Il va de soi que pour les Francs-maçons traditionalistes – la majorité en France – la laïcité n’est pas la lutte contre la religion, mais au contraire une démarche d’ouverture sans a priori ni exclusive à toutes les spiritualités, qu’elles soient d’inspiration religieuse ou qu’elles ne le soient pas. Pour eux en effet, la laïcité ne peut se concevoir que comme une démarche individuelle, dans le cadre de la liberté qu’a chaque individu de ses conceptions métaphysiques, spirituelles ou religieuses.
Poser la question de la laïcité, c’est donc en fait l’occasion de réfléchir à ce qu’est la spiritualité dans les diverses Grandes Loges traditionnelles, à ce qui fait de l’ascèse initiatique de leurs Frères et Sœurs une démarche spirituelle au sens que qu’ils donnent à cette posture de l’esprit qui considère à la fois immanence et transcendance.
Le sujet a aussi une incidence dans le débat entre obédiences.

En effet, certaines obédiences mettent la croyance en Dieu et sa volonté révélée comme préambule à la régularité et, pour certaines, à l’établissement de relations fraternelles et de liens de reconnaissance, tandis que d’autres dénoncent l’adhésion aux principes d’une religion comme une aliénation de la liberté de pensée.
La plupart des Grandes Loges en France ne s’alignent ni sur l’une ni sur l’autre de ces positions. Respectueuse de l’absolue liberté de conscience et de croyance des Frères des Loges qu’elle fédère, ces Grandes Loges sont attachées aux principes énoncés lors du Convent de Lausanne voici 140 ans.
Rassemblés dans la seule adhésion à un principe créateur sous le nom de Grand Architecte de l’Univers, ces Grandes Loges invitent les initiés à un perfectionnement personnel fondé sur la spiritualité, sans imposer ni critiquer aucune foi particulière.
C’est ainsi qu’elles entendent promouvoir et pratiquer une véritable spiritualité laïque.
Souvenons-nous ensemble du premier paragraphe des premières Constitutions de la première Grande Loge maçonnique, telles qu’elles ont été rédigées par le Pasteur James Anderson en 1723 sous l’inspiration et le contrôle d’un autre pasteur anglican, Jean-Théophile Desaguliers, le secrétaire et l’assistant d’Isaac Newton, qui défendait devant ses amis de la Royal Society la Théorie de la gravitation universelle mais aussi le pro-Grand Maître de la Grande Loge de Londres. A ce titre, dans le droit-fil de la philosophie naturaliste prônée par Newton, Desaguliers prônait l’existence d’une loi morale elle aussi universelle.

Pour que la Franc- maçonnerie puisse échapper aux divisions qui avaient ensanglanté l’Europe et les Iles britanniques, Desaguliers veilla à ce que les Constitutions de la Grande Loge, tout en écartant la possibilité qu’un Maçon soit un Athée stupide ou un libertin irréligieux, ne le soumette qu’à « cette Religion que tous les Hommes acceptent, laissant à chacun son opinion particulière, et qui consiste à être des Hommes bons et loyaux ou Hommes d’Honneur et de Probité, quelles que soient les Dénominations ou Croyances qui puissent les distinguer; ainsi, poursuit le texte rédigé par Anderson, la Maçonnerie devient le Centre d’Union et le Moyen de nouer une véritable Amitié parmi des Personnes qui eussent dû demeurer perpétuellement éloignées. »
C’est à ces principes, rédigés il y a près de trois siècles, que les Grandes Loges traditionnelles entendent se conformer aujourd’hui.
La spiritualité dont nous parlons ici, c’est ce qui se rattache à la quête de sens, à la quête de valeurs, à la quête d’espérance.

Sans doute du fait de la forte imprégnation de notre culture judéo-chrétienne, la spiritualité est peu ou prou souvent confondue avec la religion, avec la foi. Bien sûr, il existe, cela va sans dire, une spiritualité religieuse, qui se fonde sur l’acceptation, la croyance non remise en question, en un corpus de vérités immanentes.
Mais spiritualité peut s’entendre tout aussi bien comme étant dans l’univers de la métaphysique, renvoyant à une recherche qui a pour objet la recherche de la connaissance, celle des causes de l’univers et des principes premiers.
En fait, nous peut convenir ensemble que la démarche spirituelle est l’expression d’une aspiration aussi ancienne que l’humanité, et qui existait bien avant les institutions religieuses.
De nombreux penseurs de la société dite « post-moderne » ont prôné une spiritualité sans appartenance à une institution religieuse ni à une croyance religieuse particulière.
On peut citer par exemple le philosophe Vladimir Jankélévitch qui tentait d’approcher au plus près les fondamentaux d’une spiritualité commune à toute l’espèce humaine, en quelque sorte une « philosophie première ; ou encore le philosophe, sociologue et historien des religions Frédéric Lenoir qui explique : » Croyant ou non, religieux ou non, nous sommes tous plus ou moins touchés par la spiritualité, dès lors que nous nous demandons si notre existence a un sens, s’il existe d’autres niveaux de réalité ou si nous sommes engagés dans un authentique travail sur nous-mêmes ».
C’est donc bien un sujet sur lequel les Francs-Maçons sont fondés à réfléchir, quelles que soient leurs convictions métaphysiques personnelles.

Certains auteurs contemporains, comme André Comte-Sponville, prônent une spiritualité sans Dieu, sans dogmes, sans église, qui nous prémunisse autant du fanatisme que du nihilisme.
On peut alors définir la spiritualité comme la prise en compte de tous les possibles de l’esprit, une posture philosophique trop fondamentale pour qu’on l’abandonne aux intégristes de tous bords.
Pour Luc Ferry, c’est l’amour qui dans le monde d’aujourd’hui met du sens dans nos vies. Dès lors, par-delà l’humanisme des Lumières et ses critiques, par-delà Kant et Nietzsche, une nouvelle spiritualité naît de la sacralisation de l’humain par l’amour.
Quelles que soient nos conceptions personnelles, nous sommes en effet tous attachés au respect de quatre principes fondamentaux : la garantie absolue de la liberté de conscience, le respect de la diversité des options spirituelles, la mise en pratique d’une tolérance partagée, et la détermination à construire un cadre de rapports sociaux tels qu’ils fondent l’espace commun, le « vivre ensemble » auquel nous aspirons.
Au passage, il faut noter que dire cela, c’est se démarquer clairement d’attitudes davantage « laïcardes » que véritablement laïques. En fait, il ne faut pas confondre laïcisme – qui est une posture militante politique – et laïcité, qui est une option éthique et philosophique.
Pour autant, il faut être clair : bien sûr, les Francs-maçons ne sont pas les adeptes d’une sorte de religion, non plus qu’ils ne s’inscrivent dans le mouvement ni l’esprit des religions, mais pas davantage, il faut bien le souligner, dans un mouvement contre les religions. La Franc-maçonnerie telle que nous la vivons n’est ni religieuse, ni anti-religieuse.

Les textes fondamentaux des obédiences maçonniques traditionnelles indiquent clairement que chaque Frère ou chaque Sœur est laissé libre de ses convictions et de sa pratique religieuse, pour n’exiger que la reconnaissance du Principe Créateur nommé Grand Architecte de l’Univers.
Chacun ou chacune peut avoir de ce Principe la perception qu’il veut, celle d’un Dieu qui s’est révélé à sa Création et que l’on peut louer, prier ou invoquer, ou celle d’un ensemble de lois mathématiques, physiques, qui organisent l’Univers et son évolution depuis le Big Bang initial, s’il n’a jamais eu lieu…
Mais même dans cette perception que l’on pourrait qualifier de « matérialiste », nous adoptons une posture particulière, qui est celle du « cherchant ». Que cherchons-nous ?
Par contraste avec la démarche du chercheur scientifique, qui vise à expliciter le Monde en identifiant, avec toujours plus de rigueur et de précision, tous les « comment« , notre démarche de cherchant tente, autant que cela est possible à un esprit humain, d’appréhender le Plan derrière ses manifestations, d’identifier l’Unité derrière la multiplicité et la diversité, bref, de s’approcher d’une perception du « pourquoi« .
La démarche est donc totalement, et exclusivement, spirituelle.
La démarche du franc-maçon ou de la franc-maçonne traditionaliste est une démarche intérieure, intime, qui doit conduire l’initié – celui qui s’est un jour mis en chemin – à ce qui constitue pour nous la Connaissance, c’est-à-dire la Vérité au sens de la perception du Plan, l’intuition de la règle fondamentale qui engendre et organise l’univers sensible.
Cette démarche, cette quête de la Vérité, et de la Connaissance, vise à donner du sens à mes pensées et à mes actions, à agir selon des valeurs, en fait, à me permettre de me comporter en sujet plutôt qu’en objet. Finalement, cette démarche conduit à ma liberté, et à ma responsabilité qui en est le corollaire.

La Franc-maçonnerie que nous pratiquons réfute l’asservissement à des dogmes. Pourtant, l’invocation « à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers » utilisée dans les loges de Rite Écossais Ancien & Accepté ne constitue-t-elle pas un dogme ? Nullement.
En effet le prérequis de ce rite, le plus pratiqué en France, est bien de voir dans le Grand Architecte un principe organisateur et non nécessairement une divinité, a fortiori une divinité révélée, sans toutefois réfuter cette conception.
Affirmer que l’univers est organisé, ordonné selon des règles que l’on peut décrire par les outils des sciences, ne suppose ni n’interdit aucune croyance, ne requiert ni ne fait obstacle à aucune foi particulière ni aucune pratique religieuse quelle qu’elle soit.
Au contraire, la Franc-maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté, en travaillant à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers, respecte et encourage la liberté de chacun de ses membres à donner à ce principe la dimension qui correspond à ses propres convictions métaphysiques ou spirituelles.
Le Franc-Maçon cherche à devenir un homme de connaissance. Il cherche avec la même ardeur à être un homme de conscience.
Il faut évoquer ici l’invitation socratique : « Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les dieux ».
Avec persévérance, le cherchant va éveiller progressivement sa conscience et son esprit à la perception de la double transcendance que sont sa propre transcendance intérieure en même temps que celle de l’Univers. Cette vision, depuis des siècles, est celle à laquelle vise la progression initiatique des véritables maçons.
La démarche maçonnique est donc une quête, un éveil progressif. En fait, on pourrait définir la démarche à laquelle invite la Franc-maçonnerie comme une philosophie de la question, et comme telle, une démarche de spiritualité.

Pour autant, le Franc-maçon n’est pas le prêtre d’une nouvelle religion, et encore moins le gourou d’une nouvelle secte qui se voudrait la conscience du monde tout en ignorant les défis auxquels le monde est affronté. Il est au contraire, pour l’essentiel de son temps et de son action, au cœur de ce monde qu’il espère simplement « agir » avec conscience.
La Franc-maçonnerie, notamment la Franc-maçonnerie de Rite Écossais Ancien en Accepté, est indiscutablement spirituelle et spiritualiste en ce qu’elle invite les Frères et les Sœurs qu’elle initie à des activités qui se rapportent à l’esprit et à sa vie – au sens de l’expression vie de l’esprit -.
Ainsi pour le Franc-maçon ou la Franc-maçonne la spiritualité désigne, au-delà de visions religieuses ou mystiques, la capacité que possède l’être humain de s’interroger sur son existence et sur sa place dans l’univers.
La spécificité de la démarche maçonnique est de ne se fonder sur aucune réponse toute faite, sur aucun dogme ; c’est au contraire un questionnement permanent, le refus des certitudes immuables et préétablies, des jugements définitifs et préconçus.
Le cherchant Franc-maçon est en quête de Connaissance. A ce titre, il travaille à découvrir- en fait plus humblement à approcher -, au travers d’une démarche intérieure de questionnement sur lui-même, non pas des certitudes descriptives mais une approche intuitive qui lui permette de percevoir, d’apercevoir quelque chose de l’ordre du sens.
Du sens du monde pour donner un sens à sa vie, un sens qui se fonde harmonieusement dans celui de l’Univers, qui concoure à sa beauté et à son développement harmonieux.

Ainsi, notre démarche de cherchant a vocation à structurer le champ de notre conscience – à en organiser le sens. Cette idée d’organisation, d’orientation, d’ordre harmonieux des choses se retrouve dans la devise inscrite à l’Occident de nos Temples : Ordo ab chao, faire naître l’ordre du désordre.
Le Grand Architecte est reconnu comme le Principe créateur de l’Univers, dont la manifestation ne s’est pas limitée à l’hypothétique instant initial mais qui organise et régit l’Univers dans tous ses composants et dans leurs rapports entre eux. Au-delà, l’Ordre maçonnique n’impose ni n’interdit la croyance en aucune révélation et n’exclut ni ne fait référence à aucun au-delà qui s’imposerait à tous comme à chacun. L’Ordre invite donc à une démarche de liberté de conscience, de liberté de croyance et de pensée, une voie spirituelle, un chemin de vie qui forme, en fait qui transforme l’homme par la spiritualité.
La spiritualité maçonnique peut s’entendre comme une invitation à se déterminer à progresser vers la Connaissance, vers la part d’universel et d’intemporel dont chaque élément de la Création, chaque être humain notamment, est porteur.
En cela, la voie que propose l’Ordre maçonnique n’est pas opposée à celle qu’offrent les religions mais se place au-delà de ces cadres de pensée, d’inspiration si élevée soient-ils.
La spiritualité maçonnique repose sur la capacité de l’homme, qui pourtant n’est que finitude, à appréhender par l’esprit la notion d’infini, d’universel et d’éternel. Là où règne l’esprit, le temps et l’espace sont abolis, comme tout ce qui peut diviser, faire obstacle à l’harmonie.
Des siècles durant, il a semblé que la seule spiritualité possible était celle qu’offraient les religions. C’est-à-dire les systèmes organisés autour d’une croyance en Dieu, en un Dieu révélé, donc un théisme. Ceci est particulièrement vrai en Europe, en en particulier en France, où cohabitent plusieurs religions.
Quoi qu’il en soit, il semblait acquis que religion et spiritualité, ou plutôt aspiration religieuse et quête spirituelle étaient synonymes.
C’était oublier les enseignements des philosophes grecs, de Spinoza, des néo-platoniciens, c’était faire bien peu de cas des spiritualités orientales, comme le bouddhisme ou le taoïsme, qui sont d’immenses spiritualités sans croyance en un Dieu, ni en une transcendance.
Ces « spiritualités de l’immanence » font une large place au sacré, considérant que chaque élément de la Nature porte une part de sacralité, sans faire aucune référence à quelque Divinité, à quelque Dieu que ce soit.
Il existe donc une, ou plutôt des spiritualités sans Dieu, comme il en existe avec Dieu.
Mais finalement, sont-elles si différentes ? N’ont-elles pas au contraire en commun de constituer des voies d’élévation de l’homme vers ce qu’il porte de meilleur en lui, vers sa complète réalisation, et sa pleine humanité ?
Avec ou sans Dieu, la spiritualité n’est-elle pas d’abord une recherche en soi-même, une quête de paix intérieure, de sagesse et de sérénité ?
Quant à la conception proposée par la Franc-maçonnerie avec le Grand Architecte de l’Univers, il s’agit d’un déisme, et non d’un théisme. Le sacré et le divin sont au cœur du Rite Écossais Ancien en Accepté, sans pour autant se référer à une révélation, ni à l’une d’elles plutôt qu’à une autre.

C’est dans cette disposition d’esprit, dans cette ouverture, que la spiritualité maçonnique s’ouvre à toute opinion, à toute tentative d’expliquer le sens du monde, à toute conscience qui se met en action au service de l’homme, ce qui commence par le travail sur soi-même, et la prise de conscience de soi.
Nous partageons la conviction que toutes les religions, toutes les spiritualités lorsqu’elles sont bien comprises invitent l’homme à conformer sa vie au même système de valeurs, au même idéal d’accomplissement, au même idéal d’humanité : se respecter soi-même, respecter autrui, sa vie, ses biens, son travail, aller dans le sens de l’équité, de l’ordre, de l’harmonie. En fait, je me sens proche de cette pensée d’Albert Einstein qui écrivait, en 1929 : « Je crois au Dieu de Spinoza, qui se révèle dans l’ordre harmonieux de ce qui existe.
Chacun de nous peut se sentir proche de cette pensée parce qu’à travers elle, il peut être proche de chacun des autres, quelle que soit sa croyance personnelle. Et donc se rapprocher de l’universel.
Face au manque angoissant de repères et de valeurs, la spiritualité maçonnique peut apparaître comme un recours, comme l’un des recours possibles.

Cette spiritualité, puisque c’est elle qui anime notre élan, c’est finalement cet état d’alerte permanent de la conscience, par rapport à soi-même, aux autres, au monde qui nous entoure.
Cette spiritualité c’est une ouverture vigilante de l’esprit, une tension permanente vers une conscience large, à la fois globale et libre.
Pour le Franc-maçon, pour la Franc-maçonne, il ne suffit pas d’élever son esprit. Il faut faire rayonner autour de soi la part de Lumière que l’on s’efforce de conquérir. Ce rayonnement, cette exemplarité, ne s’exprime pas qu’en pensées ou en paroles. Il s’exprime aussi, et peut-être surtout en actes. Alors l’œuvre commencée dans le Temple peut véritablement être poursuivie au dehors.
