sam 29 novembre 2025 - 13:11

Aimer, Prières pour soi et les autres – Love, Prayers for oneself and others 

Aimer, Prières pour soi et les autres se présente comme un long rosaire de paroles adressées, un collier de textes qui ne cherchent pas à expliquer l’amour mais à le faire respirer. Dès les premières pages, nous entendons la voix d’Alexandre Rosada qui ne s’abrite pas derrière un concept abstrait, mais s’avance avec sa propre histoire, ses blessures, ses reconnaissances, ses fidélités. L’amour n’est pas ici un sentiment vague, encore moins un slogan. Il devient ce choix de présence dont parle la quatrième de couverture, une manière de se tenir debout face au monde, dans le souci de soi, dans l’acceptation de l’autre, dans la responsabilité envers la cité.

Chaque méditation est façonnée comme une prière intime, mais jamais confinée à une chapelle privée. Le texte français dialogue avec sa version anglaise – traduction de Saddam Hussein Abdul Kadir –, phrase après phrase, comme deux colonnes entre lesquelles circule un même souffle. Cette alternance n’est pas un simple dispositif éditorial. Elle travaille le lecteur, elle l’oblige à entendre la même pensée dans deux musiques différentes, à travers deux rythmes, deux mémoires, deux imaginaires. Nous sentons alors combien la langue elle-même devient un outil initiatique, comparable à ces instruments symboliques qui, dans la tradition maçonnique, servent à dégrossir la pierre brute. Passer d’un idiome à l’autre, c’est déjà élargir la loge intérieure, ouvrir l’amour à d’autres horizons, reconnaître que la fraternité n’a pas de langue officielle.

Alexandre Rosada aborde l’amour par cercles concentriques. Il commence par cette réalité presque inconcevable qu’est « Aimer l’Amour », cette source inépuisable qui irrigue ensuite toutes les autres formes de relation. Il décrit l’amour comme une émotion fondatrice, puissance de cohésion dans un monde fracturé, mais aussi comme une musique secrète, proche des murmures des forêts ou des fleurs nocturnes, qui révèle la beauté cachée des choses. À travers cette première méditation, nous percevons déjà une tonalité très proche de la démarche hermétique. L’amour est présenté comme un principe alchimique, capable de transmuter la division en unité, la peur en ouverture, l’égoïsme en générosité. Nous sommes renvoyés à ce travail intérieur dont parlent les rituels, ce lent passage du plomb des passions au métal plus pur d’une joie désappropriée.

Sainte Famille

Puis viennent les amours les plus proches, ceux qui sculptent la mémoire de chacun et fondent l’architecture du sujet. Aimer ses Frères et ses sœurs, aimer son Père, aimer sa Mère. Ces textes, nourris d’expériences très personnelles, touchent à la fois à la psychologie et au symbole. Dans l’évocation de la fratrie, nous retrouvons la première école de la différence, là où se négocient les jalousies, les rivalités, mais aussi les connivences et l’épaule offerte dans les moments sombres. Alexandre Rosada montre comment cette fraternité, parfois malmenée, parfois presque perdue, reste un lien indestructible, un fil rouge qui traverse les années. Nous pensons à la chaîne d’union maçonnique, à ces mains qui se tendent malgré les malentendus, parce qu’un même serment secret circule dans les profondeurs.

Le texte consacré au père se déploie comme une lente tentative de réconciliation avec une absence. L’auteur évoque la blessure silencieuse d’un père lointain, la quête jamais achevée d’un visage qui se dérobe, le sentiment d’un manque qui ne se comble pas, quelles que soient les substitutions affectives. Il ne s’agit pas d’un règlement de comptes, mais d’un travail de lucidité. Reconnaître le manque, l’accepter, discerner ce qu’il a façonné en nous, voilà déjà un acte d’amour. Le geste d’Alexandre Rosada rejoint ici une démarche initiatique profonde. Aimer son père, même lorsqu’il a été défaillant, revient à reconnaître l’axe vertical de notre généalogie, cette colonne qui, même fissurée, structure la maison intérieure. La maçonnerie ne dit pas autre chose lorsqu’elle invite à honorer la mémoire des anciens, non comme des figures idéales, mais comme des êtres faillibles à travers lesquels nous recevons une transmission.

Hans Memling – Mater Dolorosa

À la mère, l’auteur adresse des paroles de gratitude presque liturgiques. La mère devient demeure, veilleuse, présence inlassable. Le texte laisse affleurer une image mariale, discrète mais sensible. Nous entendons résonner la figure de la Mater Dolorosa, mais aussi celle de toutes les femmes silencieuses qui ont porté les générations. Aimer sa mère, ici, c’est reconnaître l’énergie matricielle qui traverse le monde, cette matrice où se mêlent soin, douceur et force. Dans une perspective maçonnique, cette figure rappelle la dimension féminine de la sagesse, cette Sophia que des courants hermétiques ont célébrée comme l’âme du monde.

Peu à peu, les méditations quittent le cercle familial pour s’ouvrir vers d’autres visages. « Aimer l’Autre », celui qui ne nous ressemble pas, celui qui nous dérange ou nous décale, apparaît comme une étape décisive. Alexandre Rosada insiste sur l’abandon de soi, non comme humiliation mais comme dépassement de la crispation identitaire. Aimer l’Autre, c’est reconnaître en chaque personne une valeur irréductible, au-delà des appartenances, des croyances et des préjugés. Les lignes consacrées à ce thème prennent une dimension quasi politique. Elles dénoncent les sociétés clivées, les régimes qui se nourrissent de la stigmatisation, et elles exaltent les communautés inclusives où chaque être humain peut trouver sa place dans le respect de ses droits et de ses devoirs. La fraternité, ici, quitte le domaine du sentiment pour devenir un projet de société. Nous ne sommes pas loin de l’idéal maçonnique d’une humanité rassemblée, où la diversité n’est plus vécue comme menace mais comme richesse partagée.

Ce qui frappe tout au long du livre, c’est la volonté de ne laisser aucune figure aux marges de l’amour. Alexandre Rosada se tourne vers les personnes handicapées, vers les malades, vers les mourants et ceux qui les accompagnent, vers les prisonniers, vers les pauvres autant que vers ceux qui vivent dans l’abondance, vers les personnes homosexuelles ou transgenres, vers ceux qui exercent le pouvoir politique, vers celles et ceux qui enseignent, soignent, jugent, transmettent le savoir scientifique. Chaque méditation prend le temps d’explorer la manière dont l’amour peut habiter ces situations, parfois marquées par l’exclusion, la honte, la domination ou la peur. Il ne s’agit pas de paroles morales qui surplombent, mais d’une tentative de se tenir au plus près de l’expérience.

Ainsi, aimer les prisonniers, c’est reconnaître la part d’ombre de la société, ce lieu où se concentrent les échecs, les violences, les ruptures de destin. Le texte invite à dépasser le seul registre de la faute pour accueillir la possibilité de la rédemption. Nous retrouvons ici un écho profond avec la symbolique de la Pierre d’achoppement, qui peut devenir pierre d’angle, si elle est remise à sa juste place. Aimer les personnes homosexuelles ou transgenres, c’est accueillir des existences qui, souvent, ont dû traverser le rejet, l’incompréhension, voire la persécution. Cette ouverture rejoint la quête maçonnique d’une fraternité sans exclusion, où chaque être est reconnu dans la singularité de son parcours.

L’amour ne se limite pas aux relations humaines. Plusieurs méditations célèbrent la nature, l’univers, la beauté du monde sensible. La forêt, les étoiles, les saisons, deviennent autant de modes de présence du divin, ou du moins d’une dimension sacrée de l’existence. Nous sommes proches d’une sensibilité cosmique très ancienne, que l’hermétisme, le symbolisme chrétien ou le bouddhisme ont, chacun à leur manière, honorée. Dans cette perspective, aimer la nature n’est pas une option écologique parmi d’autres. C’est reconnaître que nous ne sommes pas propriétaires de la création, mais participants d’un immense organisme vivant. Là encore, la lecture maçonnique affleure, avec l’idée que l’univers tout entier forme un Temple, dont chaque être constitue une pierre, un pilier, une ligne de force.

Une originalité majeure du livre réside dans la manière dont Alexandre Rosada traite la dimension religieuse. L’amour embrasse ici la foi, le bouddhisme, la figure de Dieu, mais aussi l’athéisme. La prière ne se réduit pas aux croyants. Aimer la foi, c’est reconnaître la puissance d’espérance et de consolation qu’elle porte, sans fermer les yeux sur ses dérives possibles. Aimer le bouddhisme, c’est honorer une sagesse de la vacuité et de la compassion. « Aimer Dieu… », c’est consentir à un Mystère qui dépasse nos définitions, qu’elles soient dogmatiques ou rationalistes. Mais aimer l’athéisme, c’est tout autant accueillir la quête sincère de ceux qui ne peuvent adhérer à une figure divine, et qui cherchent la vérité dans l’honnêteté de leur refus. Cette coexistence de regards traduit une spiritualité vraiment transversale, qui ne sacrifie ni l’intériorité ni l’esprit critique. Nous sommes loin d’un relativisme mou. Il s’agit plutôt d’une fraternité de chercheurs, telle que la franc-maçonnerie aime à la favoriser, où la diversité des convictions est tenue comme une richesse et non comme un motif de rupture.

André Comte-Sponville en 2014

Les méditations consacrées à la vie en communauté, à la famille, au célibat, à la jeunesse, à la vieillesse, composent une véritable anthropologie spirituelle. Alexandre Rosada n’idéalise ni l’enfance ni la maturité. Il montre comment chaque âge de la vie comporte sa grâce et ses déchirures, et comment l’amour, lorsqu’il est travaillé comme une voie intérieure, permet de traverser les étapes, d’accepter les transformations, de renoncer à la domination pour entrer dans le service. Nous pourrions lire ces pages comme autant d’échos aux différents degrés d’un parcours initiatique. À mesure que l’existence se complexifie, l’amour devient moins émotion brève que décision répétée, fidélité à la présence de l’autre, patience obstinée face aux contradictions du monde.

Une dimension plus discrète, mais essentielle, concerne la relation au temps, à l’histoire, au secret, au mystère. « Aimer le Temps », c’est refuser de faire de l’instant un tyran. C’est reconnaître que l’histoire de chacun, comme l’histoire collective, se construit dans la durée, que le passé porte encore des ressources de sens, que l’avenir peut être accueilli comme un champ de promesses plutôt que comme une menace. Aimer le secret, c’est accepter qu’il existe des zones de silence nécessaires à la profondeur de la relation. Là se glisse une tonalité très maçonnique. Le secret n’est pas dissimulation, il est espace de maturation. Le mystère, lui, n’est pas un vide, mais une surabondance de sens qui déborde nos mots. L’amour, tel que l’écrit Alexandre Rosada, n’épuise jamais ce mystère. Il en est le chemin privilégié.

Saint Jean l’Évangeliste

À la fin du parcours, trois méditations retiennent particulièrement l’attention, consacrées à Philia, Storgê et Agapè. En convoquant ces distinctions grecques, l’auteur rappelle que l’amour n’est pas monolithique. Philia, c’est l’amitié, l’affection réciproque entre égaux. Storgê renvoie à l’attachement familial, à la tendresse discrète qui lie les générations. Agapè désigne l’amour gratuit, sans retour, qui se donne sans calcul. Cette triade forme comme un triangle sacré. Elle n’est pas sans rappeler l’articulation entre les trois grandes vertus maçonniques, souvent associées à l’Équerre, au Compas et au Volume de la Loi sacrée. Alexandre Rosada invite à ne pas opposer ces formes d’amour, mais à les laisser se féconder mutuellement, afin que nos existences deviennent des lieux de passage pour une générosité plus vaste que nos seuls désirs.

Spinoza

Tout au long du livre, des citations jalonnent le chemin. André Comte-Sponville, Baruch Spinoza, Jean l’Évangéliste, Saint-Paul, Alain, Maurice Chapelan et quelques autres sont convoqués, non pour faire érudition, mais pour former une sorte de loge invisible de penseurs et de témoins. Chacun apporte une pierre à la compréhension de ce mystère qu’est l’amour. Cette polyphonie situe l’ouvrage dans une tradition de sagesse. L’auteur n’écrit pas isolé, il se tient dans une lignée de voix, comme un frère parmi d’autres, qui prend la parole à son tour dans le grand chantier de la conscience humaine.

Saint Paul écrivant ses épîtres par Valentin de Boulogne (1618-1620), Musée des beaux-arts de Houston

La tonalité maçonnique de l’ensemble ne tient pas à des allusions explicites aux rituels ou aux symboles de Loge. Elle se manifeste plutôt dans le regard porté sur l’humain, dans cette conviction qu’aucune existence n’est indigne d’être travaillée, relevée, transmutée. Chaque méditation ressemble à une planche intérieure, rédigée à la lumière des expériences vécues, des rencontres, des blessures et des joies. Le bilinguisme agit comme une double colonne. Les figures multiples de l’amour forment autant de pierres disposées sur le tracé d’un temple en chantier, temple qui n’est autre que la communauté humaine appelée à plus de justice et de paix.

Alexandre Rosada apparaît ainsi comme un passeur singulier. Journaliste durant près de quarante ans, il a traversé les secousses de l’histoire contemporaine dans la presse écrite et à la télévision, en gardant la rigueur de l’enquêteur. Mais derrière l’homme de médias se tient un homme d’âme. Écrivain du seuil, selon la belle expression utilisée pour le présenter, il relie spiritualité, traditions orientales, mémoire coloniale, science du symbolisme. Il est aussi poète, auteur de sonnets, amoureux de philosophie et de mythologie. Ce livre vient se situer à la croisée de ces héritages. Il porte la marque d’une plume sobre mais habitée, qui n’a pas peur de conjuguer la fragilité des confidences personnelles avec l’ampleur des interrogations métaphysiques.

Alexandre Rosada

Aimer, Prières pour soi et les autres est ainsi bien plus qu’un recueil de textes pieux. C’est un itinéraire de conscience qui invite chacun de nous à interroger sa manière d’aimer, à reconnaître les zones désertes où la peur a pris la place de l’ouverture, à accueillir les visages oubliés que la société relègue en périphérie. En refermant ces pages, nous sentons que l’amour, loin d’être un supplément d’âme, devient un travail quotidien, une ascèse, presque un art royal. Un art de vivre où chaque relation, qu’elle soit intime, sociale, politique ou spirituelle, peut devenir l’occasion d’ériger un peu plus de lumière dans ce monde troublé.

Aimer, Prières pour soi et les autres – Love, Prayers for oneself and others-Essai

Alexandre RosadaNouvelles Éditions Noir au Blanc, 2025, 240 pages, 22 €

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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