jeu 19 février 2026 - 15:02

Le recrutement maçonnique, un exercice particulier

L’invitation par un (e) initié (e) d’un « profane » à rejoindre une instance maçonnique ne relève traditionnellement d’aucune intention influente, obédientielle ou autre. C’est une démarche individuelle, en toute liberté qui peut naître d’une conversation, d’un « dévoilement » de l’un et provoquer le désir de l’autre, « d’en savoir davantage » …

Recruter n’est donc absolument pas un « devoir » – au sens d’une obligation – pour le franc-maçon, la franc-maçonne. Ce qui reviendrait à une contrainte. Il, elle, n’a pas pour mission de se transformer en « sergent-recruteur » comme dans les armées au XVIIIème siècle ! Il ne s’agit pas de métamorphoser un citoyen, qui n’a rien demandé, en candidat à la franc-maçonnerie. L’initié (e) est d’abord, en l’occurrence, un informateur (trice), un « agent de liaison », en quelque sorte.

C’est le plus souvent la rencontre qui met en présence un maçon et un non-maçon et dont peut en sortir l’idée d’un parrainage, avec le consentement des deux parties. Si un désir « d’aller plus loin », d’en savoir davantage, se précise effectivement chez le second, si le premier, veut en connaître « un peu plus » sur le candidat potentiel, il lui revient d’observer « de plus près » sa personnalité. Sans indiscrétion, bien entendu. C’est à mon avis son « aptitude relationnelle » qui doit d’abord capter l’attention au gré d’entretiens renouvelés.

L’Être en relation

N’oublions pas, en effet, qu’entrer en Franc-maçonnerie, cela veut dire intégrer un groupe dans une loge et donc en devenir un « acteur ». Il n’est d’Être qu’en relation. D’où la réciprocité nécessaire en termes d’information. Le bon entretien, chaleureux et respectueux, permet un questionnement mutuel.

Certes, la récente épidémie de Covid a « vidé » sérieusement un certain nombre de loges. Il s’agit donc de repeupler les bancs ! Ce qui ne veut pas dire « engager » à visée de remplissage ! Recruter signifie à l’évidence, à la fois sélectionner et répondre aux souhaits du demandeur éventuel. En l’espèce, il s’agit d’approcher et d’intéresser quelqu’un qui, notamment, a le sens des autres et du partage, un attrait pour le symbolisme, le goût de la littérature, de l’histoire et des arts, le désir d’apprendre et de comprendre. Et le tout avec bienveillance. La Franc-maçonnerie a pu être comparée à une auberge espagnole. Trouver ce qu’il apporte implique tout de même que le postulant trouve aussi son bonheur en recevant. ! Dans ce contexte d’échange, le parrainage a repris et, à nouveau se manifestent les candidatures spontanées. D’où l’importance de l’information « à double sens » préalable. La Franc-maçonnerie qui vit au rythme de l’aventure humaine, continue ainsi de traverser le temps.

 Serment, serrement

Qui dit recrutement dit transmission. Si la rencontre évoquée provoque une candidature, c’est bien que l’un a transmis un « désir » à l’autre. En fait, chacun, chacune de nous, n’est-il, n’est-elle, une personne « désirante » curieuse des êtres et des choses, « appétente » de contacts, de découvertes, d’étonnements. En cela, la Franc-maçonnerie est à même d’apparaître sous divers angles aux yeux des observateurs. Et desdits acteurs !

Cette organisation, en soi « une réunion d’individus de diverses provenances et de bonne volonté », n’a pas la charge de « transformer » les initiés (es) mais de les « former » à l’acquisition d’un nouveau regard sur le monde. Elle n’est pas une secte, nous le savons, ni un centre de thérapie, ni même, non, un lieu « d’appartenance ». Un mot trop ou mal employé et dont il faut se méfier ! Nous n’appartenons à personne : la soudaine maladie, entre autres vilénies de la Nature, est là pour nous rappeler que nous n’avons pas le total « gouvernement de nous-même ». Nous sommes locataires de notre corps et de l’univers ! En l’occurrence, membres et non appartenant (au sens de la non- possession) d’une association. Dans la mesure d’un commun accord. L’appartenance enferme, l’adhésion ouvre un chemin. 

Partant, nous prêtons des suites de serments et de promesses … qui demandent attention ! Ces « contrats verbaux », leur autre nom, pourraient signifier, à y bien regarder, qu’existe un soumis et un soumettant. Et qu’il y a, de ce fait, « condition » des deux parties, puisque besoin d’un « enrôlement » devant témoins. Un « serrement » de mains et non un serment suffisent habituellement entre hommes de confiance, à certains marchands, rappelons-le. La tradition se déploie en traditions dont il convient de mesurer la portée et les conséquences !

Un lien accepté

Suprême Grand Chapitre de l’Ancienne Maçonnerie d’York GODF
Suprême Grand Chapitre de l’Ancienne Maçonnerie d’York GODF

 Dans le cadre maçonnique, nous avons en nous un « Suprême Conseil » qui s’appelle la Conscience. C’est bien elle seule qui décide de notre intérêt, de notre investissement ou de notre retrait. Le demandeur doit logiquement entrer en Art royal, à partir de renseignements fiables et guidé par les cinq critères qui définissent la vie en société : DONNER, SE DONNER (la permission) RECEVOIR, DEMANDER, REFUSER. Nous ne pouvons d’ailleurs donner que ce que nous avons reçus. Ou plus tard, nos acquisitions. Nous sommes ici dans le cadre d’une « servitude volontaire » (Étienne de La Boétie). Donc un lien accepté mais…après juste information. 

Il est à remarquer que toutes les Obédiences se disent « conservatrices et gardiennes » d’un rite (en soi suite « d’articles de morale« ) ! En ce qui concerne le Rite Écossais Ancien et Accepté, celui-ci est parti de France avec le négociant lotois en tissus Estienne Morin, finalisé en Amérique à Charleston et revenu à Bordeaux, avant de gagner Paris par les soins du militaire désargenté de Grasse TILLY qui en a « négocié » la patente successivement avec plusieurs Suprêmes Conseils (Paris, Milan, Madrid entre autres de 1805 à 1811). Donc, en l’état, aucun ne peut se prévaloir d’être le conservateur et gardien exclusif d’une « précieuse relique » ! Cette affirmation, voire cette croyance, pourrait constituer une forme « d’hubris » (vanité, démesure). Elle est, de mon point de vue, un mauvais compagnon à écarter ! 

De la sorte, le rite maçonnique, quel qu’il soit (ils sont tous plus ou moins copiés les uns sur les autres, au fil des créations, c’est à dire des scissions obédientielles !), indispensable certes, est avant tout un guide cérémoniel. Il structure les tenues et invite les membres à transposer les fictions moralisatrices qu’il contient en actes positifs dans la cité. C’est essentiel mais à compléter encore pour vraiment « instruire » un citoyen.

Les matériaux fictionnels qui « charpentent » la Franc-maçonnerie (mythes, légendes, allégories, métaphores, symboles) ne doivent pas l’éloigner pour autant de la réalité. Il convient de ne pas oublier que, par les actions valeureuses de ses acteurs au fil du temps, depuis sa création, elle a sa place dans l’histoire de France. Est ainsi recommandé au candidat qui veut l’intégrer d’en connaître et mieux, d’approfondir les motivations de l’institution. Avant même de frapper à la porte du Temple. J’insiste sur ce point.

L’Homme, créature sacrée

Lorsqu’il a bien séparé la mythologie des faits historiques, le postulant constate que bâti sur le mythe (la construction du Temple de Salomon) le mouvement vise par analogie l’amélioration des conditions de vie de l’Homme et de la société (Ex : Depuis le début de l’ère industrielle, droit des femmes, des enfants, et des vieillards, durée du travail, congés payés, etc.). Et par là même, le futur franc-maçon découvre que la franc-maçonnerie est profondément attachée à cette notion essentielle : l’Homme est une créature sacrée. C’est à dire qu’il est intouchable, inviolable, vénérable. Ce n’est pas par hasard si la franc-maçonnerie a repris ce dernier terme dans son vocabulaire pour désigner le Président de loge.

Le Temple de Jérusalem
Le Temple de Jérusalem

Le SACRÉ (ce pourquoi on est prêt à se sacrifier, ce que l’on a de plus cher) doit être rappelé, dans sa dimension de RESPECT DE SOI MÊME ET D’AUTRUI. Un impératif qui se retrouve bien entendu à tous les degrés des rites, de la base au sommet.

Curieusement, ce principe de sacralisation peut sembler banal au point d’être oublié. Il est simple comme… bonjour, bonsoir, pardon, merci, au revoir, ces cinq mots du quotidien, qui ont tendance à disparaître alors qu’ils sont sacrés eux aussi, en tant que « clés d’ouverture » du dialogue ! Si ce Sacré était appris en famille, enseigné à l’école, rappelé dans nos activités, professionnelles, associatives, il y aurait sans doute moins d’incivilités et de violences de toutes sortes ! « Un homme, çà s’empêche ! », fait dire Albert Camus, à l’un de ses personnages de roman. La liberté est dans la retenue.

 L’escalier initiatique n’est pas une échelle progressive de valeurs humaines. Celles-ci sont égales sur tous les barreaux. Ce n’est pas le savoir ni la ou les connaissances qui qualifient le niveau moral et mental d’un individu : Marcel Proust nous le souffle : c’est la bonté qui est le comble de l’intelligence. Naturelle et non artificielle !

Une école de pensée

Ainsi informé, bien conscient de ces notions capitales, le demandeur peut sereinement actionner le heurtoir de la porte du Temple pour en demander l’ouverture. Quelle que soit l’Obédience choisie. La notion de « régularité » ou de « reconnaissance » entre Obédiences – formalités administratives hors de toute spiritualité – est ici totalement secondaire. A savoir par le postulant : Idéalement, le parcours de l’échelle initiatique précitée doit lui permettre l’accès à tous les degrés du rite maçonnique en cause (33 degrés pour le REAA). Aucun degré n’est supérieur ou inférieur à un autre. La progressivité ne doit pas être confondue avec la valeur.

Porte d'entrée de temple maçonnique
Porte d’entrée de temple maçonnique anglosaxon

A noter que les candidats – frappant souvent de plus en tard à la porte du Temple (au moment de la retraite quelquefois) – n’atteindront jamais les degrés sommitaux. Pour faire image : Décrocher le pompon en haut du mât de Cocagne, n’est pas le « Graal » d’une vie maçonnique. Il s’agit surtout de vivre la spiritualité (de la famille spir, respiration, inspiration)du degré obtenu dans une joie instructive. Et non la fébrilité de l’attente d’un tablier supérieur ! Le rite est comme le vin, ce n’est pas le degré qui fait le nectar.

« Qu’est-ce finalement que la Franc-maçonnerie ? « est une question qui reste fondamentale. Cette institution, tout en étant un lieu pédagogique est un « centre d’entraînement » à la vie sociale et sociétale, à l’extérieur du Temple. En ce sens, que serait la franc-maçonnerie aujourd’hui – qui prétend à juste titre être une « école de pensée » – sans l’apport essentiel de LA SCIENCE, LA PHILOSOPHIE, LA SOCIOLOGIE, LA PSYCHOLOGIE, LA PSYCHANALYSE, bref, toutes les sciences humaines ?!!

L’apport des sciences humaines

De la sorte, il ne convient pas de minimiser ces disciplines (alors qu’elles sont présentes à tous les degrés de la précitée échelle initiatique) en constants progrès (fulgurants pour ce qui concerne la science!). Que serait le contenu de nos planches sans qu’y apparaissent constamment et à raison les noms de SOCRATE, de PLATON, de SPINOZA, de DESCARTES, de FREUD, de LACAN, d’EINSTEIN, de PASTEUR et de FERRY, COMTE-SPONVILLE, FINKELKRAUT, penseurs actuels, entre des dizaines d’autres… Soyons justes, ce n’est pas le SYMBOLISME (souché sur les outils de la construction, la fiction, l’analogie) qui peut seul agir sur le monde! Certes, nous rappelle Théodore Monod : l’utopie n’est pas l’irréalisable mais l’irréalisé.

SPINOZA

C’est donc bien dans le passage au réel de l’action que s’épanouit l’HUMAIN avec toutes ses créations. A partir de la pensée ternaire (ouverte) prioritaire sur la pensée binaire (enfermante). SEMER, ESSAIMER ET S’AIMER, n’est -ce pas le programme idéal, précisément à réaliser ?!

La Franc-maçonnerie, en soi « modèle de communication » ne nous dit pas « quoi penser » mais nous suggère « comment penser ». Ainsi l’Apprenti apprend des autres, Le Compagnon apprend avec les autres, le Maître apprend aux autres.

Puissent les réflexions que je me permets d’apporter ici ne pas être perçues comme des critiques négatives ou de prétentieux ajouts mais simplement comme des observations et des instruments additionnels proposés. A prendre en compte et à utiliser ou non, en toute liberté, dans cette délicate démarche » qu’est le recrutement, au vrai, antichambre de la franc-maçonnerie de demain.

Nous avons le bonheur d’être réunis dans une Institution qui, à l’aide de son cortège fictionnel nous fait… le présent d’un passé pour préparer ce futur ! Nous sommes des êtres consciemment provisoires. En ce sens, c’est en qualité de « passant » que j’offre à la lectrice, au lecteur, mes réflexions d’humble PASSEUR. 

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Gilbert Garibal
Gilbert Garibal
Gilbert Garibal, docteur en philosophie, psychosociologue et ancien psychanalyste en milieu hospitalier, est spécialisé dans l'écriture d'ouvrages pratiques sur le développement personnel, les faits de société et la franc-maçonnerie ( parus, entre autres, chez Marabout, Hachette, De Vecchi, Dangles, Dervy, Grancher, Numérilivre, Cosmogone), Il a écrit une trentaine d’ouvrages dont une quinzaine sur la franc-maçonnerie. Ses deux livres maçonniques récents sont : Une traversée de l’Art Royal ( Numérilivre - 2022) et La Franc-maçonnerie, une école de vie à découvrir (Cosmogone-2023).

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