ven 20 février 2026 - 15:02

Actualité de la Tradition : entre fidélité, liberté et attente

Trois considérations vont articuler ce propos, qui est un hommage à Pierre-Frédéric Ténière-Buchot :

Pierre-Frédéric Ténière-Buchot
  • La fidélité au passé. C’est le devoir de transmission résultant de l’étude de la Tradition qui nous a permis d’entamer un cheminement initiatique, faisant de nous des Francs6maçonsde R.E.A.A. Le rituel du 1er Degré symbolique d’Apprenti, son manuel d’instruction, leur référence au Convent de Lausanne de 1875 sont les points d’ancrage de ce passé traditionnel et de sa volonté de permanence
  • La liberté au présent. C’est une nécessité qui rend possible d’adapter une démarche traditionnelle aux enjeux contemporains, lui évitant ainsi la répétition passive, le vieillement d’un vocabulaire ayant perdu ou changé sa signification initiale, tout en veillant à ne pas franchir, par irrespect ou pis par incompréhension, les limites de régularité de notre Rite
  • L’attente du futur. C’est pour renforcer notre espérance dans un idéal maçonnique que nous souhaitons construire tant individuellement que collectivement, que nous nourrissons cette attente qui fait vivre notre Tradition en sagesse, force et beauté.

Reprenons brièvement les trois aspects de l’actualité de la Tradition maçonnique qui caricaturalement sont successivement plutôt conservateurs, quelque peu libéraux et enfin prospectifs.

La permanence de la Tradition, raison de la fidélité qu’on lui doit

Ce qui caractérise la Franc-Maçonnerie en général et notre démarche initiatique en particulier est l’observance d’un Rite, le Rite Ecossais Ancien et Accepté pour ce qui nous concerne.

Nous prêtons des serments pour cela, pas question de nous y soustraire. Ils sont le vivier de nos valeurs et vertus. Apprenti, Compagnon plus tard, puis Maître en devenir, nous sommes un peu comme des enfants, ensuite adolescents et plus tard jeunes adultes, qui s’affirment peu à peu vis-à-vis des parents et aïeux.

D’abord obéissants puis, dans le meilleur des cas, compréhensifs, enfin reconnaissants à la longue bien que cela ne signifie d’aucune manière devoir adopter une attitude résignée, voire servile à l’égard de ceux qui ont précédé. Durant cette évolution, ni l’opposition ni la révolte ne sont interdites mais au contraire recommandées comme propices à une maïeutique entre F؞, accoucheuse d’idées nouvelles.

Être fidèle, c’est réussir à revenir dans le chemin tracé après avoir osé s’en écarter. Ne pas tenter cet écart par rigidité, voire crainte obsessionnelle, empêche d’acquérir une fidélité dynamique sans laquelle la démarche initiatique risque d’être rapidement bloquée. Sans gouvernail, le navire ne peut éviter les récifs sur lesquels il finirait par se fracasser.

La permanence d’une Tradition, base de sa légitimité nécessite un ancrage historique solide. En pratique, pour nous, il remonte au 18ème siècle avec les Lumières : tolérance, ouverture d’esprit, humanisme, universalité. Mais en théorie, rien n’interdit d’emprunter à un passé beaucoup plus lointain, voire censé devenir primordial, qu’il soit visible (les religions, les Grecs) ou archéologique et même imaginaire (les peuples premiers et leurs chamans, l’Egypte prébiblique, les civilisations extrême-orientales disparues et j’en passe).

Il convient en fait de trouver un équilibre entre ces deux parentés possibles. La Franc-Maçonnerie est l’art d’accommoder des paradoxes. Prenons par exemple l’influence reçue de la philosophie grecque.

l’Ecole d’Athènes – Platon, Aristote au centre… et tous les autres philosophes

Le tableau de Raphaël, connu de tous et intitulé « l’Ecole d’Athènes », nous montre Platon, un doigt levé vers le Ciel, tandis qu’Aristote pointe le sien vers le sol. Bien d’autres personnages sont présents sur la toile mais l’essentiel est exprimé dans ce raccourci saisissant qui évoque la complémentarité traditionnelle et éternelle entre le factuel et le spirituel.

Pour ce qui concerne les fondements préhistoriques de la Tradition, nous remontons très vite aux mythes culturels fondateurs qui localisent nos origines. De la même façon que tous les Africains francophones ont appris à l’école qu’ils avaient des grands ancêtres gaulois, la F؞M؞ relève du bassin méditerranéen et de son Dieu unique. Ses origines sont donc électives. Seul le travail de ses Adeptes, nous tous, permet d’ambitionner d’aller plus loin que ces limites.

Être fidèle est d’abord le souvenir d’une promesse, d’un serment. Mais il est aussi recommandé de ne pas oublier qu’un souvenir n’est qu’une projection du passé sur le présent, une interprétation due aux circonstances actuelles. L’aspect historique, s’il est essentiel, ne doit jamais étouffer la réflexion critique en la noyant dans des croyances immuables. Trop regarder derrière soi rend dangereuse, à tout le moins incertaine la conduite de la marche et distrait des buts éventuels du voyage. Un mythe doit rester dans l’espace symbolique qui provoque et agite la pensée de chacun.

Evitons de transformer les mythes en contes que l’on répète aux enfants et aux F؞ implicitement considérés comme tels. Un conte est une structure mentale, un arrangement dont la variété est finie. Le conte est ce qui reste d’un mythe quand celui-ci est mort, à l’état desséché. Pour faire vivre les mythes, il faut bien au contraire les théâtraliser et les incarner.

En bref, la Franc-Maçonnerie a pour raison d’être de faire vivre la Tradition, que celle-ci soit historique et positive ou mythologique et faisant appel à l’imaginaire. La connaissance de ces éléments constitutifs est un préalable nécessaire rendu possible par la fidélité respectueuse observée à l’égard du contenu des rituels.

Mais cela ne suffit pas : le Franc-Maçon ou la Franc Maçonne est aussi un homme ou une femme libre. Ilo u elle est d’abord au service d’une Tradition pérenne tout en l’interprétant dans le présent de tous les évènements qui viennent à sa rencontre.

La liberté d’actualiser la Tradition est donc une vertu vivifiante. A la manière d’un acteur jouant sur les planches, il ne s’agit pas pour lui de modifier le texte ou l’intrigue mais bien d’animer le rôle par l’intonation, la scansion, la déambulation, les gestes et attitudes qui conviennent. Il réussit ainsi à « faire passer » le texte traditionnel en l’adaptant à une intention d’enseignement et de partage, à délivrer un message qui tient compte de l’attente des F؞ auxquels celui-ci s’adresse et, plus largement, à tous ceux qui observent et écoutent.

Alors quelle liberté nous est laissée puisque l’existence du texte précède celui qui l’interprète tout comme le Maçon est soumis à un Ordre initiatique, traditionnel et symbolique ?

Eh bien un grand acteur ne cabotine pas. Il oublie son ego pour mieux incarner (et non pas imiter) le caractère qu’il s’efforce de transmettre.

Un Franc-Maçon ou une Franc-Maçonne ne se perd pas à vouloir changer le sens d’un rituel qu’il ne perçoit qu’imparfaitement, tentant lui substituer une vision limitée à sa personne. Son travail inlassable est de chercher à exprimer par l’exemple la nature de sa quête initiatique aussi bien ascendante qu’inspirée.

Celle-ci réunit son comportement matériel et temporel – la vie de tous les jours, en quelque sorte – et son aspiration spirituelle où l’imaginaire est convoqué au service d’un idéal de paix, d’amour des autres et d’alacrité communicative, source d’une joie sereine.

Le ciment qui rend possible cette union entre le matériel séculier et le spirituel imaginé est une langue symbolique dont le choix et l’usage sont laissés à chacun d’entre nous dans une totale liberté. Le symbolique permet d’accorder le langage (parfois de forger des mots) à un sens supérieur idéal qu’il s’agit de signifier. C’est ainsi que l’on peut passer du vécu à un inexprimable, un perçu impensable et réciproquement. La liberté symbolique permet d’accéder à la possibilité d’une unité cohérente et totale.

Actualiser la Tradition est une figure de rhétorique – l’oxymore – qui en bon paradoxe disjoint la Tradition – les Tables de la Loi – d’un temps perpétuel ou considéré comme tel. Pas question d’y ajouter ou d’en retirer quoi que ce soit avec ce mot incongru, actualiser, dont l’emploi dispersif et distrayant ne peut conduire qu’à la purée de pois des illusions.

Et puis actualiser est à l’origine des substantifs actualité et actualisation, avec pour celle-ci ses deux acceptions : la financière (horreur !) et la remise à zéro (consternation !). Elles sont néanmoins toutes deux intéressantes bien que situées dans des contextes profanes différents.

L’actualisation financière consiste à supputer la variation de valeur d’un projet au cours du temps avec le coût du risque à entreprendre. En termes simples : jouer son va-tout à très court terme quand l’actualisation est forte et violente ou gérer en bon père de famille quand les temps sont calmes et longs (les taux sont alors faibles) au point de construire des cathédrales ?

L’actualisation technique, la réinitialisation ou remise à zéro est un redémarrage qui nécessite un nouveau réglage, un « aggiornamento », dus à des circonstances jugées inacceptables : le réveil s’est arrêté, il faut changer les piles ou le remonter mécaniquement. Mais plus important, il faut aussi le remettre à l’heure du monde contemporain.

Gustave Doré : Moîse

Lorsqu’il s’agit de notre Tradition, l’actualisation financière fait immédiatement penser à l’épisode biblique du veau d’or (Ex. 32), qui se termine mal pour ceux qui n’ont pas su attendre le retour de Moïse et de ses Tables. Pour ce qui concerne une réinitialisation actualisée, la prudence semble s’imposer également. Quels seraient donc les articles ou critères de régularité qu’il conviendrait d’amender pour satisfaire des exigences présentes, qu’elles soient profanes et administratives ou initiatiques et spirituelles ? Remonter le réveil périodiquement afin d’éviter son arrêt, sans aucun doute. Mais le démonter complètement, saura-t-on trouver les compétences pour en réassembler les rouages ?

Les pièces les plus essentielles de notre Rite Ecossais Ancien et Accepté le font reconnaître comme traditionnellement régulier.

Tout cela fonctionne dans son ensemble mais est délicat et fragile pour chacun de ses constituants. Couper les cheveux est au niveau de la plupart. Couper les têtes ôte la vie. Primum non nocere. Les trois autres principes d’Hippocrate (combattre autrement le mal, avec tempérance et patience) sont également à méditer.

Méditer ? Oui méditer spirituellement selon une attente que je vais modestement évoquer maintenant.

Progresser dans l’attente (et l’espérance) d’un accomplissement spirituel initiatique est donc le vœu formulé et la proposition avancée pour surmonter le paradoxe d’une Tradition susceptible d’être actualisée.

D’abord ne pas se contenter de paraître en répétant recto tono ce qui deviendra vite un catéchisme dogmatique et stérile. En revanche, donner envie, écouter attentivement, inciter à la pensée individuelle, développer en soi l’être, à la fois celui qui est enfoui et celui qui est enrichi par des acquis extérieurs.

L’apport de ces derniers peut conduire à rendre la transmission de la Tradition plus actuelle, plus moderne par l’emploi d’un vocabulaire renouvelé plus immédiatement compréhensible. Mais attention à ne pas fabriquer des Frères ou des Sœurs clonés qui ne feraient que répéter sans aller au-delà de la mode, souvent éphémère, des mots nouveaux.

L’ouverture spirituelle, le travail commun à accomplir apparaissent chaque fois que la diversité des prises de conscience est sollicitée. Il n’y a pas qu’une seule façon de s’approcher du Divin, de l’Unique mais autant de manières qu’il y a de postulants à cette quête. Loin des chicaneries d’ici-bas – sans pour autant les négliger ou pis les ignorer – la démarche vers une conception unificatrice de la pensée avec la vie maçonnique ne peut qu’être variée et sereine, c’est-à-dire sans précipitation.

Ce sont les chemins empruntés qui sont importants et non leur destination supposée. Le temps de l’initiation est à construire et non pas à subir.

L’actualité de la Tradition est une expression polymorphe. Elle mélange l’héritage du passé et sa transmission, au risque d’être déformée par un jugement passéiste (« c’était mieux avant ») ou par un effet de mode passager (l’emploi excessif du mot résilience est un exemple).

Mais cette prise de risque, quand elle est tournée vers l’avenir est normale. C’est celle de la vie, la sienne mais aussi celle des autres ; une vie fonctionnelle et matérielle, tout autant qu’une vie spirituelle guidée par des inspirations soudaines.

Comment appréhender puis intégrer ce futur sous toutes ses formes ? Cela relève de la capacité à se projeter symboliquement, de l’effort et de l’émotion mis à le faire sans cesse et d’une sensibilité à s’impliquer soi-même dans cette action.

La projection symbolique recourt à un langage imagé permettant de saisir le mieux possible la totalité du problème posé : que va-t-il se passer et pourquoi se pose-t-on cette question ?

Cela n’a donc rien à voir avec un scénario prospectif qui fait semblant d’imaginer « raisonnablement » le futur en modifiant quelques paramètres empruntés aux expériences passées et récentes.

Il s’agit ici plutôt d’une vision globale onirique (« j’ai un rêve ») que l’on cherche à interpréter dans le langage compréhensible d’une attente (quel cheminement pour aider à rendre concret ce rêve, quels pourraient être les signes qui manifesteraient une direction à suivre ?).

Ce travail d’imagination entre des perceptions concrètes et des ouvertures spirituelles venant les transformer est un effort exigeant un entraînement constant. C’est en symbolisant, c’est-à-dire en utilisant un vocabulaire symbolique différent de celui qui ne permet que de raisonner, que l’on progresse dans l’art maçonnique Mais oui : parler la langue des oiseaux permet peut-être de voler avec eux un jour…

Mais en attendant, acquérir et mettre en pratique les valeurs maçonniques demande de notre part une sensibilité à un au-delà libre, celui de la Tradition qui n’est ni à ânonner ni à réinventer mais tout simplement à vivre et à faire vivre à tous les instants, c’est-à-dire actuellement en la pratiquant.

C’est cela, d’après-moi, l’attente. Être prêt, toujours prêt à prendre la meilleure voie possible, risquer cette orientation, en supputer les conséquences, dépasser les contradictions par le haut, c’est-à-dire par un effort de spiritualité.

L’actualité se projette. Il ne faut pas lui donner un sens présent qui serait immédiatement dépassé. Attendre qu’elle apparaisse toute seule est aussi à éviter : ne pas s’endormir le long du chemin en regardant passer les autres mais veiller et s’ingénier à aider les autres.

La Franc-Maçonnerie est une école mutuelle dont le programme se résume ainsi : obéir aux lois de son pays, vivre selon l’honneur, pratiquer la justice, aimer son semblable, travailler sans relâche au bonheur de l’Humanité et poursuivre son émancipation progressive et pacifique. C’est ainsi que la Tradition nous permet d’accéder à l’Idéal maçonnique, un Idéal inspiré qui réalise l’harmonie entre le souci d’un temporel à ne jamais négliger et le désir spirituel atemporel qui donne de l’amour sans faire semblant. Cela permet de faire vivre éternellement une Tradition (mais en prenant soin de l’entretenir régulièrement), une Tradition bienfaisante qui affirme qu’à tout moment tout est un. Un le tout.                     

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Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski, initié en 1984, a occupé divers plateaux, au GODF puis à la GLDF, dont il a été député puis Grand Chancelier, et Grand- Maître honoris causa. Membre de la Juridiction du Suprême Conseil de France, admis au 33ème degré en 2014, il a présidé divers ateliers, jusqu’au 31°, avant d’adhérer à la GLCS. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur le symbolisme, l’histoire, la spiritualité et la philosophie maçonniques. Médecin, spécialiste hospitalier en médecine interne, enseignant à l’Université Paris-Saclay après avoir complété ses formations en sciences politiques, en économie et en informatique, il est conseiller d’instances publiques et privées du secteur de la santé, tant françaises qu’européennes et internationales.

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