De nombreuses philosophies et de nombreux maîtres de sagesse ont, sous des formulations diverses, de tous temps et de toutes époques, repris ce principe fondamental : tu es ce que tu cherches ; la vérité est au fond de ton moi le plus profond, etc. La voie maçonnique est probablement l’une de celles qui nous oriente le plus intensément dans cette quête intérieure.
La formule semble pourtant de prime abord déconcertante pour celui qui ne prend pas le temps de la réflexion. Car elle suggère que nous sommes la réponse à nos propres interrogations, que les réponses essentielles sont à chercher à l’intérieur et non à l’extérieur de nous, et que la voie vers plus de lumière et de sagesse, pour nous maçons, est d’abord un cheminement au plus profond de nous-même.
La formule de Socrate est bien connue : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux ».

Une autre formule nous invite à l’interprétation de ce que nous semblons ou croyons être dans notre apparence, pour découvrir ce que nous sommes vraiment dans notre profondeur : « Je suis ce que je cherche ».
C’est une invitation à une prise de recul sur nous-même, à déchirer tous les voiles qui rendent si difficile notre objectivité et limitent notre libre arbitre. Quête, peur, éducation, traditions familiales ou religieuses, préjugés conscients ou inconscients, certitudes : cette libération pour avancer vers plus de lumière et de sagesse n’est pas un chemin facile ; il nécessite volonté, méthode, outils et un temps long.
Mécanismes de défense de nos certitudes : il s’agira de renoncer à tous nos attachements, ou du moins de les éclairer de la lumière de notre conscience. C’est un regard neuf sur nous-même, qui ne demande pas de nous renier pour autant, mais qui, ayant éliminé tous les filtres subjectifs du regard sur nous-même, nous permet de comprendre, de voir, la part universelle qui nous relie à l’autre et au monde dans sa plénitude.
La voie maçonnique et ses héritages

La voie maçonnique en est une voie symbolique puissante qui utilise la voie symbolique de la construction. Héritiers des maçons opératifs, qui construisaient dans des métiers organisés hiérarchiquement de vraies constructions souvent sacrées, nous sommes invités à une construction plus globale, celle d’une humanité plus éclairée, plus tempérée, plus fraternelle. Mais que nous dit notre voie maçonnique, spéculative et non opérative comme jadis ? Et ce, dès le cabinet de réflexion, et vers quoi nous amènent nos surveillants et nos tenues dès nos premiers pas vers la lumière ?
Elle nous donne un autre objectif, qui n’est pas la construction physique, mais la reconstruction de soi, que l’on appelle le travail sur soi, le temple intérieur.

Le connais-toi toi-même revient ici, car le maçon qui ne se connaît pas vraiment pour ce qu’il est ne connaîtra jamais l’autre. S’il n’accepte pas de se corriger, en gommant ses aspérités, il ne sera pas une pierre facile à assembler avec ses semblables et ne contribuera pas à l’amélioration de l’humanité. S’il ne s’aime pas lui-même, il ne saura aimer les autres non plus et œuvrer à notre quête de fraternité. Le connais-toi toi-même est un exercice exigeant ; il appelle à maîtriser ses pulsions, ses passions, à identifier ses imperfections et à les attaquer de front. C’est une belle tâche, très noble, qui n’est pas exclusive au maçon heureusement, mais qui en tous cas réunit tous ceux qui ont rejoint nos ordres maçonniques.
Le chemin vers l’humilité et la fraternité

Le maçon dans cette quête sait qu’il ne sera pas et jamais parfait ; il tend simplement, avec l’appui de ses frères et sœurs, avec la force et l’aide des symboles, avec l’égrégore de l’atelier, à devenir meilleur. Lutter contre son ego, pour progresser doucement vers l’humilité, permet de comprendre l’autre avant que de le juger ; abandonner le moi de l’égoïsme, pour découvrir le soi de son être profond, constitue le chemin. Cette quête et cette construction d’un temple intérieur beau et stable nécessitent donc des abandons et des reconstructions, pour renaître plus sage et plus lumineux. Nous sommes la pierre dans sa version de métaphore allégorique des anciens bâtisseurs, et donc comme ils la taillaient de leurs outils, nous nous métamorphosons intérieurement avec leur symbolique.

Le rite, les symboles, la puissance théâtrale de la tenue, l’harmonie vécue, le solennel précieux du rituel, tout nous élève. Ceci nous invite et nous permet de mieux vivre le monde, à nous y impliquer, en faisant rayonner nos valeurs par nos actes, tout en prenant recul et distance avec ceux qui dans la cité radicalisent les opinions ou clivent l’humanité. Avec le temps, les années, les tenues qui s’accumulent, le travail permanent (qui est la règle pour tout maçon qui entend le rester vraiment), avec nos symboles et leurs significations, tout irradie nos actes et propos, et nous rend plus justes, plus humains, plus acceptables dans la cité.
Et quand les passions nous gagnent à nouveau, car nous ne serons jamais parfaits, nous sommes plus enclins à nous en rendre compte et à nous excuser auprès d’autrui pour faire amende honorable. Ayant revisité et rénové notre temple intérieur, et armés de nos outils, nous raisonnons plus librement et plus posément en faisant abstraction de ce qui nous polluait précédemment.
La maturation et la rénovation intérieure

Cette visite et cette rénovation de notre temple intérieur nécessitent le temps, la maturation, l’assiduité aux tenues, l’apprentissage des symboles et leur lente maturation. Elle demande de l’humilité tant elle nous impose avant tout travail de voir toutes nos impuretés ou facettes trop coupantes, et elle nous amène forcément à relativiser sur ce qui compte ou compte moins.
Le sage, disent les hindouistes, a abandonné l’amour de l’or et de l’argent pour aimer la sagesse et les hommes, mais celui qui est né riche peut approcher de la sagesse en acceptant de faire passer en arrière-plan de son existence ses richesses matérielles. Le moi est ego centré, égoïste par nature, hérissé de barrières qui floutent notre vision du monde et des autres, de préjugés qui sont autant de barbelés qui nous rendent peu enclins à la découverte de l’autre. Le soi, qui résulte de la visite de son temple intérieur et de sa rénovation par le travail de la réflexion symbolique, est sa version épurée, rendue à son essence la plus pure, et nous ouvre à la fraternité comme à la sagesse.
« Je suis ce que je cherche » signifie enfin que nous sommes le principal obstacle sur le chemin : la connaissance de soi constitue bel et bien la clé de la démarche.
