Dans La Tribune Dimanche, Guillaume Trichard, ancien Grand Maître du Grand Orient de France, place la loi sur la fin de vie au niveau exact où elle doit être jugée. Non comme une querelle technique, mais comme un choix de civilisation. La République, la laïcité, la liberté de conscience, la dignité. Une même question revient, nue et décisive. Qui tient la main de la loi commune lorsque l’épreuve ultime approche.

Guillaume Trichard écrit sans détour

Le processus parlementaire autour de la proposition de loi sur la fin de vie n’est pas un simple ajustement médical. Il engage notre conception de la liberté, de la dignité, et du rôle même de la loi dans une République laïque. Le texte, rappelle-t-il, revient en seconde lecture au Sénat et doit être adopté.
Son premier geste est un geste de méthode
Il regarde les oppositions qui se structurent, et il y distingue, derrière des prudences affichées, une tentation plus profonde, celle d’imposer une normativité dogmatique à la loi commune. Guillaume Trichard refuse la caricature. Les convictions personnelles méritent le respect. Mais la loi civile ne saurait devenir l’expression d’une prescription religieuse ou d’une vérité révélée. Là se joue le cœur républicain.
À cet endroit, son texte réactive la laïcité comme principe vivant

La République ne reconnaît aucune autorité religieuse dans l’élaboration de la norme commune. Elle garantit la liberté de croire, et la liberté de ne pas croire. Elle protège la liberté de conscience, sans en confier l’interprétation à des dogmes. Ce rappel n’a rien d’abstrait. Guillaume Trichard le relie immédiatement à la question du corps, donc à la question de la liberté.
Disposer de son corps pendant toute sa vie, jusqu’à son terme, relève d’une liberté fondamentale.
Refuser l’enfermement dans une agonie subie ne signifie pas mépriser la vie
Cela signifie refuser que la douleur, la dépendance extrême, ou l’altération irréversible de la dignité deviennent une obligation imposée. La formule est forte, elle vise juste. L’ultime liberté de conscience est celle de choisir les conditions de sa propre fin lorsque celle-ci est inéluctable.

Pour nommer les forces qui s’y opposent, il convoque un vocabulaire qui tranche, mais qui éclaire. Il parle des anti-Lumières. Hier comme aujourd’hui, écrit-il, elles contestent l’autonomie du sujet. Elles préfèrent l’obéissance à la décision individuelle, la règle intangible à la responsabilité personnelle. Elles redoutent l’émancipation parce qu’elle suppose le discernement sans tutelle. Guillaume Trichard ne moralise pas. Il replace. Il rappelle que la modernité politique s’est construite sur cette confiance accordée à la raison humaine.
Vient ensuite l’argument que trop de débats oublient
Le projet de loi, tel qu’il le lit, ne contraint personne. Il n’impose rien. Il n’enlève aucun droit existant. Il élargit le champ des libertés pour celles et ceux qui, dans des conditions strictement encadrées, souhaitent pouvoir choisir. Il maintient et protège les dispositifs actuels. Il respecte formellement la clause de conscience des soignants, que Guillaume Trichard appelle à valoriser. Autrement dit, une loi d’ouverture qui demeure une loi de garanties.
La question des soins palliatifs occupe alors sa juste place
Il refuse l’opposition stérile entre accompagnement et aide à mourir. L’aide à mourir ne saurait être pensée contre les soins palliatifs. Elle doit être complémentaire, intégrée à un écosystème du soin. Mais il ajoute la phrase qui oblige l’État. Les soins palliatifs doivent être renforcés et financés de manière très ambitieuse, et ce n’est pas encore pleinement le cas. Nous retrouvons ici une éthique du réel. Proclamer un principe ne suffit pas. La République doit donner les moyens de ses promesses.

Guillaume Trichard inscrit enfin ce débat dans une continuité historique
Contraception, IVG, abolition de la peine de mort, mariage pour tous, PMA. À chaque fois, les mêmes peurs. À chaque fois, les mêmes prophéties de délitement. À chaque fois, la République a choisi la liberté et renforcé la dignité humaine. Il refuse aussi l’accusation la plus lourde, celle d’une prétendue culture de la mort. Il écrit l’inverse. Il s’agit de reconnaître que la liberté ne s’arrête pas aux portes de la souffrance ultime. La République n’a pas vocation à contraindre les consciences, mais à leur garantir un espace de choix.
Dans les dernières lignes, le propos devient presque une devise

La loi commune ne peut être capturée par des conceptions particulières. Elle doit protéger tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions, et offrir à chacun la possibilité de vivre et de mourir selon sa conscience. Puis cette phrase, qui sonne comme un serment civique. La liberté ne se fragmente pas. Elle ne se hiérarchise pas. Elle ne se négocie pas. Elle se défend, jusqu’à son terme.
Cette tribune s’entend aussi comme le prolongement d’une ligne
Lorsque Guillaume Trichard accédait à la grande maîtrise en août 2023, il donnait déjà à l’obédience un rôle de sentinelle et plaçait au centre une urgence, réparer la République, en répondant concrètement aux fractures qui nourrissent les colères et les extrêmes.

Il existe des textes qui ne discutent pas seulement une loi. Ils interrogent la hauteur du pacte républicain. Guillaume Trichard rappelle que la laïcité protège la liberté de chacun, jusque dans l’instant où la liberté tremble. Une République réparée ne se contente pas de grands mots. Elle tient sa promesse quand la vie s’achève, et qu’il faut encore, jusqu’au bout, choisir en conscience.
Source : Guillaume Trichard, tribune publiée dans La Tribune Dimanche, 28 février 2026.
