mer 18 février 2026 - 14:02

« Instruction secrète à mon fils » de Jean-Baptiste Willermoz, la vision d’Olivier de Lespinats

Avec Méditation vivante sur la Lettre à mon fils de Jean-Baptiste Willermoz, Olivier Chebrou de Lespinats ne commente pas un texte, il le réveille, il le remet dans nos mains comme un outil qui chauffe, et cette chaleur n’a rien d’ornemental.

J.-B. Willermoz

L’auteur propose une expérience de lecture qui tient de la transmission vécue, au sens le plus exigeant du terme. Jean-Baptiste Willermoz, né en 1730 et mort en 1824, y parle comme une voix paternelle et opérative, une voix qui ne cherche jamais à séduire, une voix qui demande un prix. Nous n’entendons pas un moraliste, nous entendons un homme qui sait ce que coûte une fidélité, et qui pèse chaque injonction afin qu’elle atteigne la conscience plutôt que l’intelligence. La phrase, chez Jean-Baptiste Willermoz, semble avoir été éprouvée par l’expérience. Elle avance sans grand geste, mais elle vise juste, comme une lame qui ne coupe pas pour blesser, mais pour séparer le vrai du commode, l’essentiel du bavardage intérieur.

Tout s’ordonne autour d’un mot incandescent, le dépôt

J.-B. Willermoz

Jean-Baptiste Willermoz ne remet pas un trésor à conserver dans une armoire intime, il confie un feu à porter, et ce feu peut devenir brûlure si nous le nourrissons d’orgueil. Le dépôt engage. Il implique que la lumière reçue ne nous appartient pas. Elle nous traverse, elle nous oblige, elle réclame une discipline qui n’a rien d’une austérité de façade. La connaissance, ici, n’est jamais séparée de la purification, et la purification n’est jamais séparée du service. Nous retrouvons une loi profonde de la tradition maçonnique, la lumière ne se distribue pas comme un privilège, elle se mérite par une tenue du cœur, par un usage juste du silence, par une capacité à soutenir la clarté sans la transformer en miroir pour notre amour-propre. Une telle tenue ne consiste pas à empiler des notions, elle consiste à préférer l’exactitude du geste à la brillance du discours, à substituer au goût du signe l’obéissance à ce que le signe exige.

Cette rigueur s’appuie sur une dramaturgie qui traverse tout l’héritage spirituel occidental, la chute et le retour. Jean-Baptiste Willermoz décrit l’être humain comme désaccordé, intelligence assombrie, volonté fragilisée, cœur facilement détourné de sa source, puis Jean-Baptiste Willermoz maintient qu’un chemin demeure, non sous la forme d’une consolation, mais sous la forme d’une architecture de réhabilitation. Il y a, dans cette architecture, quelque chose d’artisanal et de sacré, comme si chaque pierre devait être retaillée par le dedans. La prière, le culte intérieur, la fidélité au Principe unique deviennent des gestes de reconstruction.

L’histoire sacrée apparaît alors comme une grammaire de signes, non pour érudits, mais pour vivants. Les figures bibliques reviennent comme des types de réparation, Abel et Isaac, Joseph et Moïse, et jusqu’au Verbe incarné que Jean-Baptiste Willermoz place au centre de l’espérance.

L’ensemble n’écrase pas la liberté, il la réoriente. Jean-Baptiste Willermoz ne demande pas une soumission des lèvres, il réclame une conversion de l’être, et cette conversion prend la forme d’une fidélité quotidienne, discrète, recommencée.

Dans cette perspective, le rituel n’est jamais neutre. Olivier Chebrou de Lespinats rappelle avec une netteté presque tranchante que la même invocation peut sanctifier ou profaner selon l’intention. Cette seule idée suffit à éclairer nombre de nos dérives contemporaines, car il est si aisé de se croire profond dès que nous manipulons des formes, si aisé de confondre intensité et vérité, alors que Jean-Baptiste Willermoz demande l’inverse. Il demande de ralentir, de s’examiner, d’apprendre à se taire, d’accepter la patience d’une maturation. Le discernement devient une ascèse. Il tranche, non pour mépriser les formes, mais pour rappeler qu’elles ne valent que si elles rendent l’âme plus vraie, donc plus responsable. Nous comprenons alors que la parole initiatique ne se mesure pas à la quantité de symboles convoqués, mais à la qualité de l’homme ou de la femme que ces symboles travaillent.

À mesure que la méditation progresse, la vérité se dresse comme juge

Non une abstraction, mais une présence qui mesure nos habitudes, nos pensées, nos renoncements, jusqu’à cette pointe intérieure où chacun devient son propre témoin. La sanction n’est pas d’abord extérieure. Elle ressemble à un feu qui dévore lorsque nous persistons à vivre contre ce que nous savons. Une telle spiritualité, explicitement chrétienne dans ses images, rejoint pourtant une intuition hermétique, l’opération ne vaut que par la transmutation de l’être. L’ésotérisme cesse alors d’être un jeu d’ombre et de lumière, il redevient une justice, un art de conversion. Nous y sentons une fraternité profonde entre la voie willermozienne et la grande exigence intérieure des traditions de l’Occident spirituel, celle qui refuse la séparation confortable entre croire et devenir, entre comprendre et accomplir.

La question de la tradition s’éclaire d’une lumière austère, presque minérale. Jean-Baptiste Willermoz insiste, la transmission ne passe ni par les titres ni par la visibilité, mais par l’âme. Elle se chuchote, elle se garde, elle se donne à celui qui s’en montre digne. La bénédiction patriarcale devient alors le symbole opératif d’un transfert spirituel, passage d’une lumière plutôt que d’un bien. Nous retrouvons ici l’un des nerfs de l’initiation, l’égalité en dignité n’abolit pas l’épreuve, et l’épreuve protège autant le dépositaire que le dépôt. Elle protège aussi la communauté, car elle empêche que le sacré ne se dissolve dans la mode ou la facilité. Elle oblige à reconnaître qu’une transmission authentique est un service et non un droit, et qu’elle s’accompagne d’une crainte active, non la peur, mais le respect qui garde du pillage intérieur.

Olivier Chebrou de Lespinats

Cette fidélité s’enracine dans l’itinéraire d’Olivier Chebrou de Lespinats, qui se présente comme un humaniste spiritualiste et un chevalier du vingt et unième siècle, engagé depuis plusieurs décennies dans l’étude des rites et des symboles ésotériques, spirituels, mystiques et psychologiques. Cette durée n’est pas brandie comme un argument d’autorité. Elle se perçoit dans la manière de tenir la phrase, dans la sobriété qui refuse l’emphase, dans une volonté de transmettre des clés d’existence plutôt que des parures. L’œuvre d’Olivier Chebrou de Lespinats dessine un fil cohérent, de Dieu et la conscience maçonnique à La Voie du Maître Maçon, de La Lumière de la Transmission à Être Chevalier au XXIE siècle, sans oublier Les Gardiennes de Lumière consacrée à une chevalerie féminine, mystique et sacrée. Nous y voyons la même obsession, rendre au symbole sa fonction opérative, et rendre à la spiritualité son poids de vérité. Même ses entreprises de revues et de lettres, Le Symbolisme des Rites, Le Messager de la Croix Verte, Ousia, prolongent cette vocation, accompagner, instruire, éveiller, sans jamais céder au spectacle.

Il reste, après cette lecture, une image qui ne quitte plus le regard intérieur, celle du veilleur. Un serviteur sans scène, gardien d’un feu reçu dans le silence et rendu avec tremblement. Jean-Baptiste Willermoz et Olivier Chebrou de Lespinats nous laissent avec une exigence presque nue, devenir dignes de ce que nous désirons, afin que la flamme passe, et que rien de nous ne vienne l’obscurcir.

Un livre bref par le format, vaste par l’empreinte, qui rappelle que toute lumière véritable commence lorsque nous consentons à être travaillés par elle.

Méditation vivante sur la Lettre à mon fils de Jean-Baptiste Willermoz

Olivier Chebrou de Lespinats

Le compas dans l’œil, coll. L’initiée, 2026, 128 pages, 18 €

Pour commander, c’est ICI / Le site de l’éditeur

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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