La création de la franc-maçonnerie suite à la formation de la Grande Loge de Londres et de Westminster en 1717 est généralement comprise comme une initiative de la « société civile » par l’intermédiaire des loges existantes à Londres. Cette explication est généralement admise par de nombreux historiens de la franc-maçonnerie.
Plus de trois siècles après, on ne peut s’empêcher d’avoir un autre regard.

Mon attention a été attirée par l’existence d’un acteur particulier : émigré français, protestant, vraisemblablement Franc-maçon, au service de Robert Walpole, un homme clé au service du Roi de Grande Bretagne, Georges Ier : Charles Delafaye (1677-1762)
Charles Delafaye fut une figure administrative et politique de premier plan dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, notamment sous le règne des premiers rois de la Maison de Hanovre. Bien que peu connu du grand public, son rôle fut central dans les structures gouvernementales et monarchiques, et il fut également lié à la naissance officielle de la franc-maçonnerie spéculative moderne.
Issu d’une famille huguenote réfugiée, il a occupé la fonction de secrétaire adjoint du Conseil privé de Sa Majesté (Privy Council). Il fut également Clerk of the Signet, c’est-à-dire responsable de l’authentification des documents officiels émanant du souverain.
Proche du pouvoir whig, en lien avec les cercles de Robert Walpole, il avait accès aux plus hautes sphères de l’État, notamment dans les domaines du renseignement, des communications royales, de la diplomatie et des affaires internes.

Proche de James Anderson, son nom figure dans la dédicace officielle des Constitutions d’Anderson (1723) « The Right Honourable Charles Delafaye, Esq., Secretary to His Majesty’s Privy Council ».
Charles Delafaye fut un haut fonctionnaire hanovrien de confiance actif sous les règnes de George Iᵉʳ et George II, dans une Angleterre marquée par le triomphe du parti whig, la consolidation du pouvoir monarchique parlementaire et la lutte contre les jacobites (partisans des Stuarts).
Il eut la réputation d’une discrétion exemplaire et faisait partie de ces hommes de l’ombre qui assurent la continuité du royaume sous l’autorité d’un gouvernement hanovrien dirigé par Robert Walpole. Il devrait exister un portrait de Charles Delafaye au musée d’Orsay.
Rappelons qu’en 1707, l’acte d’alliance entre l’Angleterre et l’Écosse crée le Royaume de Grande Bretagne avec sur le trône la Reine Anne, dernière souveraine de la lignée des Stuart. En 1714, ce sera Georges Ier de la Maison de Hanovre qui prendra le relais.
A cette époque le conflit entre les Stuarts et la Maison de Hanovre est toujours très actif et les deux camps ont des soutiens.
Tout se passe comme si la création de la Grande Loge de Londres et de Westminster en 1717 a été justifiée par la volonté d’apporter un soutien au Roi Georges Ier.
Les principaux acteurs de cette création, Anthony Sayer, George Payne, Jean Théophile Désaguliers, James Anderson et Charles Delafaye.
Sur la base des recherches historiques sérieuses (Knoop & Jones, Stevenson, Prescott, Hamill), parmi les personnalités fondatrices connues la Grande Loge de Londres et de Westminster en 1717, aucune n’apparaît proche des Stuart, et celles qui marqueront l’histoire sont des proches de la Maison de Hanovre.

Aujourd’hui, on peut affirmer que la création de la Grande Loge de Londres et de Westminster fut un pari osé, réfléchi et dynamique pour participer à la création d’un grand état moderne. Si le Royaume Uni a réussi ce pari, nul doute que la franc-maçonnerie y a contribué ! Aujourd’hui encore, dans le monde entier, la référence maçonnique demeure la Grande Loge Unie d’Angleterre. Modestement, par ses huguenots émigrés, et en particulier Désaguliers et Delafaye, la France y a participé.
Dans un autre registre de l’histoire, Un autre élément intervient quelques années plus tard : la création du Rite Ecossais Ancien et Accepté en 1804
Il y a là aussi les raisons affichées et peut-être aussi d’autres raisons.
Officiellement la création du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA), en 1804 à Paris, avait pour but :
- D’unifier et organiser les hauts grades écossais qui proliféraient sans ordre ni cohérence en France.
- De donner une structure stable, hiérarchique et complète (33 degrés), inspirée du système américain.
- De fonder un Suprême Conseil, instance dirigeante du rite, à la manière des juridictions continentales.
Mais le contexte est important :
En Angleterre :
- En 1707 c’est la création de la Grande bretagne suite à l’union de l’Angleterre et de l’Ecosse,
- En 1714, c’est l’avènement de Georges Ier, premier monarque issu de la Maison de Hanovre suite à l’éviction des Stuarts.
- En 1717, c’est la création de la Première Grande Loge de Londres et de Westminster (des Modernes).
- En 1751, c’est la scission avec les Anciens, qui revendiquent une tradition plus écossaise et irlandaise.
- En 1813, ce sera la fusion des deux au sein de la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA).
- La franc-maçonnerie anglaise rejette les hauts grades comme non essentiels, voire irréguliers.
En France :
- Depuis le XVIIIe siècle, les hauts grades se multiplient.
- Le Grand Orient de France est la puissance dominante, mais les écossais veulent affirmer leur propre tradition.
- Le REAA devient une alternative à l’hégémonie du Grand Orient, mais aussi à la vision anglaise.
Donc, tout se passe comme si cette création du REAA, dans le contexte d’un conflit politique entre les deux grandes puissances européennes, était une machine de guerre française destinée à s’opposer à la franc-maçonnerie britannique. Ce constat se comprend si on se rappelle que :
- Le royaume de Grande Bretagne défend une maçonnerie symbolique stricte.
- Le REAA incarne une maçonnerie progressive, initiatique, hiérarchisée sur 33 degrés.
- Le Suprême Conseil s’inscrit dans une tradition anti-monarchique, républicaine et libérale, à l’opposé du modèle anglais (protestant, royaliste, conservateur).
L’instrumentation du REAA comme moyen de contrer l’influence d’une franc-maçonnerie anglaise « hanovrienne » est corroborée par l’allégeance du Chevalier de Ramsay aux Stuart.
Parmi les historiens qui ont étudié la création de la Grande Loge de Londres et de Westminster et du REAA, citons André Kervella qui dans son ouvrage « Kadosh » démontre le processus de création d’un « haut » grade, le chevalier Kadosh.
Dans le contexte de l’opposition entre le Royaume Uni et le Royaume de France (puis de l’Empire napoléonien) avec son lot de rivalité politique, coloniale, militaire, religieuse et culturelle, la création du REAA fut un projet politique qui n’aura pas complètement réussi mais au moins il a été tenté.
Avec le recul historique, il n’est pas question de juger. On peut constater que l’engagement de personnalités maçonniques de premier plan pour réaliser un projet politique fut une réalité.
Cette appréciation des motivations politiques ayant présidé à la création de notre ordre explique de nombreux éléments qui caractérisent encore aujourd’hui notre institution.
La franc-maçonnerie est fondamentalement un lieu proche du pouvoir. Ses membres sont dans l’action au service de la société de leur époque. Il y eut de nombreux échecs mais aussi de belles réussites. Intrinsèquement en retrait, les francs-maçons ne sont pas destinés à occuper les premiers rôles ; ce sont des personnalités aidantes, par leur intelligence et leur capacité à créer des « brain trusts » au service du bien public. Bien sûr, il y eut des dérives et des pas de côté par des mythomanes incompétents. Mais notre organisation a préservé l’essentiel : la capacité du dépassement !
Aujourd’hui encore, notre avenir dépendra de notre capacité d’engagement au service d’une cause.
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