Dans cette interview imaginaire, nous rencontrons la figure la plus emblématique de la tradition maçonnique: Hiram Abiff, maître architecte du Temple de Salomon, qui nous livre ses réflexions sur l’art de bâtir, le secret initiatique et l’héritage spirituel qu’il a légué aux générations de Francs-maçons.
L’homme derrière la légende
Maître Hiram, vous êtes une figure centrale de la Franc-maçonnerie moderne. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Réponse d’Hiram Abiff : Je suis avant tout un artisan, un homme de l’art, comme nous disions à l’époque (vous diriez aujourd’hui, pourquoi pas ?, une femme de l’art…). Envoyé par Hiram, roi de Tyr, auprès du roi Salomon, j’ai eu l’honneur insigne de diriger les travaux du Temple de Jérusalem. Mon nom, lui-même, marque ma filiation avec la lignée des maîtres bâtisseurs, puisqu’il signifie « mon père Hiram » (pourquoi pas ma « mère » ? Je ne veux choquer personne parmi vos contemporains…).
Quelle était votre mission exacte dans cette entreprise colossale ?
Réponse d’Hiram Abiff : Ma responsabilité était immense : organiser et superviser les milliers d’ouvriers qui œuvraient à l’édification du Temple. J’avais sous mes ordres les apprentis, les compagnons et les maîtres, chacun ayant ses secrets particuliers, ses mots de passe et ses signes de reconnaissance. Cette organisation du travail que j’ai mise en place est devenue le fondement de tout le dispositif maçonnique actuel.
L’Art royal de la construction
Comment conceviez-vous votre rôle d’architecte ?
Réponse d’Hiram Abiff : Être architecte du Temple, c’était bien plus que dessiner des plans ou calculer le nombre et le format des pierres à commander. C’était participer à une œuvre sacrée, créer un pont entre le terrestre et le divin. Chaque mesure, chaque proportion devait refléter l’harmonie universelle. Le Temple n’était pas seulement un édifice ; c’était la représentation matérielle de la sagesse divine.
Quels étaient vos outils de prédilection ?

Réponse d’Hiram Abiff : L’équerre, le compas et le niveau étaient mes instruments essentiels. Dans l’ordre spirituel, l’équerre pour la rectitude morale, le compas pour la mesure et la circonscription des passions, le niveau pour l’égalité entre les hommes. Ces outils, aujourd’hui symboles maçonniques, étaient déjà pour moi les clés d’une construction à la fois matérielle et spirituelle.
Le gardien des secrets
Vous êtes réputé pour avoir gardé jalousement les secrets de votre art. Pourquoi cette discrétion ?
Réponse d’Hiram Abiff : Le secret n’est pas une fin en soi, mais un moyen de préserver la pureté de la transmission. Les véritables secrets de l’Art royal ne peuvent être communiqués qu’à celui qui a prouvé sa dignité, sa persévérance et sa sincérité. Livrer ces connaissances à des esprits ou à des mains indignes reviendrait à profaner le sacré.
Cette fidélité au secret vous a-t-elle coûté cher ?
Réponse d’Hiram Abiff : Elle m’a coûté la vie, ainsi que la Tradition le rapporte. Trois mauvais compagnons ont tenté de m’arracher par la force les secrets du maître. Plutôt que de trahir ma parole et de violer mes serments, j’ai préféré mourir. Ce sacrifice est devenu le cœur du grade de Maître en Franc-maçonnerie : il enseigne que la fidélité à certains principes peut se payer au prix de la vie ; en d’autres termes, les valeurs les plus hautes imposent que chaque être humain ait foncièrement conscience qu’il s’engage à les respecter jusqu’au sacrifice suprême. Le contrôle d’une telle promesse peut au moins se faire négativement, en vérifiant d’abord le degré d’élasticité que chacun observe avec les trois redoutables vices que représentent les trois mauvais compagnons et chacun les aura à l’esprit s’il a été reçu au grade de maître. En vérité, je me demande si tout cela fait pleinement sens pour vos contemporains, en Occident, notamment. C’est une question à se poser. Même si l’exemple que j’ai fourni a valu pendant des millénaires, conserve-t-il toute sa portée, en ce siècle-ci ? Aux francs-maçons et aux franc-maçonnes d’aujourd’hui d’y répondre…
L’héritage spirituel
Comment interprétez-vous votre résurrection symbolique dans les rituels maçonniques ?

Réponse d’Hiram Abiff : Ma mort et ma renaissance – et vous ferez la distinction nécessaire d’avec la résurrection proprement dite – symbolisent le passage obligé de tout initié : mourir à son ancien état pour renaître à une conscience supérieure. Le candidat au grade de Maître revit ma passion, comprend par l’expérience rituelle que la vraie vie commence par un dépassement de soi, un sacrifice de l’ego profane et que la chaîne qui s’enrichit par son relèvement ne saurait se continuer, si jamais il rompait l’anneau qu’il représente comme nouveau maître.
Que personnifiez-vous pour les Francs-maçons d’aujourd’hui ?
Réponse d’Hiram Abiff : Si la perpétuation de la légende fait encore sens aujourd’hui, je demeure le modèle du maître accompli : celui qui a su allier la connaissance technique à la sagesse spirituelle et prouver la fidélité à ses engagements jusqu’au courage ultime. J’incarne aussi l’idéal de l’architecte social, celui qui œuvre à la construction d’un monde meilleur, en commençant par se perfectionner lui-même, sachant que rien ne peut durablement tenir, qui ne procède des maillons mêmes de la vie.
La transmission initiatique
Comment concevez-vous la transmission de vos enseignements ?
Réponse d’Hiram Abiff : La vraie transmission ne se fait pas par les mots seuls, mais par l’expérience vécue. Chaque Franc-maçon qui accède au grade de Maître doit traverser symboliquement l’épreuve que j’ai subie. C’est ainsi qu’il comprend viscéralement ce que signifie la fidélité absolue à ses idéaux. Par la sensation et l’émotion vitales, il se met en posture d’en être le continuateur.
Quel message souhaitez-vous laisser aux générations futures ?

Réponse d’Hiram Abiff : Que l’art de bâtir ne se limite pas à la pierre et au mortier. Nous sommes tous appelés à être les architectes de notre propre temple intérieur et les co-constructeurs du temple de l’humanité. Que chacun se souvienne que la véritable maîtrise s’acquiert non par la domination, mais par le service ; non par l’accumulation des secrets, mais par leur juste transmission à qui est digne d’accomplir les devoirs qui y sont associés.
Un symbole intemporel
En conclusion de cet entretien imaginaire, Hiram Abiff demeure cette figure tutélaire qui incarne les plus hautes aspirations de la Franc-maçonnerie : l’excellence dans l’Art, la fidélité aux engagements pris et ce sacrifice créateur qui transforme la mort apparente en renaissance spirituelle. Son exemple continue d’inspirer les Francs-maçons du monde entier, dans leur quête de perfection personnelle et d’amélioration de la société.
Figure mythique devenue symbole universel, Hiram Abiff rappelle que certaines valeurs transcendent les époques et que l’idéal de l’artisan, qui est toujours celui d’une œuvre matérielle ou immatérielle, doit rester conscient de sa responsabilité cosmique, dimension qui garde toute sa pertinence dans notre monde contemporain.
