Le REAA n’a de validité que par l’acceptation des affirmations fondamentales qu’il postule d’emblée ou qu’il pré-suppose ensuite. A défaut de cette acceptation, ce ne serait que la coquille vide d’une simple activité de loisirs pouvant avoir simplement un intérêt récréatif ou autre, mais sans aucune portée initiatique. Or c’est la Lumière que nous avons demandé en entrant, et sous ce vocable nous désignons une perception nouvelle et mystérieuse, inconnue mais pressentie.
En effet, c’est bien sous forme de pressentiment que nous avons accepté de valider l’idée de Lumière. Aucun savoir, aucune science, aucun raisonnement ne peut déboucher sur cette indéfinissable disposition de la conscience.
C’est donc autre chose qui nous a poussé à poursuivre la démarche.
Bien sûr, au début, on se laisse porter par le mouvement auquel on fait confiance, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs. Quelque chose d’autre, remontant de qui sait où, semble valider sans réserve notre participation au rite.
Plus tard, de tenue en tenue, puis de degré en degré, il se peut que cette confiance s’endorme dans un contexte agréable devenu familier ; ce ne serait alors qu’un préalable, l’initiation n’aurait encore qu’une portée virtuelle et, si l’on n’y prend garde, les choses peuvent en rester là bien longtemps. Mais il est une autre hypothèse. Il se peut aussi que le vécu régulier du rituel suscite, chez certains d’entre nous, par une sorte d’influence invisible, un sentiment inexplicable qu’on appelle parfois la Foi Maçonnique.

C’est ainsi que d’une façon plus ou moins prononcée, l’avènement de cette Foi tend vers la disparition d’un état artificiel et mort qui tentait de répondre à de multiples questions par de froids raisonnements intellectuels. En même temps cette Foi entraîne l’émergence d’un état effectif, chaud et vivant, qui s’éveille mystérieusement entre frères qui la partage.
Cependant, il faut bien convenir que cela ne peut se concevoir si l’on n’admet pas que quelque chose de déjà connu et de connecté au vivant ne nous souffle pas dans le creux de l’oreille. Déjà connu, mais oublié depuis bien longtemps, et connecté au vivant, telle une disponibilité perdue de vue et devenue inconsciente. Il semble donc qu’il y ait en nous un état naturel inutilisé ; un état vivant puisqu’il est naturel, mais un état qui a perdu (ou rendu inconsciente) la communication avec notre essence ou notre être essentiel, et pas suite avec le principe créateur.
Une sorte de lointain sommeil longtemps entretenu semble avoir estompé et fait oublier cette relation, ce langage, cette conscience ou cette parole universelle et circulante qui illumine et vivifie tout ce qui est. Une sorte de mémoire intérieure !
C’est pourquoi notre rite présuppose clairement, sans le nommer, l’existence d’un « état primordial ». La quête du REAA tout au long des degrés successifs vise une restauration individuelle de cet état primordial. Restauration qui ne sera sans doute que partielle, certes, mais restauration qui pourrait permettre de se reconnecter à sa propre « raison d’être » et par là-même ce « connais-toi toi-même » pourrait peut-être permettre l’ouverture d’une fenêtre ou d’une conscience capable d’entrevoir « l’Univers et les dieux ».
Mais avant de revenir plus amplement sur cette notion d’état primordial, nous devons nous attarder quelque peu sur deux notions fondamentales du REAA qui président à son efficience et qui n’admettent aucune dérogation sous peine de totale dénaturation de son déploiement initiatique.

La première affirmation fondamentale du rite est celle d’un principe universel symbolisé par le GADLU. Il s’agit de cette conception selon laquelle rien n’est possible sans cause. Par suite, la cause de quelque chose a à son tour une cause plus globale qui aura de même une cause encore plus générale et ainsi de suite jusqu’à la Cause de toutes les causes. Les sciences remontent ainsi l’échelonnement des causes, mais elles n’ont compétence que dans le monde physique manifesté. Or notre rite est de ces conceptions selon lesquelles au-delà et en amont de la physique il y a la méta-physique dont tout procède ; il s’agit d’une réalité invisible non manifestée, inaccessible à toute recherche et à tout raisonnement rationnel par les moyens habituels. Quelque chose d’inconscient, certes, mais bien présent cependant… Le philosophe Leibniz est le premier qui, dans « les Principes de la nature et de la grâce (1714 »), a donné une réponse à cette question : Peut-il exister quelque chose à partir de rien ?
Cette question est au fondement de notre vision du monde. Elle est indéniablement de nature métaphysique. Dès lors, il n’est pas étonnant que la réponse de Leibniz fasse intervenir l’Être suprême, Dieu, et reprenne l’articulation de la métaphysique exposée pour la première fois par Aristote.
En effet, la raison est bloquée par des impossibilités du monde physique. Par exemple la notion d’infini ; que ce soit dans l’espace ou dans le temps, on est bien obligé de l’admettre sans le comprendre pour autant ; on ne peut en dire que ce qu’il n’est pas, un non-fini. Ce simple fait est bien la preuve d’une autre dimension inaccessible à la raison, mais sans doute perceptible d’une autre façon. Nous sommes comme des fruits qui doivent chercher quelque part l’histoire de l’arbre qui les a réalisés. C’est ainsi que notre rite présuppose une qualification humaine capable d’une activité supra-rationnelle susceptible d’éveiller à la conscience de données inaccessibles à la raison.

Devant cette impossibilité de concevoir et de mettre des mots le REAA symbolise, par commodité, la cause de toutes causes, le Principe premier, le UN dont tout procède et où tout retourne par une simple évocation qu’on appelle le GADLU. Un minimum d’intelligence ne peut qu’entraîner une grande humilité et nous éloigner de tout fanatisme aveugle qui consiste à prendre de fermes positionnements vis à vis de ce sujet.
C’est là que se situe « l’initium », le positionnement au commencement d’un autre parcours… un parcours où l’initié va éveiller progressivement une conscience incommunicable, discrète, secrète qui rassemble et unit ce qui est épars en lui.
La deuxième affirmation fondamentale du REAA qui conditionne notre parcours est de considérer qu’il est de nature « Traditionnelle ». Traditionnel signifie qu’il est qualifié pour véhiculer et transmettre, par influence initiatique, quelque chose ayant appartenu au passé et qui a été perdu en chemin. Cela présuppose ici encore que dans le passé il y a eu des êtres humains disposant de capacités et de connaissances supérieures à celles d’aujourd’hui ; sinon, on ne voit pas pourquoi notre rite serait Traditionnel. Il est positionné exactement à l’inverse des points de vues profanes qui considèrent que l’évolution et les progrès scientifiques s’appliquent aussi à l’esprit humain ; ces conceptions ne peuvent que supposer que nous n’avons jamais été aussi éveillés qu’aujourd’hui. Ce n’est pas le point de vue maçonnique qui tente, au contraire, de récupérer de meilleures dispositions humaines aujourd’hui disparues.
En Franc-Maçonnerie, nous distinguons fondamentalement « Matière » et « Esprit », physique et métaphysique, matériel et spirituel, rationnel et supra-rationnel, raison et intuition, terrestre et céleste etc. deux mondes coexistant dont le premier invisible et non-manifesté est la cause du second visible et manifesté. C’est ainsi que nous ne plaçons pas la conséquence avant la cause ; pour le REAA, ce n’est pas la matière qui conditionne l’esprit, c’est le contraire ; on pourrait illustrer cela en disant que ce n’est pas le cerveau qui secrète de l’esprit, mais plutôt que c’est l’esprit qui conditionne la construction du cerveau.
De nombreux récits mythiques nous parlent d’un Eden ou d’un paradis terrestre qui aurait été vécu par les êtres humains d’une époque lointaine. Qu’importe l’idée qu’on peut s’en faire. Qu’il s’agisse de primitifs, de civilisations disparues ou encore pour certains de choses plus compliquées voire farfelues, peu importe. Ce dont il est question ici, ce n’est pas de prouver quoi que ce soit au plan historique, il s’agit seulement d’envisager un état particulier et disparu où les hommes vivaient selon la plénitude de leur véritable nature. Comme il s’agit d’un état par nature, d’une sorte de pureté initiale, on peut l’appeler « état primordial ». On pourrait aussi en dire qu’il s’agit d’un état particulier originel qui s’est déployé à un moment donné par des truchements que nous ignorons sur un animal acclimaté à la planète Terre, un de ceux de la race des singes…
Ne perdons pas de vue que ce qui reste de ces époques n’est que matière et qu’il faudrait avoir retrouvé soi-même l’état primordial pour prétendre être qualifié pour déduire à partir de résidus ce qui est relatif à cet état. Pour la plupart, cet état est non seulement inconnu, mais également inconnaissable par la seule analyse de restes matériels ; une vague idée, peut-être, et encore c’est loin d’être sûr. Il est d’ailleurs à ce sujet une boutade que Paul Valéry adressait aux scientifiques : « Vous aurez beau décortiquer un cerveau, vous n’y trouverez jamais un état d’âme ».

Par contre, au travers des mythes et des légendes qui sont en arrière-plan de notre rite, ainsi que par le vécu régulier des rituels qui peu à peu influencent , par la symbolique, une configuration psychique susceptible de devenir progressivement perméable à des réminiscences lointaines, là peut s’envisager la possibilité de s’approcher quelque peu de cette « parole perdue ». Et même si, comme disait Brel, « ce n’est pas sûr, c’est quand même peut-être ». L’existence de cette simple hypothèse devrait soulever chez la plupart d’entre nous une soif de recherche.
Si on devait rester sur ce constat, ce serait désespérant. A quoi bon alors se démener ? Autant se résigner à la souffrance et se lamenter jusqu’à la fin des temps.
Certains, d’ailleurs, ont choisi cette option. La foi maçonnique est alors une utopie, la fraternité et la tolérance sont bien trop souvent « absentes », l’hypocrisie quant à elle est bien présente. Nous rencontrons l’hypocrisie, car elle est le liant d’une certaine fraternité et de tolérance. Qui n’a pas subit ce langage sirupeux imprégné entre les lignes d’un acide fielleux, qui te remercie de ton travail et te démoli aussitôt ! Qui n’a pas subit la trahison de faux-frères (sœurs) ?

Un minimum de franchise avec soi-même nous fait apparaître que nous sombrons parfois dans les pièges de l’intolérance. Les sociétés humaines sont depuis bien longtemps noyées dans cet obscurantisme, et plutôt que de la culpabilité, mieux vaux en tirer pour soi-même de l’enseignement et de quoi rectifier et rectifier encore comme nous l’indiquais une recommandation alchimique du premier jour. Il suffit de se souvenir qu’intolérance et ignorance vont ensemble, de la même façon que Tolérance et Connaissance. Ensuite… « errare humanum est », certes, mais « perseverare diabolicum ». L’insistance dans des jugements fanatiques « bien/mal » occulte la Lumière vivante de l’esprit et tue l’intellect de l’état primordial ; or, l’intellect de l’état primordial est le seul capable de communiquer avec l’Intellect divin dont il est le reflet vivant. C’est pourquoi, toutes les approches authentiques de la spiritualité placent en préalable cette même recommandation : « … retrouvez d’abord votre regard d’enfant…»
En effet, si au niveau de la franc-maçonnerie et encore moins de l’humanité toute entière la restauration de l’état primordial semble tout à fait utopique et seulement envisageable dans un hypothétique et lointain futur, qu’en est-il au niveau individuel ? De grands initiés d’Orient et d’Occident ont affirmé avec force la possibilité du passage de la mort de l’esprit à la Vie éternelle ou du passage de l’état de sommeil à l’état d’Eveil et bien d’autres formulations encore sur tous les continents. Pour les FM cette possibilité individuelle sera symbolisée par le passage des Ténèbres à la Lumière.

Cependant, pour toutes les approches, la Vie de l’Esprit ne peut s’envisager sans un préalable fondamental. Nous l’avons vu dans la symbolique biblique avec l’arbre de vie qui ne peut se rencontrer que si on n’est pas totalement exclu du Paradis, si on a retrouvé quelque peu ce fameux état primordial ou tout au moins quelques échos d’une voix ou d’une Parole lointaine plus ou moins perdue.
Un peu, c’est mieux que pas du tout et la méthode initiatique du REAA vise à rendre effectif pour ceux qui ne s’égareront pas en route, l’accès à ce « peu primordial ».
Par suite de ce que nous venons de considérer, nous devons maintenant aborder le sujet de façon moins générale et voir les choses de façon plus personnelle. La Genèse biblique a, sans nul doute, son reflet dans la genèse individuelle de chacun. C’est ainsi qu’on peut considérer que notre prime enfance correspond à notre période édénique et primordiale. En effet à cette époque, dont assez logiquement on ne se souvient guère, on ne voyait pas le mal. Tout était libre et spontané. Nulle gêne ni honte à se présenter dans toute sa nudité. On se souvient que le récit biblique précise que lorsqu’Adam et Eve ont mangé la pomme, ils ont honte de leur nudité et vont se cacher dans les buissons ; ils voient brusquement le mal sur une région corporelle qui manifestement ne mérite pas un tel jugement. C’est exactement ce qui nous est arrivé quand notre entourage, lui-même victime depuis des millénaires du même conditionnement, nous a fait voir le mal. Progressivement nous nous sommes égarés dans les sentiers de la honte et de la peur du regard des autres ; nous avons perdu peu à peu la vive clarté du regard d’enfant. La disparition de l’état primordial se combine avec l’apparition de « l’âge de raison », et si, d’aventure quelqu’un en gardait quelques tendances, on dénoncerait avec une pointe de supériorité et de moquerie sa « naïveté » ou son « angélisme ».
En guise de conclusion provisoire à cette humble approche, j’ajouterai que l’hypothèse du passage de l’initié théorique à l’initié véritable se trouve dans le passage d’une porte basse ; une ouverture infinitésimale, telle un trou d’aiguille au centre des ténèbres qui laisse filtrer un mince rayon de Lumière qui rencontre directement l’œil de l’innocence qui réside en chacun de nous.
« Avec de la méthode et de la logique on peut arriver à tout, aussi bien qu’à rien. » disait Pierre Dac, la foi maçonnique est une méthode qui nous enseigne que la construction de notre temple intérieur amène certainement à découvrir la vraie lumière ou bien à rien du tout pour certains !
