, s’initie à une citoyenneté capable d’affronter les tensions de la société sans céder aux réflexes d’exclusion.

Temple maçonnique de Rochefort (Crédit rochefort-ocean)

Lorsqu’il s’agit d’accompagner des agents publics confrontés à une provocation identitaire, à un prosélytisme agressif, à une revendication religieuse dans un service, se retrouve, sous une autre forme, la même exigence que dans le Temple : faire passer la personne avant l’étiquette, la dignité avant l’appartenance, la recherche de la paix avant le goût de la polémique. Il ne s’agit pas de céder à toutes les demandes, mais de les examiner à la lumière d’un principe simple : ce qui protège la liberté de conscience de tous mérite d’être défendu ; ce qui prétend imposer une vérité à tous doit être limité.

Dans un monde travaillé par les crispations identitaires, les replis communautaires et les simplifications haineuses, la maçonnerie écossaise rappelle que la liberté de conscience n’est pas une concession fragile, mais la condition même de ce qu’il est possible de nommer non pas seulement le vivre-ensemble, mais la concorde universelle. La laïcité, loin d’être une arme dirigée contre les religions, se révèle alors comme une méthode de pacification : chacun laisse son dieu, ses certitudes, ses refus, sur le seuil des institutions publiques ; tous se retrouvent comme citoyens, à égalité de droits et de devoirs. Dans le Temple, le geste est analogue : chacune et chacun est invité à déposer ses appartenances profanes pour ne garder que l’essentiel, cette part de lui-même qui consent à travailler pour davantage de justice, de lucidité et de fraternité. Ce dépouillement n’abolit pas les identités, il les désarme.

Relire Lausanne à l’heure de la République laïque, c’est accepter une double interpellation Pour les maçons du REAA, il s’agit de ne pas transformer le Grand Architecte de l’Univers en frontière implicite, en test d’orthodoxie déguisé, mais de rester fidèles à l’esprit d’ouverture voulu en 1875. La référence au Principe ne doit pas devenir une arme contre celles et ceux qui le nomment autrement ou qui choisissent de ne pas le nommer. Pour les citoyens de 1905 comme de 2025, il s’agit de se souvenir que la laïcité n’est ni une religion d’État, ni un athéisme obligé, mais un cadre de liberté et de responsabilité. Elle n’a de sens que si la liberté de conscience reste vivante, instruite, éclairée, si nous acceptons de la défendre pour ceux dont nous ne partageons pas les convictions.

Entre la salle des pas perdus d’un palais de justice, la cour d’une école, la salle du conseil municipal et le pavé mosaïque d’un Temple écossais, la même exigence circule : permettre à l’être humain de se tenir debout, sans maître spirituel imposé, mais jamais livré à la seule tyrannie de son ego. C’est peut-être là le vrai legs de Lausanne et de 1905, à l’heure de leur dialogue renouvelé : avoir fait de la liberté de conscience non une abstraction juridique ou un thème de colloque, mais une voie de croissance pour chacun, une condition de la paix civile et une manière d’approcher le Mystère, en citoyens et en maçons, sous le regard discret du Grand Architecte de l’Univers, à l’ombre vigilante des valeurs de la République et à la lumière apaisante de la laïcité.

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Pierre d’Allergida
Pierre d’Allergida
Pierre d'Allergida, dont l'adhésion à la Franc-Maçonnerie remonte au début des années 1970, a occupé toutes les fonctions au sein de sa Respectable Loge Initialement attiré par les idéaux de fraternité, de liberté et d'égalité, il est aussi reconnu pour avoir modernisé les pratiques rituelles et encouragé le dialogue interconfessionnel. Il pratique le Rite Écossais Ancien et Accepté et en a gravi tous les degrés.

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