Dans la belle collection « Les symboles de notre Histoire » dirigée par Pierre Mollier, Le Drapeau tricolore occupe une place singulière, presque nerveuse, tant il touche à une matière qui paraît familière et qui demeure pourtant instable dès que nous consentons à la regarder avec un peu plus de profondeur.
Il suffit, en effet, de croire connaître le drapeau français pour découvrir aussitôt que cette connaissance repose sur un malentendu de surface.

Nous pensions voir un emblème. Philippe Foussier nous rend une histoire
Nous croyions tenir un signe définitivement fixé. Il nous restitue une succession de combats, d’hésitations, de reprises, de contestations, de liturgies civiles, de ferveurs populaires et d’appropriations concurrentes. Sous sa plume, le bleu, le blanc et le rouge cessent d’être une évidence scolaire pour redevenir des couleurs disputées, traversées de mémoire, de sang, de souveraineté, de peuple et d’espérance blessée.
Il y a dans ce petit livre une vertu rare
Il réussit à traiter un sujet que l’habitude a desséché sans jamais tomber ni dans la sécheresse du manuel, ni dans la rhétorique civique. Philippe Foussier possède cet art délicat de rendre à un objet public sa dimension presque charnelle. Le drapeau n’est plus seulement ce qui flotte au fronton des mairies, sur les façades officielles ou dans la liturgie républicaine des commémorations. Il redevient une peau visible de la nation, une manière pour l’histoire de se laisser voir, un tissu où se nouent des fidélités incompatibles, des héritages rivaux et parfois des visions contradictoires de la France. C’est précisément ce qui donne à l’ouvrage son intensité. Il ne raconte pas seulement comment un signe s’est imposé. Il montre comment un signe devient le lieu d’une bataille pour le sens.
Philippe Foussier connaît depuis longtemps ce terrain où les représentations collectives révèlent davantage qu’elles ne décorent

Journaliste attentif à la tradition républicaine et à ses figures, observateur des usages politiques, sociaux et culturels des emblèmes, il poursuit ici un travail déjà engagé dans Marianne, paru dans la même collection en 2025. Son écriture témoigne d’une familiarité avec la longue durée française, avec les résonances de la Révolution, avec la vie paradoxale des symboles qui survivent justement parce qu’ils n’appartiennent jamais tout à fait à un seul camp. Il faut rappeler aussi, pour comprendre la justesse de son regard, que Philippe Foussier fut Grand Maître du Grand Orient de France (2017-2018).

Ce point ne réduit évidemment pas son livre à une lecture maçonnique, mais il permet de mieux sentir chez lui cette intelligence des formes symboliques, cette conscience que les peuples vivent aussi de signes, de récits, de figures condensées, et qu’aucun emblème n’est innocent dès lors qu’il devient support d’adhésion, de mémoire et d’orientation.
Sa bibliographie, du moins celle qui se dessine à travers ses centres d’intérêt et ses travaux, révèle une fidélité à ces objets où la République prend visage.
Marianne formait déjà une méditation sur l’incarnation allégorique du corps civique. Le Drapeau tricolore prolonge cette interrogation en la déplaçant vers l’ordre des couleurs, c’est-à-dire vers quelque chose de plus abstrait en apparence et de plus archaïque en profondeur. Car les couleurs précèdent souvent les discours. Elles se déposent dans l’œil avant de se justifier dans la raison. Elles relèvent du sentiment, du ralliement, de l’élan, de la peur, de l’orgueil, de la blessure. Elles sont presque liturgiques. Elles séparent et rassemblent en même temps. De ce point de vue, Philippe Foussier touche à l’une des puissances les plus anciennes de la vie collective, celle qui fait d’un morceau d’étoffe un opérateur d’identité.

L’un des grands mérites de ce livre tient à ce qu’il rappelle, avec une précision toujours vivante, qu’avant d’être drapeau le tricolore fut cocarde
Ce déplacement est décisif. Il nous arrache au réflexe rétrospectif qui imagine le symbole déjà constitué dès l’origine. Non, le drapeau n’apparaît pas comme une révélation pure et simple. Il naît dans un désordre de circonstances, de perceptions, de gestes, de réemplois et de tensions. Il est d’abord porté, épinglé, agité, mêlé aux corps et aux foules avant de s’ordonner dans la géométrie plus souveraine de la bannière. Cette genèse donne au livre une véritable profondeur initiatique.
Car tout symbole vrai commence dans l’équivoque.
Il ne descend pas tout armé du ciel des idées. Il se cherche dans les événements, il traverse l’épreuve du conflit, il hésite entre plusieurs sens avant de devenir le lieu d’une reconnaissance. C’est là une leçon que la pensée maçonnique connaît bien. Le symbole n’est jamais un simple code. Il est une condensation de temps, une cristallisation lente, un foyer de significations superposées.
À cet égard, Le Drapeau tricolore se lit aussi comme l’histoire d’une fixation difficile
Quel ordre donner aux couleurs. Quelle source retenir. Quelle légitimité invoquer. Le livre montre admirablement que les origines du drapeau français restent travaillées par une zone d’incertitude. Nous touchons ici à quelque chose de presque ésotérique, au sens noble du terme. Plus un symbole est fort, plus son commencement se voile. Michel Pastoureau, convoqué par Philippe Foussier, le suggère avec finesse lorsqu’il évoque le mystère entourant naissance et significations premières. Ce brouillard n’est pas un défaut documentaire. Il participe de la puissance même de l’emblème. Un signe totalement transparent serait un signe déjà mort. Ce qui dure porte toujours une part d’ombre. Le tricolore ne fait pas exception. Il garde dans sa couture même une énigme de provenance, comme si la nation française n’avait pu se reconnaître en lui qu’à la condition de ne jamais épuiser tout à fait la question de son surgissement.
Cette opacité des commencements appelle une lecture plus intérieure

Dans une perspective symbolique, le bleu, le blanc et le rouge ne se réduisent jamais à un code politique. Ils mettent en jeu une dramaturgie de la relation. Le bleu relève volontiers de la profondeur, de la fidélité, de la distance céleste, de la méditation et de la permanence. Le blanc ouvre sur l’idée de centre, de vacance, de souveraineté, de pureté revendiquée ou disputée, d’axe autour duquel s’organise la composition. Le rouge porte la chaleur, l’effusion, la vie risquée, la violence, l’ardeur, le sacrifice, la colère populaire autant que l’offrande du sang. Philippe Foussier n’écrit pas un traité d’herméneutique chromatique, et il a raison.
Pourtant son livre laisse constamment sentir que l’histoire politique des couleurs ne va jamais sans une anthropologie plus profonde du regard et de l’affect. C’est pourquoi son essai parle à quiconque s’intéresse à la symbolique, à l’initiation, au destin des formes collectives. Une couleur n’est jamais seulement une couleur. Elle est une manière de distribuer le monde.
La lutte entre le tricolore, le blanc monarchique et le rouge insurrectionnel constitue l’un des plus beaux fils du livre

Philippe Foussier n’en fait pas une simple alternance de régimes. Il montre mieux que cela. Il montre un véritable duel de légitimités visibles. Le blanc veut rétablir une continuité, effacer la parenthèse révolutionnaire, réancrer la France dans une mémoire royale et catholique, dans une filiation de pureté et d’antériorité. Le rouge surgit comme le signe de l’irruption populaire, de la souffrance sociale, de la promesse de justice ou de l’énergie révolutionnaire livrée à son propre feu. Entre les deux, le tricolore cherche sa place, non comme compromis tiède, mais comme tentative de synthèse instable entre la nation, la loi, le peuple et l’État. Nous sommes là devant une véritable alchimie politique. Le blanc ne disparaît pas, le rouge ne s’éteint pas, le bleu ne domine pas sans partage. Les trois couleurs du drapeau officiel portent en elles, comme une mémoire résorbée mais jamais abolie, la rivalité des drapeaux qui le contestèrent.

D’où la très belle importance donnée à la séquence lamartinienne
Philippe Foussier a raison de lui accorder une force doctrinale. Le refus du drapeau rouge en 1848 n’est pas un détail oratoire. Il engage toute une vision du destin national. Lamartine comprend que la République ne peut durablement s’identifier à une seule mémoire d’émeute ou de colère, si noble soit-elle dans ses sources. Il veut pour la France un emblème qui porte plus loin qu’une circonstance révolutionnaire, un signe capable d’embrasser la nation entière sans effacer le peuple. Dans cette scène, il se joue quelque chose de profondément maçonnique, non au sens partisan, mais au sens d’une recherche d’équilibre entre la force du mouvement et la nécessité de l’ordre juste. L’initiation authentique ne détruit pas pour le plaisir de détruire. Elle ordonne, mesure, relie, élève ce qui s’affronte vers un plan plus haut. Lamartine, dans cette perspective, agit presque comme un passeur symbolique. Il empêche le rouge de devenir exclusif et il sauve le tricolore comme forme plus vaste de la communauté historique.
Le livre devient particulièrement émouvant lorsqu’il aborde ce que l’on pourrait appeler la sacralisation laïque du drapeau
À mesure que l’histoire avance, le tricolore cesse d’être seulement un enjeu de conflit interne pour devenir objet de culte civique. Ce mot n’est pas excessif. Il convient même très exactement. Il existe une liturgie du drapeau. Défilés, fêtes nationales, écoles, monuments aux morts, levées de couleurs, funérailles militaires, rituels de commémoration, tout cela compose une religion civile au sens le plus élevé du terme.

Philippe Foussier montre bien que la Troisième République, puis les guerres du vingtième siècle, ont intensifié cette charge. Le drapeau n’est plus seulement le signe de la nation politique. Il devient presque le réceptacle des morts. Il flotte sur les sacrifices, il recueille les deuils, il figure la continuité malgré les hécatombes. C’est sans doute dans cette dimension que son pouvoir affectif devient le plus profond. Une bannière cesse d’être abstraite quand elle est traversée par les absents.
Pour un lecteur attentif aux traditions initiatiques, cette montée en dignité du drapeau touche à une structure anthropologique très ancienne
Toutes les communautés humaines ont éprouvé le besoin de condenser leur principe d’unité dans un signe visible orienté vers le haut. Enseigne, bannière, étendard, oriflamme, pavillon, autant de formes d’une verticalité chargée de présence. Le drapeau civilisé n’abolit pas cette dimension archaïque. Il la transforme. Il sécularise ce que l’étendard sacré accomplissait autrefois dans la guerre, le culte ou la royauté. Il ne faut donc pas lire le tricolore seulement avec des catégories modernes. Philippe Foussier nous invite implicitement à remonter plus loin, vers cette nécessité humaine d’habiter un signe qui dépasse l’individu. De ce point de vue, le drapeau est une figure de l’égrégore national. Il n’est pas l’âme d’un peuple, certes, mais il en devient la condensation visible, le point où la multitude consent à se reconnaître sous une forme.

Cette puissance rend d’autant plus saisissantes les séquences où le tricolore est contesté, récupéré, souillé ou retourné
Le passage par le régime collaborationniste de Vichy, l’affrontement symbolique avec la croix de Lorraine, la reconquête du drapeau par la France libre, tout cela donne au livre une intensité dramatique remarquable. Philippe Foussier montre avec netteté qu’un emblème ne vaut jamais par lui-même. Il vaut par l’esprit qui l’habite, par l’usage qui le met en circulation, par le récit qui l’accompagne. Le même drapeau peut se trouver compromis par une politique de soumission ou relevé par une énergie de libération. Voilà pourquoi les symboles sont redoutables. Ils peuvent mentir sans cesser d’émouvoir. Ils peuvent être instrumentalisés sans perdre leur force. Ils peuvent servir l’abaissement autant que le relèvement. Il faut donc toujours les interpréter, les resituer, les juger. En cela, Philippe Foussier accomplit un geste salubre. Il sauve le drapeau des simplifications adoratrices autant que des rejets réflexes.
Cette lucidité est précieuse aujourd’hui, au moment où le drapeau tricolore se trouve revendiqué par des familles politiques diverses, parfois opposées, tandis que d’autres le regardent avec soupçon ou malaise.
L’ouvrage ne verse jamais dans le commentaire immédiat, mais il éclaire puissamment notre présent

Qui possède un symbole national. Personne, et c’est là sa grandeur autant que sa difficulté. Le drapeau français n’appartient en vérité à aucun parti, précisément parce qu’il a traversé des régimes, des renversements, des deuils, des trahisons et des relèvements trop nombreux pour se laisser réduire à un usage unique. Il demeure disponible à la captation, certes, mais il résiste aussi à qui voudrait l’enfermer. Philippe Foussier fait sentir cette résistance intime du symbole. Plus un signe a d’histoire, moins il se laisse confisquer durablement.
Dans une lecture maçonnique, cette idée mérite d’être méditée longtemps
Un véritable symbole ne se laisse jamais épuiser par ceux qui le brandissent. Il les déborde. Il les juge presque. Il exige d’eux une hauteur qu’ils n’atteignent pas toujours. Il en va du drapeau comme de certains mots que l’initiation nous apprend à ne pas profaner. Liberté, égalité, fraternité, patrie, République, nation, autant de termes qui peuvent sombrer dans l’incantation ou se relever dans l’exigence. Le tricolore appartient à cette famille de signes qui ne valent que par l’effort intérieur qu’ils réclament. Il ne suffit pas de l’exhiber. Encore faut-il être à la hauteur de ce qu’il contient. Philippe Foussier ne formule pas les choses en ces termes, mais son livre les rend sensibles à chaque page. Il n’idolâtre pas le drapeau. Il le remet à l’épreuve de l’histoire, et c’est ainsi qu’il le rend plus respectable.
Il faut dire aussi un mot de la beauté matérielle de cette collection, qui accompagne la lecture avec une grande justesse sans jamais l’alourdir

Comme souvent chez Dervy, dans « Les symboles de notre Histoire », l’iconographie ne vient pas illustrer le propos de manière secondaire ou décorative. Elle prolonge le texte, elle l’approfondit, elle lui donne une respiration sensible et une mémoire du regard. De la « Suite de l’armée parisienne » de Jean-Baptiste Lesueur, qui donne à voir la garde nationale sous la Révolution, jusqu’à l’« affiche de propagande de la Libération » vers 1945 attribuée à Philippe Grach, en passant par « La Liberté guidant le peuple » d’Eugène Delacroix ou encore par « Le 14 juillet » de 1914 de Fernand Léger, c’est tout un théâtre visuel du drapeau français qui se déploie au fil des pages. Les images ne sont jamais là pour doubler ce que dit déjà l’auteur. Elles ajoutent au récit la densité du visible, elles montrent les usages, les ferveurs, les crises, les réemplois, les métamorphoses. Philippe Foussier bénéficie ainsi d’une mise en scène éditoriale particulièrement heureuse. Le drapeau y réapparaît dans ses traversées historiques, dans ses charges affectives, dans ses incarnations successives, comme s’il fallait rendre à la couleur sa part de drame, de mémoire et de présence. Ce dialogue entre le texte et l’image convient admirablement à un sujet dont la vérité profonde réside précisément dans la relation entre ce qui se voit et ce qui se transmet.
Ce qui nous touche, au bout du compte, dans Le Drapeau tricolore, c’est que Philippe Foussier parvient à faire sentir qu’un emblème national n’est ni un fétiche ni un chiffon.
Entre ces deux dégradations symétriques, il retrouve la juste profondeur du symbole

Le drapeau est une mémoire en mouvement, une architecture d’appartenance, une cicatrice aussi, parfois une promesse, parfois un rappel à l’ordre moral d’un peuple qui ne coïncide jamais totalement avec ses propres principes. Le bleu, le blanc et le rouge ne flottent pas seulement dans le vent des cérémonies. Ils flottent aussi au-dessus d’une question toujours recommencée. Qu’avons-nous fait, que faisons-nous, que voulons-nous faire ensemble sous ces couleurs.
C’est pourquoi ce livre dépasse de beaucoup son format
Il touche à cette région où l’histoire rejoint la méditation civique, où la politique rejoint le symbolique, où la nation cesse d’être une abstraction polémique pour redevenir une œuvre inachevée de transmission, de fidélité et de discernement. Philippe Foussier a écrit un ouvrage dense, fin, très utile et, plus profondément encore, habité par la conscience que les peuples meurent lorsqu’ils ne savent plus lire leurs propres signes. À l’inverse, ils se relèvent lorsqu’ils apprennent à nouveau à les regarder sans naïveté, sans haine, avec cette gravité fraternelle qui sépare l’idolâtrie de la fidélité.
Dans le paysage éditorial contemporain, saturé d’opinions rapides et de simplifications sonores, un tel livre fait du bien parce qu’il rend au symbole sa complexité native
Il rappelle qu’aucune couleur collective ne devient légitime sans avoir traversé l’épreuve du temps. Il nous invite aussi, discrètement mais fermement, à ne pas abandonner les signes communs à ceux qui voudraient les rapetisser. Il y a là une leçon qui touche autant le citoyen que l’initié.

Car toute tradition digne de ce nom nous enseigne ceci
Les emblèmes ne valent que si nous consentons à les purifier par l’intelligence, à les habiter par la conscience, et à les servir sans les dégrader. Philippe Foussier y parvient avec une élégance sobre et une profondeur très sûre. Son livre mérite d’être lu non seulement comme une histoire du drapeau français, mais comme une méditation sur la possibilité même d’un signe commun dans une nation qui ne cesse de se chercher.

Le Drapeau tricolore – Philippe Foussier / Dervy, coll. Les symboles de notre Histoire, 2026, 72 pages, 12,99 € – numérique 8,99 € /
Dervy, une marque du groupe Guy Trédaniel, le SITE – Illustrations drapeau tricolore non contractuelle

