ven 27 février 2026 - 17:02

Histoire de la franc-maçonnerie grenobloise (1804-1945) : des notables du Dauphiné aux maçons de la Résistance

Nous recevons depuis quelques mois des demandes très nettes de lectrices et de lecteurs qui souhaitent que nous quittions Paris et les grands récits nationaux pour suivre, au plus près du terrain, les chemins régionaux de la franc-maçonnerie.

Blason de Grenoble

Les Alpes occupent en ce moment le devant de la scène avec l’organisation annoncée des Jeux Olympiques et Paralympiques d’hiver 2030 dans les Alpes françaises.
Alors, pour ouvrir ce Tour de France des ateliers et des mémoires locales, nous commençons par Grenoble. Ville déjà marquée par les Jeux d’hiver de 1968, Grenoble redevient un nom qui circule, un carrefour d’imaginaires et de projets, et il est juste que nous y interrogions aussi ce qui se voit moins, l’histoire des loges, leur place dans la cité, leurs silences, leurs fidélités.


Capitale des Alpes, ville parlementaire devenue industrielle, Grenoble fut aussi une terre maçonnique où les loges accompagnèrent la modernisation du Dauphiné, les combats républicains, puis l’engagement clandestin face à Vichy et à l’occupant.

De 1804 à 1945, l’histoire maçonnique grenobloise épouse les soubresauts de la France, Empire, monarchies, République, persécution sous l’Occupation, renaissance à la Libération. Et lorsque les colonnes tombent, l’esprit du Temple, lui, cherche d’autres abris.

Des origines dauphinoises à la réorganisation impériale

Le Dauphiné n’entre pas tard dans la franc-maçonnerie. À Voiron, la loge Triple Union et Amitié revendique deux siècles d’existence légale dès 1788, tout en signalant qu’un sceau conservé dans ses archives porte la date de 1747, indice d’une ancienneté plus profonde, parfois diffuse, souvent difficile à documenter dans le détail. (Triple Union et Amitié)
Grenoble, dans cette géographie de vallées et de passages, se trouve naturellement prise dans ce mouvement de sociabilité éclairée, entre tradition urbaine, vie de garnison, et circulation des idées.

Après la tourmente révolutionnaire, le Premier Empire réorganise le paysage maçonnique. Le 5 décembre 1804, un acte d’union consacre la reprise en main et l’unification autour du Grand Orient, dans un moment où le pouvoir entend tenir ensemble ordre public et sociabilités. (napoleon.org)
Dans ce cadre, la maçonnerie grenobloise se recompose au début du XIXe siècle autour d’ateliers où se rencontrent notables, officiers, fonctionnaires, professions libérales. C’est une maçonnerie de cité, adossée à une ville administrative et judiciaire, à la fois prudente et laborieuse, attentive aux équilibres locaux.

Une franc-maçonnerie de notables dans la ville parlementaire et industrielle

Au fil du XIXe siècle, Grenoble change d’échelle. L’industrialisation, l’essor technique, l’université et les administrations fabriquent une nouvelle élite urbaine. Les loges reflètent ce basculement, parfois en avance, parfois en miroir. La loge Les Arts Réunis, dont la tradition républicaine est bien attestée et qui s’inscrit dans la durée à partir de 1824, est un bon observatoire de cette transformation. (Bibliothèque Municipale de Grenoble)

Les travaux de recherche soulignent une évolution sociologique nette. Aux origines, artisans et négociants y occupent une place importante. Puis, progressivement, les profils se déplacent vers les avocats, avoués, médecins, notaires, architectes, et la part des fonctionnaires devient significative autour de 1900. Autrement dit, la loge devient de plus en plus un espace de la bourgeoisie de robe et de service public, ce qui n’implique ni uniformité ni confort, mais éclaire le rôle de ces ateliers comme chambres d’écho des grandes questions républicaines, école, laïcité, progrès social, hygiénisme, place de l’État. (OpenEdition Books)

Dans une ville longtemps marquée par la présence ecclésiale, la franc-maçonnerie participe ainsi à un jeu d’équilibre subtil. Elle ne se réduit ni à un anticlericalisme automatique ni à une simple sociabilité mondaine. Elle devient un lieu où se discutent les mots du temps, où l’idéal d’émancipation se travaille en silence, où le civisme prend une forme rituelle, comme si la montagne elle-même rappelait la patience des constructions.

Grenoble maçonnique à l’épreuve des années 1930 et de la guerre

Les années 1930 durcissent le paysage. Crise, tensions politiques, montée des extrêmes, et retour des vieux motifs antimaçonniques. Lorsque Vichy s’installe, la répression devient légale et méthodique. La loi du 13 août 1940 vise les sociétés dites secrètes et entraîne dissolution, spoliations, mises au ban, dans un climat de dénonciation et d’affichage. (Bibliothèque Municipale de Grenoble)

À Grenoble, une chronologie établie par le Musée de la Résistance en ligne note, entre octobre et novembre 1940, la fermeture de la loge maçonnique, la vente des objets rituels, le camouflage d’une partie du matériel par des frères à Laffrey, puis la démolition ultérieure du bâtiment. (museedelaresistanceenligne.org)
Ce point est décisif. Nous comprenons ici ce que signifie la violence antimaçonnique lorsqu’elle s’attaque au concret, aux archives, aux décors, aux outils, aux traces. Détruire un temple, ce n’est pas seulement abattre des murs. C’est tenter de rompre une chaîne de transmission.

La même chronologie indique aussi qu’en août 1940, un quotidien local publie une première liste de francs-maçons de l’Isère, exposant des hommes à la vindicte et à la surveillance. (museedelaresistanceenligne.org)

Nous sommes alors dans une mécanique d’humiliation et de danger, où l’appartenance devient un risque, et où la discrétion cesse d’être un style pour devenir une protection.

Franc-maçonnerie grenobloise et Résistance, présence réelle et prudence nécessaire
Nous ne disposons pas aujourd’hui d’une liste publique, complète, fiable, des francs-maçons grenoblois identifiés nommément comme résistants entre 1940 et 1945. Les travaux existent, mais ils restent dispersés, parfois difficiles d’accès, et la méthode impose d’éviter les affirmations nominatives non étayées.

Un repère important est l’ouvrage collectif Être franc-maçon en Isère en 1940, dirigé par Jean-Claude Duclos, qui pose précisément la question des loges dissoutes, des spoliations, et des trajectoires de frères dans la période de la clandestinité. (Bibliothèque Municipale de Grenoble)

En revanche, plusieurs sources permettent de cerner des milieux où l’entrecroisement est explicite

Le Musée de la Résistance en ligne, dans une notice consacrée à Aimé Pupin, indique qu’autour du docteur Léon Martin, d’Eugène Chavant, d’Eugène Ferrafiat, de Paul Deshières et d’Aimé Pupin, se forme à Grenoble une antenne du mouvement Franc-Tireur, et que ces acteurs sont, pour la plupart, des militants socialistes et des francs-maçons. (museedelaresistanceenligne.org)

L4APR7S 1945? LA RECONSTRUCTION


Cette phrase, rare par sa clarté, suffit à établir une réalité de présence, sans transformer pour autant l’ensemble de la Résistance grenobloise en prolongement automatique des loges. Nous gagnons en solidité ce que nous perdons en sensationnel, et c’est ainsi que l’histoire travaille.

Pour identifier de manière rigoureuse des doubles appartenances, les historiennes et les historiens croisent généralement trois ensembles

  • archives maçonniques locales quand elles sont accessibles
  • fichiers et documents de la répression de Vichy et de l’Occupant
  • dossiers de résistants homologués, fonds muséaux, archives départementales

Ce patient croisement explique aussi pourquoi les synthèses publiques préfèrent souvent les profils, les réseaux, les lieux, plutôt qu’un annuaire de noms. Les homonymies, les parcours brisés, l’éthique de la mémoire, et parfois la sensibilité des descendances, rendent la prudence non seulement nécessaire, mais juste.

Une ville résistante, une cité décorée, un destin de reconstruction

Grenoble paie un prix lourd dans la guerre clandestine, et la ville reçoit la Croix de la Libération en 1944, rejoignant le cercle très restreint des communes Compagnon de la Libération. (Musée de l’Ordre de la Libération)
Dans ce paysage de répression, nous devons aussi corriger une confusion fréquente. La Saint-Barthélemy grenobloise ne se situe pas en août 1944 mais entre le 25 et le 30 novembre 1943, série d’arrestations et d’assassinats visant des responsables de la Résistance grenobloise. (Wikipédia)
Nommer les dates, c’est déjà résister à l’effacement.

Détruire le temple, reconstruire la cité

La fermeture, le pillage, la vente des objets, puis la destruction du temple maçonnique grenoblois disent la volonté d’éradication. Mais le geste de Laffrey, sauver ce qui pouvait l’être, montre l’autre face du récit, la fidélité sans théâtre, la persévérance dans la nuit. (museedelaresistanceenligne.org)
De 1804 à 1945, la franc-maçonnerie grenobloise accompagne la transformation d’une ville parlementaire en métropole alpine. Elle traverse les régimes, elle se heurte aux persécutions, elle se relève. Et lorsque revient le temps de la Libération, Grenoble, ville décorée, ville de mémoire, rappelle une leçon simple et rude. Les murs tombent, mais l’idée d’une dignité humaine à bâtir, pierre après pierre, demeure, parce qu’elle a appris à se cacher, à se transmettre, à renaître. (Musée de l’Ordre de la Libération)

Pistes de lecture et de sources

Être franc-maçon en Isère en 1940, dir. Jean-Claude Duclos, notice de la Bibliothèque municipale de Grenoble (Bibliothèque Municipale de Grenoble)
Chronologie Isère 1940-1944, Musée de la Résistance en ligne (museedelaresistanceenligne.org)
Notice Aimé Pupin, Musée de la Résistance en ligne, et page Ville de Grenoble (museedelaresistanceenligne.org)
Triple Union et Amitié, page du bicentenaire et mention du sceau daté 1747 (Triple Union et Amitié)
Réorganisation maçonnique sous l’Empire, synthèses Napoleon.org et BnF (napoleon.org)
Grenoble commune Compagnon de la Libération, Ordre de la Libération et Ville de Grenoble (Musée de l’Ordre de la Libération)

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Alexandre Jones
Alexandre Jones
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.

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