La violence et le sacré en Franc-maçonnerie

Hiram selon la psychanalyse ! Pourquoi pas ? Daniel Beresniak, psychanalyste et lui-même auteur de « La légende d’Hiram » a largement utilisé les apports de cette discipline dans ses analyses des mythes et symboles. Étrangement pourtant sur Hiram on observe un étrange silence qui confine parfois au mutisme. En réalité ce mutisme se comprend aisément dès lors que l’on sait comment il justifia la prolongation du mythe dans les soi-disant « hauts grades ».

En effet et c’est ce que nous allons essayer de démontrer, l’élévation à la maitrise qui est une véritable « traversée du miroir » est trahie dès lors que l’on lui substitue une issue romanesque débridée faisant appel au retour de l’imaginaire et de ses nécessaires identifications régressives. Dès lors les hauts grades ne sont pas simplement un contresens sur la portée symbolique de l’événement vécu par le récipiendaire lors de son accès au grade de Maitre mais – pire encore – le germe d’une formidable « contre-initiation » qui ne peut plus se revendiquer des enseignements de la Franc-Maçonnerie.

Présenté dès son introduction dans le temple lors de sa cérémonie d’initiation le sens ultime du miroir n’est réalisé que « vécu » dans la dramaturgie de la mise à mort d’Hiram où ce qui est dé-membré (la chair quitte les os !… ) sera recomposé dans la renaissance du candidat se levant de son tertre. Mais voyons au préalable ce qu’est ce fameux stade du miroir qui est l’épicentre de l’accès au symbolisme.

L’inconscient est structuré comme un langage.

Selon Lacan, l’inconscient humain est structuré comme un langage, un langage qui a ses lois, sa syntaxe et ses caractéristiques intrinsèques. En psychanalyste freudien, Lacan connaît bien l’importance des formations de l’inconscient que sont les lapsus et les jeux de mots. Dans la formation des rêves, il connaît la condensation et le déplacement. Il y repère des mécanismes de langage. Il compare à titre d’exemple la condensation dans un rêve à la métonymie (par exemple, on dit boire un verre lorsqu’en fait on en boit le contenu : voilà une métonymie qui substitue un terme à un autre sur base d’un lien de proximité), et le déplacement à la métaphore (par exemple la bouche d’un fleuve, le coeur d’une forêt, sont des métaphores), c’est-à-dire deux opérations langagières.

Il distingue le signifiant et le signifié, au même titre que le contenu manifeste du rêve est différent du matériel latent.

Pour Lacan, le Sujet se constitue par son accès au monde symbolique. Mais dans le même temps qu’il entre dans le langage, il s’y aliène, il y perd quelque chose de fondamental de sa Vérité. Lacan nomme cette opération la « Spaltung » ou Fente du Sujet, représenté comme barré.

le Sujet et sa place dans le discours de l’Autre

En effet, dans le langage, le Sujet ne peut être que représenté, dans un discours qui lui préexiste (la langue maternelle ou le discours de l’Autre) et qui d’ailleurs l’a déjà parlé avant même sa conception (les fées qui se penchent sur son berceau, pour lui jeter de bons ou de mauvais sorts, dans les légendes). Pour vivre, le petit homme a besoin d’être reconnu, d’être parlé, et en même temps, il risque de confondre les représentations de lui-même que les autres (d’abord sa famille) lui renvoient -son imago-avec son être propre.

Jacques Lacan

Le Sujet, a à se nommer dans son propre discours et à être nommé par la parole de l’autre. La vérité sur lui-même, que le langage échoue à lui donner, il la cherchera dans des images d’autrui auxquelles il va s’identifier.

C’est ce que Lacan appelle le « stade du miroir ». Un petit enfant de 6 à 8 mois qui se regarde dans un miroir prend tout à coup conscience de l’unité de son corps et jubile, se met à rire. Il s’y reconnaît comme entier et s’identifie à son reflet spéculaire.

Depuis ce stade du Miroir, pour Lacan, « le moi est absolument impossible à distinguer des captations imaginaires qui le constituent de pied en cap : pour un autre et par un autre ». On le voit, pour lui, le moi n’a pas à être renforcé par la cure analytique mais bien déconstruit en décollant une après l’autre les identifications aliénantes dont il est, un peu à la manière d’un artichaut, constitué, afin que la Vérité du Sujet puisse advenir…

Lacan traduit ainsi la célèbre phrase de Freud : « Où Çà était, Je dois advenir. C’est-à-dire que la guérison, voie initiatique sur la reconquête de Soi consiste à sortir de l’imaginaire aliénant (là où nous sommes capturés dans les filets du désir de l’autre) pour accéder à notre être véritable synonyme d’accès au symbolique.

Stade du miroir et ouverture au symbolisme

Voir en complément l’article : « Le stade du miroir et la constitution du sujet, matériaux de travail pour servir d’éclairage au rôle d’Hiram-Jésus comme lieu du signifiant. « 

C’est le symbole qui fait l’homme et non l’inverse : ce qui a été dénié dans l’ordre du symbolique réapparait dans l’imaginaire avec ses identifications archaïques et régressives. C’est pourquoi l’adoption de la dramaturgie hiramique reste un sommet inégalé de la Franc-Maçonnerie dans l’acquisition du « symbolique ». De Narcisse à Hiram, la traversée du miroir va permettre d’acquérir la re-connaissance de Soi dans le regard des Autres selon une relation pacifiée et non plus dialectique comme la fameuse lutte « Maitre-Esclave » de la phénoménologie Hégélienne reprise comme on le sait par Marx (lutte des classes) et Freud (çà-sur moi).

Cette traversée va permettre en outre à celui qui en fait l’épreuve d’accéder au sens ontologique du rite, à savoir :

Intégration de soi et du Soi : rassembler ce qui est épars

 Identification et formation d’un « je » idéal par la catharsis de la sublimation (séparer le grave du léger, dégager le subtil de l’épais, approfondir la transcendance de la chaine des signifiants)

 Découvrir avec la nécessaire identification de soi dans l’image comme autre, que l’Autre est aussi un moi en puissance qui me revendique : l’intersubjectivité.

Œdipe et le Sphinx de Gustave Moreau, 1864, Metropolitan Museum of Art.

Tout ceci passe évidemment par la violence sacrée, celle du corps démembré (vécue par l’enfant dans la phase du stade du miroir et ultérieurement dans celle dite du complexe d’Oedipe avec le meurtre de l’imago paternelle) car avant tout il est essentiel de percevoir que la violence est ici le moteur nécessaire pour pouvoir passer d’un plan à l’autre mais l’enjeu n’est pas la violence mais bien au contraire sa résolution définitive et c’est pourquoi les continuations selon les différents rites maçonniques au travers de grades supplémentaires à la mort d’Hiram illustrent non seulement la totale incompréhension de la portée ontologique du meurtre d’Hiram mais ré-amorcent – et c’est beaucoup plus grave – inutilement un cycle d’ailleurs sans fin de violence-vengeance ce qui démontre s’il était encore besoin de le faire, la profonde stupidité de ces « sides degrees » qui ne sont que des égarements futiles et des impasses de la véritable herméneutique.

Mais qu’entendre par herméneutique ?

Il importe de bien voir comment la greffe herméneutique s’est portée sur la Franc-Maçonnerie au XVIIème siècle chez les presbytériens écossais et pourquoi ils ont ainsi été amenés à concevoir au dehors de tout Temple un processus original d’exégèse qui reste encore à ce jour d’actualité lorsqu’il n’est pas trahi par l’ivraie de l’imaginaire. Nous découvrirons alors ce « topos » incroyable, à savoir que comprendre n’est pas seulement un mode de connaissance de l’homme ni une de ses facultés mais plus fondamentalement un mode d’être au même titre que la vérité n’est pas une « valeur » mais bel et bien un mode d’accès à l’être dans l’articulation du jugement : ceci est vrai ou ceci est faux.

A cet égard il convient de rappeler qu’initialement le problème de l’herméneutique s’est posé dans les limites de l’exégèse, c’est-à dire dans le cadre d’une discipline qui se propose de comprendre un texte à partir de son intention sur le fondement de ce qu’il veut dire, son intentionnalité première.

Si l’exégèse a suscité un problème herméneutique, c’est-à-dire un problème d’interprétation, c’est parce que toute lecture de texte, aussi liée soit-elle au quid, au « ce en vue de quoi il a été écrit « , se fait toujours à l’intérieur d’une communauté, d’une tradition, ou d’un courant de pensée vivante, qui développent des présupposés et des exigences : ainsi la lecture des mythes grecs dans l’école stoïcienne, sur la base d’une physique et d’une éthique philosophiques, implique une herméneutique très différente de l’interprétation rabbinique de la Thora dans la Halacha ou la Haggada ; à son tour, l’interprétation de l’Ancien Testament à la lumière de l’événement christique, par la génération apostolique, donne une tout autre lecture des événements, des institutions, des personnages de la Bible, que celle des rabbins.

En quoi ce débat exégétique concerne t-il la Franc-Maçonnerie ? Ce à quoi nous pouvons répondre en deux fois : d’une part parce que le sens ne fait irruption que par violence ou effraction et il faudra alors fixer ce volatil mercurien du Sens dans la figure d’Hiram, véritable prisme où la lumière blanche apparaitra dans son spectre natif, d’autre part en ceci que l’exégèse implique toute une théorie du signe et de la signification comme on le voit par exemple dans le « De Doctrina christiana » de Saint Augustin. Théorie qui se concluras par une pratique des symboles comme du symbolisme selon une perspective an-iconique et sotériologique.

Plus précisément, si un texte peut avoir plusieurs sens, par exemple un sens historique et un sens spirituel, il faut recourir à une notion de signification beaucoup plus complexe que celle des signes dits univoques que requiert une logique de l’argumentation. Enfin, le travail même de l’interprétation révèle un dessein profond, celui de vaincre une distance, un éloignement culturel, d’égaler le lecteur à un texte devenu étranger, et ainsi d’incorporer son sens à la compréhension présente qu’un homme peut prendre de lui-même. Il le met en chemin sur une parole perdue solitairement mais retrouvée à plusieurs et polyphoniquement.

Interprétation et compréhension.

Portrait of Aristoteles. Copy of the Imperial era (1st or 2nd century) of a lost bronze sculpture made by Lysippos

Dès lors, l’herméneutique ne saurait rester une technique de spécialistes, celle des interprètes d’oracles, des prodiges car elle met en jeu le problème général de la compréhension et par extension articule de fait un discours ontologique amenant à fonder une analytique de l’existence reposant sur le « comprendre » originel qui caractérise et transit tout l’homme possédé par un sens qu’il lui appartient – comme un héritage – à assumer. Cette liaison de l’interprétation – au sens précis de l’exégèse textuelle – à la compréhension – au sens large de l’intelligence des signes – est attestée par un des sens traditionnels du mot même d’herméneutique, celui qui nous vient d’Aristote ; il est remarquable en effet que chez Aristote l’hermenêia ne se limite pas à l’allégorie, mais concerne tout discours signifiant ; bien plus, c’est le discours signifiant qui est herménéia, qui « interprète » la réalité, dans la mesure même où il dit quelque chose de quelque chose.

Il y a hermenéïa, parce que l’énonciation est une saisie du réel par le moyen d’expressions signifiantes, et non un extrait de soi-disant impressions venues des choses mêmes. Telle est la première et la plus originaire relation entre le concept d’interprétation et celui de compréhension ; elle fait passer les problèmes techniques de l’exégèse textuelle aux problèmes plus généraux de la signification et du langage qui sont les premiers existentiaux d’une analytique de l’être-là.

Herméneutique, école de résolution des conflits.

L’herméneutique comme dépassement des sens au profit du sens, sens qu’il convient à chacun de se réapproprier sera dans cet ordre ce que sera la religion naturelle sur le plan éthique et l’anticipera avec cette évidence que comprendre pour un être humain c’est aussi se transporter dans une autre vie et découvrir les paradoxes de l’historicité comme ceux des vies porteuses de signification. En ce cas la « Lebenswelt » prime sur tout : c’est ce que découvriront selon les modalités de leur foi ces premiers maçons. Toute vie est porteuse de sens et celui-ci ne peut jaillir que parce qu’il est limité, fini et faillible et n’a de porté que dans l’acte infini d’interprétation.

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Christian Belloc
Christian Bellochttps://scdoccitanie.org
Né en 1948 à Toulouse, il étudie au Lycée Pierre de Fermat, sert dans l’armée en 1968, puis dirige un salon de coiffure et préside le syndicat coiffure 31. Créateur de revues comme Le Tondu et Le Citoyen, il s’engage dans des associations et la CCI de Toulouse, notamment pour le métro. Initié à la Grande Loge de France en 1989, il fonde plusieurs loges et devient Grand Maître du Suprême Conseil en Occitanie. En 2024, il crée l’Institution Maçonnique Universelle, regroupant 280 obédiences, dont il est président mondial. Il est aussi rédacteur en chef des Cahiers de Recherche Maçonnique.

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