Sous la peau de la légende, il y a une leçon de fondation. Un enfant abandonné devient pierre d’angle. Une bête réputée féroce devient nourrice. Deux frères jumeaux deviennent une cité. Et la cité, à son tour, devient un miroir qui interroge toute communauté humaine.

Le récit qui commence par une usurpation
Dans la vieille mémoire latine, Numitor règne sur Albe la Longue. Son frère Amulius le renverse, puis veut tarir la lignée. La fille de Numitor, Rhéa Silvia, est contrainte à une chasteté qui doit fermer l’avenir. Malgré cela, elle enfante des jumeaux. La tradition les fait fils de Mars, et donc porteurs d’une violence sacrée autant que d’une énergie fondatrice.
Amulius ordonne qu’on supprime les nouveau nés
On les place dans un panier, on les livre au Tibre. La mort devrait être rapide, impersonnelle, liquide. Mais le mythe fait du fleuve un agent de passage plus qu’un instrument d’effacement. Le panier flotte, s’échoue au pied du mont Palatin, sur le lieu même où une ville pourra s’arrimer.

La Louve et le lait, ou le retournement de la fatalité
C’est alors que surgit la Louve. Elle approche, non pas comme un symbole aimable, mais comme une force qui choisit de protéger. Elle allaite les enfants. Elle leur donne une chaleur et une continuité. Dans certaines versions, un pivert, lui aussi associé à Mars, participe à cette étrange veille, comme si l’animalité et le sacré concluaient un pacte pour sauver ce qui doit fonder.
Puis vient l’adoption humaine
Faustulus recueille les jumeaux et les confie à Acca Larentia. Ici, la légende se dédouble, et ce dédoublement est précieux. Des auteurs rapportent une lecture rationaliste où le mot latin lupa signifie aussi prostituée, et où la louve serait un jeu de langue devenu un grand mythe politique.

Même l’étymologie devient une initiation, elle enseigne que les symboles naissent parfois d’un simple pli du langage, puis prennent une puissance qui dépasse leur origine. Les jumeaux grandissent. Ils découvrent leur naissance. Ils retournent contre l’usurpateur la violence dont ils étaient l’objet. Amulius est renversé, Numitor restauré. Puis les deux frères reviennent vers le lieu de leur salut pour fonder. La boucle est fermée, et c’est une boucle de pierre.

Les oiseaux, la limite, le sang
Fonder exige un signe. Les jumeaux consultent les auspices. Romulus se tient sur le Palatin, Rémus sur le Aventin. Des vautours apparaissent. Rémus en voit six, Romulus en voit douze, et le présage devient contestation. La tradition place la fondation de Rome au 21 avril 753 av. J.-C., comme si une date voulait fixer l’instant où le mythe se fait calendrier.
Puis vient l’épisode qui glace et éclaire. Une limite est tracée, le sillon sacré, le pomœrium. Rémus franchit par dérision cette frontière naissante. Romulus tue. Une phrase demeure, brève, coupante, qui fait de la limite une loi. Et le mythe ose ce que beaucoup de récits de fondation maquillent, la cité naît aussi d’une ombre.
Notre regard maçonnique et symbolique. Tout est là pour une lecture de type initiatique.
Le fleuve d’abord

Il est l’épreuve du passage. Il emporte l’ancien statut, il lave le nom, il transforme l’enfant en possible. Dans beaucoup de traditions, l’eau ne supprime pas, elle transmue. Le panier est un petit vaisseau. Il porte l’être à travers l’indécidable.
La grotte ensuite, le Lupercal
Une cavité de terre et de pierre, matrice obscure, lieu bas où l’on ne peut pas tricher. La naissance d’une cité passe par un ventre de nuit. Pour une sensibilité ésotérique, c’est un athanor. La vie y est chauffée, gardée, préparée, avant de recevoir forme. Et la Louve joue le rôle de gardienne du seuil, celle qui autorise le commencement en le protégeant.

Les jumeaux ensuite, et c’est peut-être le cœur du symbole
La gémellité, c’est la dualité constitutive. Deux forces, deux élans, deux lectures d’un même signe. La cité intérieure se construit toujours entre deux pôles, qui peuvent s’équilibrer ou se dévorer. Le mythe donne une image rude de ce danger. Sans règle, le double devient rivalité. Sans maîtrise, la fraternité se renverse en fratricide. Une communauté ne tient que si elle apprend à ritualiser la puissance.
Enfin, il y a le geste romain par excellence, tracer

Tracer une limite, ce n’est pas exclure par peur. C’est instituer un ordre, donner une forme à l’espace commun, rendre possible un dedans qui ne soit pas une prison. La légende dit que l’enceinte est sacrée, et que la dérision de la limite appelle la catastrophe. Dans un langage maçonnique, la limite n’est pas un mur, c’est une règle de travail. Elle rend la construction possible.
Et voici l’élément le plus secret, le plus opératif. La Louve n’est pas seulement le tableau attendrissant d’une enfance sauvée.
Elle est la figure d’une force qui choisit de nourrir
Elle montre que la puissance véritable n’est pas celle qui prend, mais celle qui porte, qui protège, qui transmet sans s’appauvrir. Même le doute rationaliste sur lupa, louve ou prostituée, ne détruit pas le mythe. Il l’approfondit. Il rappelle que le symbole est un outil, pas une relique.

Plutarque rapporte aussi une scène de fondation où chaque nouvel arrivant jette une poignée de terre dans une fosse appelée Mundus. Ce geste dit la même chose autrement. La cité se fait par agrégation, par dépôt partagé, par alliance de provenances. Le commun naît quand chacun consent à donner une part de son sol intérieur.
La Louve capitoline enseigne une vérité simple et terrible. Une civilisation commence quand l’abandon est retourné en protection, quand la force accepte de nourrir, quand la limite devient loi plutôt qu’orgueil. Et si le mythe nous serre encore, c’est qu’il murmure à chaque époque la même question. Que faisons-nous de notre puissance, une morsure ou un lait.

