La Franc-maçonnerie adore dire qu’elle est là pour nous aider à dépasser la dualité. Sur le papier, c’est magnifique : le haut et le bas réconciliés, le spirituel et le matériel enfin en paix, le ternaire trônant au milieu comme un chef d’orchestre cosmique. En loge, tout le monde hoche gravement de la tête. On parle d’équilibre, d’harmonie, de juste milieu. On se croit déjà sur le fronton du Temple de Delphes, juste entre « Connais-toi toi-même » et « Rien de trop ».
Puis on sort du Temple. Et là, miracle : les mêmes Frères et Sœurs qui défendent la voie du milieu en loge foncent à toute vitesse sur les extrêmes dès qu’il s’agit de vie sociale, et encore plus de vie politique.

Quand le ternaire finit en binaire agressif
En théorie, le principe ternaire, c’est la conciliation : thèse, antithèse, synthèse. Le haut, le bas, et ce fameux « au milieu » qui évite de transformer chaque désaccord en guerre de religion.
En pratique, on voit surtout : « j’ai raison » vs « ces imbéciles d’en face ». Le troisième terme, celui qui réconcilie, est prié de rester au vestiaire.
En loge, on sait très bien expliquer que la pierre ne se taille pas en tapant dessus au hasard. Que le maillet sans ciseau, c’est de la brutalité. Que le ciseau sans maillet, c’est de la gesticulation. Et que la pierre, elle, ne dit qu’une chose : « Arrêtez de me prendre pour une enclume. »
Et pourtant, dans la vie profane, on dirait que certains ont décidé que taper directement sur la société au marteau, que cela la ferait évoluer plus vite.
Maillet, ciseau, pierre : le trio qu’on oublie trop vite
Le travail symbolique nous répète que le ternaire, ce n’est pas trois objets posés sur un autel pour faire joli. C’est un rythme : maillet, ciseau, pierre. Intention, discernement, transformation. Le maillet, c’est la volonté. Le ciseau, c’est la réflexion. La pierre, c’est la réalité.
Supprimez le ciseau : il ne reste que la volonté qui cogne.
Supprimez le maillet : il ne reste qu’un intellect qui racle la surface.
Supprimez la pierre : il ne reste que des discours qui ne touchent rien ni personne.
Autrement dit, le ternaire, ce n’est pas une option esthétique, c’est une méthode. Et dans la cité, cela s’appelle : réfléchir avant de taper, écouter avant de trancher, et se souvenir qu’en face, ce ne sont pas des blocs de granit, mais des êtres humains parfois sensibles.
La tentation viriliste de l’extrême
Et puis, comme si cela ne suffisait pas, revient régulièrement le grand classique :
« Une bonne guerre, ça remettrait de l’ordre. Ça formerait ces jeunes fainéants qui ne veulent plus rien faire, et hop, tout irait mieux. »
Non de Diou.
Il faudrait peut-être rappeler calmement que la guerre est le degré ultime de l’échec du ternaire : plus de ciseau, plus de discernement, juste des maillets qui s’abattent sur des pierres qu’on a déshumanisées.
Rêver d’une « bonne guerre » pour redresser une société, c’est un peu comme proposer de brûler la loge pour réchauffer les Frères. Radical, certes. Efficace, non.
Le milieu, ce n’est pas tiède
La voie du milieu n’est pas un compromis mou entre deux excès. Ce n’est pas « ni ceci ni cela », mais « au-delà de ceci et de cela ».
C’est plus exigeant que hurler avec les loups de son camp. Cela demande du courage, de la nuance, et un sens aigu de la responsabilité. Autant dire que ce n’est pas vendeur sur les plateaux télé.
Mais, pour une Franc-maçonnerie qui prétend travailler à l’édification de l’humain, il va bien falloir choisir :
Soit on continue à vénérer le ternaire en loge et à pratiquer le binaire dans la vie,
Soit on accepte que le vrai travail, le plus difficile, commence justement quand on referme la Porte du Temple.
Un rappel fraternel, mais pas tendre
Le Vénérable que je suis, n’a pas la prétention de sauver le monde. Mais je me permets un rappel : si nous ne sommes pas capables de nous, d’incarner un minimum sur la voie du milieu dans la cité, à quoi bon le faire dans nos rituels ?
Le maillet, le ciseau et la pierre ne sont pas des reliques liturgiques. Ce sont des avertissements permanents :
– Trop de maillet : tu détruis.
– Trop de ciseau : tu stérilises.
– Trop d’oubli de la pierre : tu théorises dans le vide.
Alors oui, le monde va vite, les discours se radicalisent, les extrêmes hurlent plus fort.
Mais précisément :
C’est peut-être le moment de vérifier si nous ne sommes pas simplement des tailleurs de pierre du discours… ou de vrais bâtisseurs de voie du milieu.
Et, par pitié, la prochaine fois que quelqu’un lâche « Une bonne guerre, ça réglerait tout », proposez-lui plutôt une bonne tenue, un bon silence, et trois coups… mais sur son propre ego.
