Dans son numéro 115, La Chaîne d’Union (LCU) ne se contente pas de revenir sur Hiram. La revue fait travailler le mythe, le rite, l’histoire, la théologie implicite et la vie intérieure des grades avec une densité remarquable.
Pour nos fidèles lecteurs(trices), nous avons choisi de placer notre focale sur le très beau texte de Edgar Abela, « Hiram et la rectification », tout en soulignant la tenue d’ensemble du numéro, la qualité de l’éditorial de Jacques Garat, la vigueur des contributions de Philippe Foussier, Daniel Beaune, Roger Dachez, Gaël Meigniez, Jean-Pierre Gonet, Stéphane Itic, et la belle justesse des notes de lecture signées Jacques Garat et Yonnel Ghernaouti.

Il existe des numéros de revue qui alignent des signatures et des thèmes, puis il existe des numéros qui composent une véritable chambre de résonance
Celui-ci appartient à la seconde famille. Tout y semble ordonné par une gravitation intérieure, comme si Hiram, loin d’être seulement une figure obligée de la maîtrise, redevenait ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, un foyer de pensée, une épreuve de lecture, un miroir rituel tendu à la conscience maçonnique. Ce numéro de LCU a cette qualité rare de faire sentir que le mythe ne vit pas seulement par répétition, mais par interprétation, et que l’interprétation n’a de valeur qu’à la condition de ne pas mutiler le symbole.
L’éditorial de Jacques Garat donne immédiatement le ton avec une intelligence d’architecture qui mérite d’être saluée

Il ne se contente pas d’annoncer un dossier. Il en dessine la nécessité et, plus encore, la respiration. Jacques Garat rappelle avec netteté que la centralité de Hiram n’allait pas de soi dans les sources scripturaires et que la construction maçonnique du troisième grade relève d’une élaboration progressive dont la force est d’avoir fini par structurer l’imaginaire initiatique. Cette mise en perspective est décisive, car elle épargne deux écueils qui appauvrissent trop souvent les lectures. D’un côté la naïveté répétitive qui traite le mythe comme une donnée immobile. De l’autre l’hypercritique desséchante qui croit dissoudre le sens en rappelant la genèse. Jacques Garat tient la ligne de crête. Il restitue la formation du récit tout en préservant sa fécondité symbolique. C’est exactement ce que l’on attend d’un éditorial de revue d’études, mais c’est plus rare qu’il n’y paraît.
Cette tenue initiale éclaire tout le volume, y compris les articles qui, en apparence, s’éloignent du dossier.

Dans la rubrique « Matière à débats », Philippe Foussier signe un texte fort sur « deux siècles et demi d’une haine obsessionnelle », qui ne relève pas de la seule dénonciation mais bien d’une analyse serrée, nourrie par la parution en janvier 2026 du dernier ouvrage deChristian Jassogne, en collaboration avec Jean-Jacques Benaiem, Le mythe du complot judéo-maçonnique, publié à Mons aux éditions de l’Université de Mons. Nous y lisons la persistance d’un mécanisme de fixation, un imaginaire hostile qui se recompose sans cesse, changeant de vocabulaire, de contexte et de supports sans jamais renoncer à sa matrice.

Ce que Philippe Foussier met en lumière, ce n’est pas seulement une succession d’épisodes, mais une véritable pathologie de la projection collective. Dans un numéro placé sous le signe de Hiram, cette présence n’a rien d’accidentel. Elle rappelle que toute tradition initiatique expose aussi celles et ceux qui la portent à la caricature, au fantasme et à la haine. L’ombre suit la lumière, et la revue a raison de ne pas dissocier la méditation symbolique du combat intellectuel contre les simplifications toxiques.
Daniel Beaune, avec « L’aube menacée, L’Enfant, le Temple et la Patrie », apporte une méditation d’une tonalité tout autre, mais dont la place dans l’ensemble apparaît vite très juste. Il y est question de transmission, de fragilité, d’avenir, d’idéal et de lien sacrificiel. Là encore, le texte ne se contente pas de concepts. Il travaille des images vives et des tensions concrètes. L’enfant n’y est pas seulement une figure morale. Il devient l’épreuve même de notre rapport au temps, à ce que nous bâtissons et à ce que nous trahissons parfois en prétendant transmettre. Le Temple n’est plus une métaphore confortable. Il redevient une question adressée à la responsabilité des vivants. Quant à la Patrie, Daniel Beaune la soustrait aux usages appauvris qui l’ont tant défigurée pour la replacer dans un horizon de fidélité et de vigilance. Ce texte agit comme une alarme grave dans un numéro dominé par Hiram, et ce n’est pas un détour mais un approfondissement. Toute réflexion sur l’édification et la perte appelle, tôt ou tard, cette interrogation.

Le dossier « Quatre regards sur Hiram » constitue évidemment le cœur battant du numéro. Roger Dachez ouvre la séquence avec la sûreté documentaire que nous lui connaissons. Son texte sur le passage du fondeur d’airain à l’architecte du Temple de Salomon ne cherche pas à flatter une mythologie paresseuse. Il remonte les couches, distingue les strates, examine la fabrique du récit. Ce travail est précieux parce qu’il restitue à Hiram sa généalogie symbolique au lieu de l’emprisonner dans une image tardive prise pour un absolu. Roger Dachez montre la construction d’un personnage et, ce faisant, nous rappelle que la tradition maçonnique n’est pas une simple conservation mais une opération de mémoire créatrice. Lire Hiram à cette hauteur, c’est accepter que la vérité symbolique ne se confonde pas avec le littéralisme historique, et qu’un mythe puisse devenir plus opératif encore lorsqu’on comprend comment il s’est composé.
Gaël Meigniez, avec son texte sur les origines du mythe d’Hiram, élargit le champ et déplace le regard vers un paysage culturel plus vaste. C’est un apport essentiel. Nous quittons le seul récit rituel pour retrouver l’épaisseur d’un monde d’images, de motifs, d’héritages, de transmissions diffuses. Cette approche a le mérite de désenclaver la maçonnerie sans la dissoudre. Hiram n’y apparaît plus comme une apparition isolée mais comme une cristallisation. Il concentre des lignes anciennes, des mémoires de métiers, des imaginaires religieux, des formes de noblesse symbolique attachées à l’art de bâtir. Le texte de Gaël Meigniez donne à sentir que la maçonnerie, lorsqu’elle reprend Hiram, ne prélève pas un personnage sur une étagère. Elle recueille une longue sédimentation de significations et la fait travailler dans son propre laboratoire rituel. Ce type de lecture est salubre, car il restitue à la tradition sa profondeur de champ.
Puis vient le texte de Edgar Abela

Et c’est là que ce numéro, à nos yeux, atteint une intensité singulière. Hiram et la rectification est un très beau texte, non parce qu’il orne le sujet, mais parce qu’il l’ordonne avec une sobriété habitée. Edgar Abela ne traite pas Hiram comme un motif général que l’on pourrait promener d’un rite à l’autre sans conséquence. Il prend au sérieux la spécificité du Rite Écossais Rectifié et, plus encore, la cohérence spirituelle qu’il imprime à la figure de Hiram. Cette exigence change tout. Nous ne sommes plus dans la comparaison décorative des variantes. Nous sommes devant une herméneutique de rite.

Edgar Abela rappelle d’abord ce point fondamental, et souvent mal tenu dans les discussions ordinaires, que Hiram constitue une figure nodale du grade de Maître dans les rites maçonniques, mais que sa mise en œuvre symbolique n’est jamais identique d’un système à l’autre. Cette nuance pourrait sembler technique. Elle est en réalité initiatique. Car un rite n’est pas seulement un arrangement de signes. C’est une manière de conduire l’âme à travers une dramaturgie, une économie des épreuves, un régime de parole, une théologie implicite, une anthropologie spirituelle. En montrant ce que le Rectifié fait à Hiram, Edgar Abela montre ce que le Rectifié fait au maçon.
Le grand mérite de son article est de ne pas séparer les éléments du rituel, les tableaux, les devises, les vertus, les transformations de grade, et le cadre doctrinal dans lequel ils reçoivent leur sens.
Là où tant de commentaires fractionnent, Edgar Abela relie. Il fait apparaître la continuité de la figure, depuis les données communes de la maîtrise jusqu’à la singularité du quatrième grade rectifié, où s’opère un changement d’échelle spirituelle. Ce déplacement est formulé avec une grande précision. Il ne s’agit pas d’un simple supplément de décor ni d’une inflation de titres. Edgar Abela montre qu’il y a passage de perspective, et même passage de condition symbolique, à travers la question des vertus cardinales, du dépouillement, de la seconde naissance, du « corps de gloire » et de la réconciliation promise.
C’est là que son texte devient, au sens fort, initiatique
Nous sentons qu’il écrit depuis une fréquentation intérieure du rite et non depuis une curiosité externe. La lecture qu’il propose du tableau de maître et de la colonne brisée, puis de leur reprise et transfiguration dans le parcours rectifié, touche juste parce qu’elle demeure toujours au contact du travail maçonnique réel. La colonne n’est pas réduite à une image funéraire.

Elle devient la signature d’une condition humaine blessée, l’inscription visible d’une rupture qui appelle non pas seulement consolation, mais transformation. Le bateau en péril, la devise latine de silence, d’espérance et de force, le mausolée, les vertus, puis la figure de Hiram relevée et glorieusement entourée, tout cela n’est pas accumulé comme une collection d’emblèmes. Edgar Abela y lit un itinéraire. Il montre comment le Rectifié met le maçon en demeure de convertir l’émotion du drame en discipline intérieure.
Son insistance sur la place des vertus cardinales mérite d’être relevée avec force
Dans beaucoup de lectures contemporaines, la maîtrise est volontiers absorbée par la seule méditation sur la mort et la perte. Le Rectifié, tel que l’expose Edgar Abela, ne nie rien de cette expérience, mais il refuse qu’elle devienne une fascination close. La mort d’Hiram n’y est pas un arrêt du sens.

Elle est la condition d’un travail de rectification qui engage la volonté, la conduite, le gouvernement de soi, la réorientation du désir. Ce point rejoint profondément les grandes traditions de l’ascèse symbolique et de l’hermétisme intérieur. Mourir à une forme de soi pour laisser opérer une recomposition plus juste ne relève pas seulement d’une rhétorique initiatique. C’est un programme de transmutation au sens plein, où la matière première demeure l’homme même.
Edgar Abela éclaire aussi avec netteté la spécificité doctrinale du Rectifié, en particulier son arrière-fond chrétien et la dynamique de réintégration qui traverse le système willermozien.
Là encore, le texte ne se perd pas dans l’abstraction

Il montre comment cette doctrine infléchit concrètement la lecture de Hiram. Le personnage cesse d’être uniquement le témoin tragique d’une fidélité assassinée. Il devient l’emblème d’un devenir, la figure d’une restauration possible, la forme même d’une promesse de réconciliation. Ce déplacement est considérable. Il donne à Hiram une amplitude que beaucoup de lectures réduites ignorent. Nous passons d’un héroïsme funèbre à une pédagogie spirituelle de la renaissance. Edgar Abela n’édulcore pas la violence du mythe. Il en dégage la finalité.

La courte biographie de Edgar Abela, telle qu’elle apparaît dans ce numéro, éclaire cette qualité sans jamais la réduire à un curriculum
Avocat honoraire, reçu apprenti au Rite Écossais Rectifié en 1976 à L’Étroite Persévérance à l’Orient de Gardanne, affiliée au Grand Orient de France, Edgar Abela a parcouru le cursus rectifié tout en menant en parallèle un cheminement au REAA au sein du Grand Collège des Rites Écossais du GODF. Il est également membre de l’Aéropage de recherche Sources du GCDRE-GODF. Cette trajectoire n’a rien d’anecdotique. Elle explique la double qualité de son regard, à la fois intérieur au Rectifié et capable de comparaison sans confusion. Sa bibliographie, au sens vivant du terme, se lit dans ce geste de transmission exigeante consacré aux formes, aux degrés, à la doctrine et aux conséquences spirituelles de la pratique. Ce n’est pas une bibliographie de vitrine. C’est une bibliographie de travail, de rite, de fidélité, où l’écriture vient après la fréquentation et non à sa place.

Le texte de Jean-Pierre Gonet, « Hiram l’insaisissable », prolonge admirablement le dossier en refusant toute clôture. Après les approches historique, généalogique et rectifiée, il fallait une méditation sur l’excédent du personnage, sur ce qui se dérobe dès que nous croyons l’avoir fixé. Le titre dit bien la nature de l’entreprise. Hiram reste insaisissable non parce qu’il serait flou, mais parce qu’il déborde les définitions univoques. Jean-Pierre Gonet restitue cette mobilité profonde. Hiram y apparaît comme une figure de convergence entre texte biblique, imaginaire initiatique, projections du grade et travail intérieur du récipiendaire. Cette insaisissabilité n’est pas un défaut de concept. Elle est la marque de la fécondité symbolique. Le dossier se ferme ainsi sur une ouverture, ce qui est la meilleure manière de traiter un mythe vivant.
Stéphane Itic, dans la rubrique « Études et recherches », propose un déplacement encore plus ample avec son étude sur un fragment de Plutarque concernant l’initiation isiaque. Nous pourrions croire que le lien avec Hiram se relâche. Il se resserre en réalité par un autre chemin. Le texte rappelle que la maçonnerie ne cesse d’être lue dans le miroir des initiations antiques, avec tout ce que cela suppose d’analogies, de prudence, de fascination comparative et de discernement historique. La force d’un tel article, dans un numéro comme celui-ci, est d’empêcher le repli autocentré. Il remet la maçonnerie dans la longue histoire des formes initiatiques rêvées, héritées, réinventées. Il interroge la légitimité des rapprochements sans renoncer à leur puissance heuristique. Cette tension entre histoire, symbolique et imaginaire des origines est, elle aussi, au cœur de la culture maçonnique.
Et puis il y a la fin du volume, qui n’est pas un appendice mais une respiration critique à part entière, avec les notes de lecture de Jacques Garat et de Yonnel Ghernaouti


Il faut les mettre en avant, comme tu le souhaites, parce qu’elles donnent à la revue ce supplément d’âme intellectuelle qui la distingue. Une revue de pensée maçonnique se juge aussi à sa manière de lire les livres des autres. Jacques Garat et Yonnel Ghernaouti y tiennent une ligne d’exigence, de curiosité, de mise en perspective, qui refuse le signalement neutre comme l’éloge automatique. Leurs notes prolongent le travail du numéro en ouvrant d’autres portes et en rappelant que la lecture, dans le champ maçonnique, n’est pas consommation de titres mais exercice de discernement. Elles confirment que La Chaîne d’Union demeure une revue où la bibliographie n’est pas décorative et où la critique demeure une pratique de probité.
Ce numéro 115 réussit ainsi quelque chose de plus difficile qu’un bon dossier thématique

Il fait dialoguer des régimes de pensée différents sans les niveler. Il tient ensemble la polémique historique, la méditation politique et spirituelle, l’érudition des sources, l’herméneutique de rite, la réflexion comparatiste et la critique bibliographique. La cohérence n’est pas imposée de l’extérieur. Elle naît de la manière dont la revue travaille ses objets avec sérieux et sans pesanteur. Hiram y est partout, même lorsqu’il n’est pas nommé, parce que le numéro tout entier réfléchit la question de la transmission, de la perte, de la fidélité, de la rectification et de la renaissance.
Pour 450.fm, notre choix de mettre l’accent sur Edgar Abela n’enlève rien aux autres contributions. Il dit simplement que Hiram et la rectification touche une zone décisive de la sensibilité maçonnique contemporaine, là où la connaissance des formes ne vaut que si elle se transforme en orientation intérieure. Dans un temps saturé de commentaires rapides, ce texte rappelle qu’un rite n’est vivant que lorsqu’il rectifie réellement celui qui le pratique. Et cela, au fond, vaut pour la lecture elle-même.

Avec ce numéro, La Chaîne d’Union ne livre pas seulement un dossier sur Hiram. Elle rend à la figure du Maître sa gravité, sa pluralité et sa puissance de travail. Et dans cette constellation, le texte de Edgar Abela demeure longtemps en nous, comme une lumière tenue, exigeante, qui ne sépare jamais le symbole de la conversion intérieure.
La Chaîne d’Union – Quatre regard sur Hiram
Revue d’études maçonniques, philosophiques et symbolique
publiée par le Grand Orient de France.
Collectif – Conform édition, N°115, Janvier 2026, 96 pages, 14 € / À commander chez Conform édition


