La notion de fraternité, souvent associée à la triade républicaine Liberté, Égalité, Fraternité issue de la Révolution française, transcende les contextes politiques pour toucher à l’essence des relations humaines. Si l’émotion – comme l’affection spontanée ou la sympathie instinctive – peut initier des liens, les philosophes soulignent fréquemment que la vraie fraternité requiert un engagement conscient, un travail moral et social. Elle n’est pas un état donné, mais un processus dynamique, souvent marqué par des défis éthiques et pratiques.
Des philosophes grecs aux humanistes de la Renaissance, des Lumières et contemporains, et bien sûr pour les francs-maçons, la fraternité n’est jamais un élan spontané du cœur ; elle est un projet de civilisation, un acte de raison et de volonté qui demande éducation, tolérance, combat contre les préjugés et travail constant pour faire de l’humanité une famille.
Un anthropologue a offert un jeu aux enfants d’une tribu africaine primitive. Il a placé un panier de délicieux fruits près d’un tronc d’arbre et leur a dit : «Le premier qui atteint l’arbre aura le panier de fruits». Quand il leur a donné le signal de départ, il a été surpris qu’ils marchent ensemble, la main dans la main, jusqu’à ce qu’ils atteignent l’arbre et ils partagent les fruits. Quand il leur a demandé pourquoi vous aviez fait cela, alors que l’un de vous pouvait obtenir le panier que pour lui. Ils ont répondu avec étonnement : Ubuntu, autrement dit, comment l’un de nous peut-il être heureux alors que les autres sont misérables. Ubuntu dans leur civilisation signifie «Je suis, parce que nous sommes»
Et maintenant, allons à la rencontre de penseurs qui ont exprimé l’idée que je souhaite partager ici : la fraternité est un effort plus qu’un sentiment, expérience que je vis grâce à la Franc-maçonnerie.

Aristote : La fraternité comme vertu cultivée par l’effort
Aristote, dans son Éthique à Nicomaque (Livre VIII, chapitre 4, 1156b), écrit vers 350 av. J.-C., aborde la fraternité à travers le concept de philia (amitié ou fraternité), qu’il distingue des liens émotionnels fugaces. Pour lui, la véritable amitié n’est pas une simple inclination affective, mais une vertu qui exige un effort mutuel pour le bien de l’autre.
Il écrit : « L’amitié parfaite est celle des hommes bons et semblables en vertu ; car ces amis se souhaitent mutuellement du bien en tant qu’ils sont bons, et ils le sont par eux-mêmes » Chacun d’eux aime l’autre pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il possède. […] Cette amitié est stable, car elle repose sur la vertu et sur l’égalité ; elle exige un effort constant pour se maintenir, car les vertus ne sont pas innées mais acquises par l’habitude et la pratique. » (Chacun d’eux aime l’autre pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il possède. […] Cette amitié est stable, car elle repose sur la vertu et sur l’égalité ; elle exige un effort constant pour se maintenir, car les vertus ne sont pas innées mais acquises par l’habitude et la pratique. ». Et ceux qui s’engagent rapidement dans les liens d’une amitié réciproque ont assurément la volonté d’être amis, mais ils ne le sont pas en réalité, à moins qu’ils ne soient aussi dignes d’être aimés l’un et l’autre, et qu’ils aient connaissance de leurs sentiments : car si la volonté de contracter une amitié est prompte, l’amitié ne l’est pas.
Ici, la fraternité implique un travail constant : cultiver la vertu, partager des activités communes et surmonter les conflits. Aristote insiste sur le fait que les amitiés basées uniquement sur le plaisir ou l’utilité (émotions temporaires) sont instables, tandis que celles fondées sur la vertu demandent un investissement personnel soutenu.

Emmanuel Kant : La fraternité comme devoir moral, fruit d’un effort rationnel
Kant, philosophe des Lumières (1724-1804), aborde indirectement la fraternité dans son Projet de paix perpétuelle (1795) et sa Métaphysique des mœurs (1797). Pour lui, les relations humaines ne doivent pas reposer sur des émotions variables, mais sur la raison et le devoir. Il propose l’idée d’une « hospitalité universelle », une forme de fraternité globale où chaque individu traite l’autre comme une fin en soi, non comme un moyen. Cela exige un effort moral : surmonter l’égoïsme naturel par l’application de l’impératif catégorique « Agis seulement d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle ». Le droit cosmopolite doit s’étendre à la condition des étrangers. L’hospitalité universelle est donc un principe cosmopolite de droit. […] Cette hospitalité n’est pas un droit d’hospitalité à l’égard de tous les hommes, mais celui de visiter l’humanité, bien que sans en troubler la paix. […] Cela exige un effort rationnel pour surmonter les inclinations égoïstes et établir une fédération des peuples libres.
Il est souligné que la fraternité, contrairement à la liberté (émotion de libération) ou l’égalité (émotion de justice), implique un accord fraternel qui transcende les liens familiaux et requiert un engagement volontaire. Cette perspective justifie pourquoi la fraternité kantienne est un effort : elle combat l’inclination naturelle à l’isolement pour forger des liens universels.
Au XVe–XVIe siècles, la fraternité était déjà un effort contre la barbarie et les divisions religieuses.

Érasme, dans Querela pacis (La Plainte de la Paix, 1517) écrivait : « L’homme n’est pas né pour la guerre, mais pour l’amitié. Toute l’humanité est une seule et même famille ; nous sommes tous frères par le sang et par la raison. » Mais Érasme insiste : cette fraternité n’est pas instinctive ; elle exige un immense effort d’éducation et de tolérance. « Il faut arracher du cœur des hommes les racines de la haine par l’instruction, la philosophie et la douceur des mœurs. »

Montaigne , dans ses Essais, au livre I, chapitre 28 : De l’amitié se fait le chantre de l’amitié/fraternité « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais [La Boétie], je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » (71v) Ce passage est souvent cité comme une émotion fraternelle pure. Pourtant, juste avant, Montaigne écrit : « L’amitié parfaite est rare et demande beaucoup de temps, de soins et d’épreuves. » ou encore « Et nostre liberté volontaire n’a point de production qui soit plus proprement sienne que celle de l’affection et amitié. » (§ 70V).
Pour l’humaniste La Boétie, l’égalité est présumée naturelle: les inégalités apparentes entre les hommes les appellent naturellement à se venir en aide mutuellement. Il en serait ainsi pour favoriser la fraternité et l’amitié. Autrement dit, seul le sentiment de solidarité et d’égalité entre les hommes, celui qu’anéantit la servitude généralisée, restitue la liberté.(Discours de la servitude volontaire)
La fraternité idéale est donc le fruit d’un long travail de connaissance mutuelle et de vertu partagée, pas un coup de cœur.
Au XVIIIe siècle, la fraternité devient un projet politique et moral universel, mais toujours comme un effort délibéré.
Voltaire – Bien que je porte peu d’estime à ce personnage, on ne peut ignorer son Traité sur la tolérance (1763), au chapitre 22 . Il est bien le premier – avant Émile Zola, Jean-Paul Sartre, Raymond Aron et tant d’autres – qui inventa la figure moderne de l’intellectuel, conscience libre au service des idéaux de justice, de tolérance et de liberté. « Ne sommes-nous pas tous frères, parce que nous sommes tous enfants du même Père et créature du bon Dieu ! » Cependant, il est bon de rajouter immédiatement : Il faudrait donc travailler sans cesse à détruire les préjugés qui nous séparent. Et bien cela ne semble pas avoir été son cas . En effet, dans l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, il est vraiment très loin d’affirmer l’unité du genre humain : « Il n’est permis qu’à un aveugle, écrit Voltaire, de douter que les Blancs, les nègres, les albinos, les Hottentots, les Chinois, les Américains ne soient des races entièrement différentes. » On le découvre, tout autant, au fil des pages, misogyne, homophobe, antijuif, islamophobe…

Diderot et d’Alembert – Dans la fameuse Encyclopédie, à l’article Fraternité par le chevalier de Jaucourt, (avec près de 20000 notices à son actif sur les 71818 entrées de cet ouvrage, pardon du peu!), on peut lire : « La fraternité est le lien le plus doux qui puisse unir les hommes ; mais elle est aussi le plus difficile à conserver. Elle demande une égalité de sentiments, de vertus et d’éducation. » La fraternité n’est pas donnée, elle est construite par l’éducation et la vertu.

Jean-Jacques Rousseau : La fraternité dans le contrat social, un effort collectif
Dans Du contrat social (1762), lie la fraternité à l’égalité et à la liberté au sein de la volonté générale. Pour Rousseau, la société civile naît d’un effort collectif pour dépasser l’état de nature, où les émotions primitives dominent. Il écrit : «« Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout. Aussitôt que ce pacte est conclu, le corps politique est formé ; cet acte de la volonté générale qui ordonne la loi a pour effet de donner à la force une puissance morale […] C’est ce passage de l’état de nature à l’état civil qui fait de l’homme une personne morale. » (Livre I, chapitre 6, § 30).
La fraternité y est un effort : renoncer à l’individualisme pour forger un corps politique fraternel, où l’on s’engage mutuellement pour le bien commun.
Chez Rousseau, la fraternité n’est pas une émotion naturelle, mais un produit de l’éducation et de la loi, exigeant un travail constant contre les inégalités. Cela justifie le thème : sans effort, la fraternité dégénère en divisions émotionnelles.
Au XIXe–XXe siècles, la fraternité devient un humanisme républicain

Victor Hugo – Pour Hugo, la fraternité est le « devoir » qui élève l’humanité, un effort contre la haine et l’indifférence, préfigurant une « paix universelle ». Elle s’oppose à l’idée passive (émotion) pour devenir praxis : « La fraternité n’est qu’une idée humaine, la solidarité est une idée universelle ». Chez Hugo, la fraternité n’est pas une émotion abstraite mais un devoir concret (protection mutuelle, lutte contre la misère) et un progrès divin (solidarité universelle), critiquant ses formes fermées (monastères) pour promouvoir une union ouverte et républicaine. Je vous laisse l’écouter :
« La fraternité pratique, la fraternité qu’on ne décrète pas, la fraternité qu’on n’écrit pas sur les murs, la fraternité qui naît du fond des choses et de l’identité réelle des destinées humaines, commence à germer dans toutes les âmes, dans l’âme du riche comme dans l’âme du pauvre ; partout, en haut, en bas, on se penche les uns vers les autres avec cette inexprimable soif de concorde qui marque la fin des dissensions civiles. » (Actes et paroles – Avant l’exil, par.8).
« Étouffez toutes les haines, éloignez tous les ressentiments, soyez unis, vous serez invincibles. Serrons-nous tous autour de la république en face de l’invasion, et soyons frères. Nous vaincrons. C’est par la fraternité qu’on sauve la liberté. » (Actes et paroles par. 41)
Mais pour Victor Hugo, dans Proses philosophiques [II], « La solidarité est au delà de la fraternité ; la fraternité n’est qu’une idée humaine, la solidarité est une idée universelle ; universelle, c’est-à-dire divine ; et c’est là, c’est à ce point culminant que le glorieux instinct démocratique est allé. Il a dépassé la fraternité pour arriver à l’adhérence. Adhérence avec quoi ? avec Pan ; avec Tout. Car le propre de la solidarité, c’est de ne point admettre d’exclusion. Si la solidarité est vraie, elle est nécessairement générale. Toute vérité est une lueur de l’absolu. »
La fraternité n’est pas un mot écrit sur les frontons ; c’est une chose vivante, c’est un devoir quotidien s’exprimant par la solidarité, c’est un travail de tous les instants, c’est une lutte contre l’égoïsme et contre la haine. Sans cela, la République n’est qu’un vain nom.

Jaurès – illumine son Discours à la jeunesse, Albi, 30 juillet 1903 par ces mots: « L’humanité est maudite si, pour faire preuve de courage, elle est condamnée à tuer éternellement. Le courage, aujourd’hui, c’est de comprendre notre fraternité à tous les hommes et de travailler à l’établir. » La fraternité est explicitement présentée comme un acte de courage et de travail, non comme une émotion.

Avec René Cassin (rédacteur principal de la Déclaration universelle des droits de l’homme, 1948) l’idée de fraternité s’institutionnalise dans le Préambule de la Constitution: «Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde… Article 1 : Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »
Cassin commente lui-même : « L’esprit de fraternité n’est pas un sentiment ; c’est une obligation morale et juridique qui découle de la dignité commune. » (Déclaration de René Cassin lors de l’inauguration du Palais des droits de l’homme)
Jean-Paul Sartre : La fraternité comme reconnaissance existentielle, sans terreur
L’existentialiste, développe une vision nuancée de la fraternité dans Critique de la raison dialectique (1960). Il distingue la « fraternité-terreur » (où les liens sont imposés par la peur, comme dans les révolutions) de la « fraternité sans terreur », qui repose sur une reconnaissance mutuelle des origines communes et des potentiels humains. Sartre affirme : «La fraternité-terreur est la fusion dialectique du groupe en fusion, où la liberté se réalise par la terreur réciproque ; mais la fraternité sans terreur est une praxis commune, un effort pour reconnaître l’autre comme sujet libre, sans contrainte. Nous avons tous des origines communes (nous appartenons à la même espèce), nous avons potentiellement un avenir commun, et nous partageons une praxis commune. »
» Cette fraternité n’est pas émotionnelle, mais un effort dialectique : elle exige de surmonter l’aliénation (le regard de l’autre comme menace) par une praxis collective, un travail conscient pour construire la solidarité.
Dans une analyse sartrienne, Fraternité sans terreur : une conception sartrienne de la solidarité politique, il est souligné que cette fraternité évite les pièges émotionnels en se fondant sur l’engagement existentiel, où l’effort consiste à reconnaître l’humanité de l’autre malgré les conflits. Sartre illustre ainsi que la fraternité est un choix actif, pas un sentiment passif.

D’autres penseurs, comme Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme (1951), avertissent contre une fraternité tyrannique basée sur des émotions collectives, préférant une version basée sur l’effort pour éviter les excès. « L’impérialisme transforma les masses en une foule atomisée, propice aux mouvements totalitaires ; la fraternité imposée par la terreur collective n’est qu’une illusion émotionnelle qui masque la solitude des masses. […] Seul un effort pour une pluralité politique authentique peut contrer cela. »
Le pape François et la fraternité comme principe social. Non sans intérêt, dans son encyclique Fratelli Tutti (2020), François exprime l’essentiel d’une fraternité ouverte qui permet de reconnaître, de valoriser et d’aimer chaque personne indépendamment de la proximité physique, peu importe où elle est née ou habite.
Il réaffirme que la fraternité n’est pas une émotion abstraite mais un effort concret pour construire une société inclusive. Il déclare : « Une société où le principe de fraternité s’estompe est une société sans avenir ; c’est-à-dire une société incapable de progresser si elle n’est animée que par des forces de marché. » (§ 94–105) : « La fraternité n’est pas un sentiment, mais un principe et un engagement concret. […] Elle exige un effort pour reconnaître les vulnérabilités et agir contre l’indifférence, en favorisant le dialogue et la reconnaissance mutuelle. » « Que se passe-t-il sans une fraternité cultivée consciemment, sans une volonté politique de fraternité, traduite en éducation à la fraternité, au dialogue, à la découverte de la réciprocité et de l’enrichissement mutuel comme valeur ? »
François insiste sur le dialogue, la reconnaissance des vulnérabilités et l’action contre l’indifférence, faisant de la fraternité un travail moral et social.

Reconnaissons, avec Amalia Amaya, que la fraternité a été reléguée dans la pensée philosophique moderne en raison de son association avec des émotions, mais qu’elle mérite d’être réhabilitée comme un concept exigeant un effort rationnel et éthique. Amaya, dans son article The relevance of fraternity, explique que contrairement à la liberté ou l’égalité, qui sont souvent traitées comme des droits innés, la fraternité nécessite une pratique active pour contrer l’individualisme.
En somme, tous convergent : la fraternité exige un effort pour transcender les émotions, favorisant une humanité partagée.
La Franc-maçonnerie, en tant qu’institution fraternelle par excellence, incarne parfaitement l’idée que la fraternité n’est pas une émotion mais un effort.
Les francs-maçons se reconnaissent entre eux pour frères ou sœurs et se nomment mutuellement ainsi (même si au Rite forestier ils se nomment cousins, cousines).
Être frère c’est avoir la même ascendance, donc avoir la même origine, ce que sont tous les humains. «C’est pour cela qu’Adam a été créé unique, pour la paix des créatures, qu’un homme ne puisse pas dire à son prochain : mon père est plus grand que le tien. »
Être fraternel, c’est considérer toute vie comme équivalente d’une autre, quelle que soit sa valeur. C’est dépasser les différences pour ne retenir que ce qui est commun. C’est accepter l’autre pour lui-même. C’est ne pas vouloir, par une surconscience, diminuer l’autre pour se grandir. Si les hommes doivent se comprendre, ils doivent se reconnaître, et pour se reconnaître, il faut qu’ils se rencontrent sans se mutiler, sans s’appauvrir, sans se renoncer. Il faut cesser d’être œdipien, pour pouvoir devenir fraternel. C’est à dire qu’il faut renoncer à tuer le père en sortant d’un système de hiérarchie profane, hiérarchie des êtres, hiérarchie des cultures, pour retrouver en l’autre, quelle que soit son histoire, sa propre altérité. C’est peut-être ce que signifie aussi être enfant de la veuve comme il est dit en Franc-maçonnerie. Ne plus avoir de père met provisoirement à l’abri de telles tentations ou pulsions homicides, prédatrices, égoïste.
La fraternité c’est quand l’autre, l’ennemi potentiel, est considéré comme une modalité de ce qui est une part du Tout dont nous sommes aussi une partie. Alors, une fraternité profonde, ce que les bouddhistes appellent «compassion», marque de plus en plus toute la vie de son sceau. Ce ne sera plus un code comportemental exotérique qui guide les actions, mais celles-ci deviennent l’expression d’une conscience, d’une intériorité, d’une avancée dans une voie ésotérique.
Contrairement à une simple amitié émotionnelle, la fraternité maçonnique est construite par des rituels, des engagements et des pratiques collectives, exigeant un investissement constant.
La Franc-maçonnerie n’est pas une religion, mais une organisation fraternelle promouvant des valeurs éthiques indépendamment des croyances individuelles.
La fraternité y est centrale. Les Constitutions d’Anderson (1723), texte fondateur, stipulent que les maçons doivent se traiter comme des frères, en cultivant la bienveillance et l’aide mutuelle. Cependant, cette fraternité n’est pas instinctive ; elle résulte d’un effort : l’initiation, les degrés (apprenti, compagnon, maître) et les travaux en loge demandent discipline et réflexion.
L’effort comme pilier de la fraternité maçonnique
En Franc-maçonnerie, la fraternité est un processus actif. Les rituels – comme les épreuves symboliques lors de l’initiation – symbolisent l’effort pour polir la « pierre brute » (l’individu imparfait) en « pierre taillée » (l’être fraternel). Cela requiert un travail intérieur : étude des symboles (équerre, compas), débats philosophiques en loge, et actions charitables. Contrairement à une émotion passagère, cette fraternité combat les divisions (religieuses, sociales) par un engagement volontaire. Une analyse historique montre que la Maçonnerie est une association volontaire, où la fraternité est forgée par des réseaux sociaux et des comportements cohésifs.

Daniel Ligou propose comme définition au mot Fraternité dans son Dictionnaire de la franc-maçonnerie : « En maçonnerie, la fraternité est à la fois un idéal et une pratique exigeante, fondée sur le respect mutuel, l’entraide et le travail en loge. Elle n’est pas innée mais construite par l’initiation et l’effort symbolique. » (p. 450)

Pour Oswald Wirth, dans La Franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes Tome 1 : L’Apprenti, Chapitre Devoirs généraux, il est clair que : « le Profane, qui a été reçu Maçon selon les formes traditionnelles, n’a point acquis, par ce seul fait, les qualités qui distinguent le penseur éclairé de l’homme inintelligent et grossier. Le cérémonial de réception n’a de valeur qu’en tant que mise en scène d’un programme qu’il importe au Néophyte de suivre pour entrer en pleine possession de toutes ses facultés.»
Et au chapitre Fraternité initiatique : « La force d’une association réside essentiellement dans la cohésion de ses membres. Plus ils sont unis, et plus ils sont puissants. En Maçonnerie, l’union n’est point l’effet d’une discipline imposée : elle ne peut naître que de l’affection que ressentent les uns pour les autres les Initiés. Il est donc de la plus haute importance de contribuer par tous les moyens à resserrer les liens qui unissent les Maçons. Il est indispensable, avant toutes choses, de se voir, afin de se connaître, de s’apprécier et de s’estimer. Toutes les réunions maçonniques seront donc suivies avec la plus grande assiduité. On s’y comportera de manière à mériter la sympathie de chacun, et d’autre part, on se montrera plein d’indulgence à l’égard des défauts de ses frères. — L’homme est toujours imparfait. Il faut donc éviter de s’arrêter aux faiblesses d’autrui ; discernons les qualités de nos collaborateurs et passons la truelle sur les rugosités des pierres que doit indissolublement unir le ciment de la plus franche amitié. »

Également pour Pierre Mollier (La Franc-maçonnerie, Que sais-je ? Chapitre 3 Une fraternité initiatique) : « La fraternité maçonnique est initiatique : elle naît des rituels et des symboles, non des affinités naturelles ; elle requiert un effort de transformation personnelle pour unir les membres au-delà des divisions profanes. »

Alain Bauer va dans le même sens dans Le Grand Livre de la franc-maçonnerie : « La fraternité maçonnique n’est pas une amitié de café du commerce : elle est un engagement solennel, répété à chaque tenue, et mis à l’épreuve dans la vie profane. Elle exige un effort contre l’individualisme pour forger une solidarité active ».

Et encore, René Le Moal, dans La Franc-maçonnerie et la République : « La fraternité républicaine et maçonnique se confondent dans un effort volontaire contre les divisions : les loges forgent l’idéal laïque par des pratiques rituelles qui transcendent les émotions pour un engagement civique. » (p. 80–90).
Avec la Franc-maçonnerie, la fraternité s’étend à une dimension civique, inspirant ou inspirée des valeurs républicaines comme la triade française. Mais elle exige un effort constant : les maçons s’engagent à se soutenir mutuellement, non par sentiment, mais par devoir moral. Des études sur la maçonnerie américaine soulignent son rôle dans la propagation d’une « religion civile » fraternelle, maintenue par des associations et des pratiques rituelles. Rappelons le serment d’obligation, non émotionnel mais contractuel :
« Je promets […] de secourir mes frères par tous les moyens en mon pouvoir, de les défendre contre les calomnies et les injures, et de les traiter avec justice, équité et impartialité. »
La fraternité maçonnique n’est pas que théorique, elle est ressentie sincèrement par tous. La fraternité se distingue de l’amitié car elle n’est pas une affinité ; sa recherche constitue un devoir pour le maçon. Il doit l’étendre à tous les membres de l’humanité par un passage du «dévisagement à l’envisagement» selon l’expression de Lévinas.
Mais surtout, le chantier est le lieu de la fraternité sans laquelle le franc-maçon ne peut se prévaloir de progrès initiatiques. En remontant aux Anciens Devoirs de la Maçonnerie, on découvre, insérée de façon plus ou moins voilée dans les règles normatives qui y sont énumérées, une indication précieuse, notamment, pour les recherches du compagnon : il y est affirmé que «l’amour fraternel constitue la pierre de fondation et la clef de voûte, le ciment et la gloire de cette antique Fraternité», méthode qui vise au dépassement des barrières limitatives qui entourent le moi vis-à-vis des autres : «Recherche pour ton Frère soixante-dix excuses et, si tu ne les trouves pas, reviens vers ton âme avec suspicion et dis-lui : ce que tu vois en ton Frère, c’est ce qui est caché en toi !»
Il y a en chacun de nous un originaire souci de l’autre, qui serait le bien, qui fonde l’humain. «L’espèce ou le genre reçoivent de la fraternité le qualificatif d’humains – et non l’inverse» (Catherine Chalier, La Fraternité, un espoir en clair-obscur, p. 148).
La Franc-maçonnerie est ancrée sur cette notion de bien et l’appelle fraternité. Le thème de la fraternité sert souvent à démontrer le rôle de la violence, la nécessité de poser son identité, de comprendre l’identité de l’autre, de lui faire confiance, d’avoir une attitude dialogale. Il y a sublimation de faire monter en valeur morale toute relation humaine.
« Lorsque nous sommes rassemblés, nous devenons tous frères ; le reste de l’univers nous est étranger : le prince et le sujet, le gentilhomme et l’artisan, le riche et le pauvre y sont confondus, rien ne les distingue, rien ne les sépare ; la vertu les rend égaux : elle a son trône dans nos loges, nos cœurs sont ses sujets, et nos actions le seul encens qu’elle y reçoive avec complaisance» (Joseph Uriot, Le Secret des francs-Maçons mis en évidence, p.17).
Il est dit dans un catéchisme du Chevalier d’Occident que le maçon doit éviter sept défauts contraire à la fraternité : la haine, la discorde, l’orgueil, l’indiscrétion, la perfidie, l’étourderie et la médisance.
La fraternité est un impératif catégorique pour le franc-maçon.
Écouter la subtile analyse par Christian Roblin de La fraternité maçonnique
Les sœurs utilisent le mot fraternité, le mot sororité n’est pas employé.
Critiques et limites : L’effort face aux défis
Malgré cela, la fraternité maçonnique n’est pas exempte de critiques. Certains arguent qu’elle peut devenir élitiste, limitant l’effort à un cercle fermé. Cependant, son esprit fraternel – défini comme une motivation plutôt qu’une méthode – encourage un travail continu pour l’amélioration sociétale. Penser à la périphérie, c’est tourner son regard vers les expériences du monde actuelles et passées. Les arbres ne croissent pas à partir du centre mais de l’écorce.
La Franc-maçonnerie illustre que la fraternité, sans effort, dégénère en clubisme ; avec effort, elle devient un outil de progrès humain
Je terminerai par ces mots de Victor Hugo puisés dans Les Châtiments (1853), plus précisément dans le poème Ultima Verba qui clôt le recueil.
Et toi, peuple, toi, race humaine,Toi qui portes en toi l’avenir, Lève-toi ! Fraternité sublime, Amour qui dans l’infini nous lie ! Ce n’est pas un rêve, c’est la loi ; C’est la sainte vérité qui marche. Ô frères ! unis par le devoir, Contre la nuit, forgez le jour !
Vous aurez compris que je ne cherchais pas à cerner la notion de fraternité ; c’eut été une prétention intellectuelle inepte aux vues (entre tant d’autres) des 20846 documents trouvés sur ce sujet.
Je n’ai que voulu vous dire de ne pas renoncer à la fraternité par paresse morale.
Elle mérite, pour l’autre et pour soi, tous les efforts qui nous rendent un peu plus humain et rendent notre vie plus conforme aux discours que nous tenons en Loge.
