Dans une Europe que nous disons volontiers désenchantée, un geste simple réapparaît. De jeunes lectrices et lecteurs achètent la Bible, non comme un objet de musée, mais comme une boussole. Et si ce frémissement disait quelque chose de notre époque, de ses peurs, de ses soifs, et de sa manière neuve de chercher la lumière.

L’Irlande offre un premier signal, presque paradoxal
En 2025, 29 755 Bibles y ont été vendues, soit une hausse de 11 %, un niveau qui n’avait plus été atteint depuis plus d’une décennie. Le fait décisif n’est pas seulement le chiffre. Le moteur de cette hausse se situe chez les 18 à 24 ans, génération que nous pensions vouée au détachement, et qui revient pourtant à un texte ancien comme à une source.
À ce stade, l’observateur pressé crie au retour du religieux
Nous préférons entendre autre chose, une mutation de la quête. Les récits convergent vers une même intuition, les jeunes cherchent du sens, de la structure, une communauté, mais sans forcément repasser par les chemins institutionnels. Une partie de cette redécouverte se fait dans le flux numérique, par extraits, par citations, par formats courts, comme si le verset devenait une étincelle partageable. Une Bible circule désormais comme circule une parole, elle passe de l’atelier intime au forum, du silence de la chambre au tumulte des plateformes. Et ce détour n’annule pas le besoin, il le révèle.
Ce qui nous trouble, c’est l’écart entre le mouvement et son décor

, Irlande
Tandis que les ventes progressent, Veritas, le principal éditeur religieux et détaillant d’articles religieux en Irlande, a pourtant annoncé sa fermeture, symptôme d’un ancien monde qui se replie même lorsque la demande se déplace. La scène change, le désir demeure. Les librairies généralistes, les circuits hybrides, l’achat en ligne, la recommandation algorithmique, tout cela recompose l’accès au Livre. Nous assistons moins à un réveil de la boutique confessionnelle qu’à une migration du sacré vers des lieux inattendus.
Le phénomène, surtout, ne s’arrête pas aux rivages irlandais. Aux États Unis, les ventes ont atteint 19 millions d’exemplaires en 2025, au plus haut depuis vingt et un ans selon Circana BookScan, avec une hausse de 12 % sur un an. Au Royaume Uni, la presse a rapporté une envolée des ventes en 2025, avec un chiffre d’affaires estimé à 6,3 millions de livres sterling, en forte progression depuis 2019. Les mêmes traits reviennent, la jeunesse comme pointe avancée, et le texte comme point d’ancrage.
Une lecture maçonnique s’impose ici, non pour annexer, mais pour comprendre

Dans bien des rites, la Bible fut longtemps Volume de la Loi Sacrée (VLS), placée au centre, ouverte, non comme un fétiche, mais comme un rappel. Rappel que la parole dépasse nos humeurs. Rappel que la conscience s’éclaire en se mesurant à une altérité. Rappel qu’un texte, lorsqu’il est travaillé, devient miroir, il renvoie notre propre mesure et notre propre vertige. La génération des 18 à 24 ans, souvent décrite comme fluide, fragmentée, saturée d’images, semble redécouvrir la force d’un objet qui oblige à la continuité, à la durée, à la lenteur. La page ne scrolle pas. Elle résiste. Elle réclame une respiration.
Ce retour au texte ne signifie pas forcément retour à la doctrine
Il peut être une réponse à l’instabilité du monde, au bruit des crises, à la fatigue des certitudes jetables. Plusieurs acteurs du livre religieux l’assument ouvertement, parlant d’une actualité rude et d’un besoin d’espoir. Mais là où le marketing voit un segment, nous voyons une énigme. Pourquoi ce besoin de commencer par la source, par le texte fondateur, plutôt que par la galaxie des ouvrages de développement personnel ou de spiritualités parallèles. L’Irlande, dit-on, ne connaît pas une explosion générale du rayon religion, mais une focalisation sur la Bible elle-même. Autrement dit, une soif de première eau.

Or la Bible n’est pas un livre simple
Elle est bibliothèque, archipel de voix, de genres, d’époques, de tensions. Elle est, comme nos symboles, un lieu de travail. L’erreur serait de la réduire à des slogans, de l’aplatir en phrases choc, de la transformer en arsenal de citations. Le numérique favorise ce danger, le verset isolé devient projectile. L’initiation, elle, enseigne l’art inverse. Elle invite à replacer, relier, comparer, méditer, laisser le sens naître de l’ensemble. Dans notre langage, nous dirions que l’équerre doit garder la lettre juste, et que le compas doit ouvrir l’esprit à ce qui dépasse la lettre. Sans ce double mouvement, il n’y a plus lecture, il n’y a que capture.

Il est significatif que, dans le même temps, les grands éditeurs se positionnent comme des architectes de parcours, plateformes directes, événements virtuels, stratégies de métadonnées, et tout un écosystème qui se construit autour du Livre, de l’audio au dévotionnel, du cadeau aux formats jeunesse.
Nous retrouvons ici une loi de notre époque, toute source devient un centre de gravité commercial.
Cela n’invalide pas l’élan spirituel, mais cela l’expose à la tentation de la consommation. Acheter une Bible n’est pas encore l’ouvrir. L’ouvrir n’est pas encore la lire. La lire n’est pas encore la laisser travailler la pierre intérieure.
Et pourtant, ce frémissement reste précieux

Il dit que la jeunesse ne se contente pas du cynisme. Elle soupçonne qu’un monde sans récit profond devient inhabitable. Elle cherche une verticalité, même si elle ne porte pas ce nom. Elle cherche une grammaire de l’épreuve, une manière de traverser la douleur, la solitude, l’inquiétude. L’initiation, maçonnique ou autre, connaît ce moment. Il arrive quand la parole facile ne suffit plus, quand la conscience réclame une langue plus vaste que l’opinion. Alors, parfois, nous revenons aux textes qui ont traversé les siècles, non pour y dormir, mais pour y veiller.
Nous n’avons pas à proclamer un triomphe, ni à agiter une peur
Nous avons à écouter ce que signifie, aujourd’hui, le retour d’un livre qui fut tant commenté, tant combattu, tant aimé. Le titre facétieux de la presse évoque une Bible devenue virale. Très bien. Mais le plus important n’est pas la viralité, c’est la fidélité au travail intérieur. Car la vraie modernité n’est peut-être pas d’ajouter un écran à la parole. Elle est de retrouver, au milieu des flux, un centre, une page ouverte, une lumière patiente.

Au fond, la question n’est pas de savoir si la jeunesse revient à la religion
La question est plus nue. Dans un monde qui change trop vite, elle revient à l’idée même de Livre, au sens fort, un texte qui oblige à se tenir debout, à traverser la nuit sans se mentir, à chercher une parole qui ne flatte pas mais qui éclaire. Si la Bible se vend, tant mieux. Si elle se lit, mieux encore. Si elle devient travail, alors, peut-être, quelque chose s’ouvre, comme une porte basse qui conduit à une chambre plus haute, celle où le sens ne s’achète pas, mais se taille.

