ven 06 février 2026 - 17:02

Du Tour de France à l’ouvrage : le Compagnonnage, une modernité de la main… au service du travail juste

Ce dernier opus du journal Le Compagnonnage, tradition et modernité, revue trimestrielle de l’Union Compagnonnique des Compagnons du Tour de France des Devoirs Unis, se lit comme un petit atlas du métier vivant, où l’actualité n’est jamais réduite à l’agenda interne, mais reconduite vers une question plus vaste, comment une tradition de main, de route et de fraternité demeure praticable dans un monde pressé.

La fabrication éditoriale reste sobre, claire, et laisse les textes faire leur œuvre. La couverture, déjà, annonce la couleur, elle installe l’Europe compagnonnique dans le champ visuel et rappelle que le Compagnonnage n’a pas pour horizon une nostalgie domestique, mais une circulation, une comparution des pratiques, une fraternité qui se reconnaît au-delà des frontières.

Le numéro s’ouvre par une page de repères éditoriaux, puis glisse aussitôt vers une matière plus dense, une évocation historique qui rappelle pourquoi le Compagnonnage a dû, à certaines époques, renforcer ses rites, structurer son Tour de France, multiplier les sièges et les Mères, et élaborer des récits de légitimation. Il ne s’agit pas d’un détour érudit, mais d’un rappel de logique, lorsqu’une communauté veut durer, elle doit trouver une forme. Et lorsqu’elle veut transmettre, elle doit donner du sens à ce qu’elle transmet.

La séquence « Chef-d’œuvre » offre ensuite un portrait très incarné d’Alexandre Chambat, Savoyard l’Exemple des Compagnons, né à Annecy, formé dans les cuisines d’Yannick Alléno puis de Pascal Barbot, et façonné par une rigueur qui n’est pas seulement celle de la technique, mais celle d’une tenue intérieure. Le texte raconte aussi le voyage au long cours, vécu comme une école du regard, et il décrit un plateau où les symboles ne font pas décoration, mais charpente intime. Le chêne central, les pièces soutenues comme une harmonie, et la tartelette de cardons sauce diable, tout cela dit une chose simple et rare, la haute exigence n’est pas une mise en scène, elle est une mémoire disciplinée qui accepte la précision, le temps, l’écoute du détail. Le portrait se clôt sur une phrase qui sonne juste, la vie ne se réduit pas au feu du métier, et cette limite assumée a la valeur d’une leçon pour une génération souvent sommée de se consumer pour prouver.

Vient ensuite l’entretien avec le Président National de l’Union Compagnonnique Dominique Saffré, Nantais la Philosophie de l’Union, qui donne au numéro son axe institutionnel sans l’alourdir. Le récit du mandat, marqué par la période COVID et ses contraintes inédites, fait sentir l’effort de relance, le besoin de retisser de la présence, de remettre du lien là où l’habitude s’était dissoute. La modernité n’y est pas un slogan, elle passe par des choix concrets, notamment la visibilité, le travail de communication, l’adaptation des outils, avec cette idée que l’identité compagnonnique ne tient pas dans l’ombre, mais dans la capacité à être compris sans être dénaturé. La page des vœux, enfin, élargit la fraternité au-delà de l’Union, en nommant les partenaires, et surtout en rappelant la part silencieuse des proches, ceux qui soutiennent des engagements exigeants sans en porter les insignes.

Le journal s’arrête ensuite pour honorer la mémoire, avec l’inauguration d’un chemin dédié à Guy Chenu, Vendéen Franc-Cœur, manière très juste d’inscrire une vie de transmission dans la géographie réelle, comme si la ville elle-même reconnaissait qu’un Compagnon laisse une trace qui dépasse l’atelier. Quelques pages publicitaires s’intercalent, elles ont ici leur place naturelle, car elles disent aussi le tissu économique et artisanal qui entoure le mouvement, et rappellent que le Compagnonnage ne flotte pas au-dessus du monde, il y travaille.

L’ouverture « International » constitue l’une des respirations les plus réussies du numéro

Le récit de l’arrivée à Sibiu, en Roumanie, met en scène la diversité des itinérances européennes, les couleurs, les statuts, les façons d’être ensemble. Puis le focus sur le compagnonnage allemand, avec la scène très physique du jointage, rend au symbole sa dimension charnelle. La fraternité ne s’y prouve pas par des mots, mais par un geste, par une épreuve tenue, par une communauté qui entoure, qui accompagne, qui fait passer. Ces pages donnent à sentir que l’Europe des métiers ne se résume pas à des marchés, elle peut être une fraternité de pratiques, de discipline, de dignité ouvrière.

Le « Focus métier »

L’article revient ensuite à l’intime de la matière avec Louis Chelli, sellier-maroquinier, et ce que le texte appelle la découverte de la matière. Le cuir devient presque un langage, un lieu de patience et de précision, et la transmission apparaît comme une dette heureuse. La rubrique « Formation » prolonge ce fil, entre stages, restauration, techniques de fresque et sgraffito à la chaux, avec une pédagogie du faire qui refuse l’approximation et réhabilite les savoirs anciens comme compétences pleinement contemporaines.

Le grand ensemble « Histoire et symbolisme » apporte la profondeur longue

Il rappelle l’imprégnation chrétienne ancienne, la place de Babel, Moïse, Salomon, les Évangiles, et montre comment l’imaginaire des cathédrales, des croisades et des Templiers a pu s’enraciner plus tard. Il s’appuie sur les Règles des Jolis Compagnons tourneurs sur bois du Devoir, datées de 1731, et fait comprendre que l’image religieuse n’est pas seulement dévotion, mais grammaire de sens dans un monde où la plupart ne lisaient pas. Le texte montre ensuite les glissements du XIXe siècle, les lithographies, les cannes et les couleurs, l’apparition de mystères nouveaux, parfois d’un ésotérisme étranger à l’Ancien Régime, et il conclut à une filiation double, héritière à la fois d’un courant fortement chrétien et d’un autre, plus moderne, nourri de sociabilité et de recompositions. La page consacrée au détail d’une réception au XVIIIe siècle, avec ses prérequis, ses prières, ses exigences morales, et même la référence à la robe sans couture, dit combien l’initiation compagnonnique a toujours été une mise en ordre de l’homme autant qu’une reconnaissance de l’ouvrier.

Le Tour de France occupe ensuite le cœur battant du numéro, au sens narratif

La reconstitution historique à Pézenas réinscrit les métiers dans l’espace public, comme si la tradition redevenait visible, offerte, capable de susciter des vocations. À Toulon, la fête annuelle articule démonstration, fraternité et réflexion, et l’exemple des fonts baptismaux, inspirés et réinterprétés, rappelle qu’un ouvrage peut être fidèle sans être servile. À Bordeaux, la critique des travaux d’aspiranat, puis la conduite dans la ville, redonnent à l’évaluation sa beauté rude, celle d’une exigence qui n’humilie pas, mais qui élève.

Illustration de ruches tirée d’une version du Tacuinum sanitatis (XIVe siècle).

La modernité technique apparaît avec une force particulière dans la page consacrée à un ouvrage d’électricien qui prend la forme d’un drone, câblage, servomoteurs, paramétrage, mécanisme de largage. Et l’intelligence symbolique reprend aussitôt ses droits, puisque l’habillage évoque l’abeille, image d’une vie laborieuse au service de la ruche, et la boule de pollen devient une métaphore de diffusion et de transmission, comme si l’ouvrage voulait dire que la technique la plus actuelle ne vaut que si elle sert une fidélité.

C’est alors que surgit la question posée par les Compagnons d’Angoulême, et le numéro se resserre autour d’un point qui dépasse toutes les rubriques.

« Les valeurs du Compagnonnage sont-elles toujours d’actualité ? »

 La revue répond sans faillir, plus que jamais, mais l’intérêt ne tient pas dans la formule, il tient dans ce qu’elle oblige à regarder. Car le XXIe siècle n’est pas hostile au Compagnonnage parce qu’il serait moderne, il l’est parce qu’il est impatient. Nous vivons sous un régime de vitesse qui soupçonne tout ce qui demande de durer. Nous vivons dans un monde qui fragmente l’attention, qui veut des résultats immédiats, qui transforme l’erreur en faute, alors que le métier, dans sa vérité, sait que l’erreur peut être un passage, et que la correction est une pédagogie du réel. Dans ce contexte, l’actualité des valeurs compagnonniques ne se mesure pas à leur conformité avec l’air du temps, elle se mesure à leur capacité de tenir debout quand l’air du temps pousse à plier.

La première valeur, la plus secrète, est le temps

Temps du geste, acquis par répétition et ajustement. Temps de l’œil, qui apprend à voir l’angle qui ment et la courbe qui triche. Temps du jugement, qui comprend que la solution rapide peut être une défaite à retardement. Et il y a ce temps tenu, presque sacralisé, celui de la réunion où la parole se resserre, où la communauté se souvient qu’être ensemble ne suffit pas, qu’il faut une tenue, un cadre, une discipline consentie, afin que la fraternité ne devienne pas un mot doux mais une réalité exigeante. Le Compagnonnage rappelle ainsi que la patience n’est pas une lenteur, elle est une méthode, et même une forme de vérité, parce qu’elle accepte que la main et l’esprit avancent au même rythme.

Le XXIe siècle valorise volontiers le discours, la charte, la déclaration. Le Compagnonnage, lui, place la valeur au niveau de l’œuvre. Une valeur devient vérifiable lorsqu’elle produit du solide, du juste, du durable. Elle devient morale lorsqu’elle refuse le maquillage et tient le trait. Or nous habitons une civilisation de l’obsolescence, où l’objet est souvent conçu pour s’user vite, où le remplacement l’emporte sur la réparation, où la main est parfois traitée comme une dépense plutôt que comme une intelligence. Dans ce monde-là, expérience, patience, générosité, confiance, partage, solidarité ne sont pas une litanie. Ce sont des résistances. La générosité devient la capacité de transmettre sans retenir. La confiance devient un crédit accordé à celui qui apprend, même lorsqu’il tâtonne. Le partage devient le refus de la confiscation du savoir. La solidarité devient un lien protecteur contre l’isolement et le découragement.

L’actualité des valeurs se voit aussi dans l’articulation essentielle entre savoir-faire et savoir-être

Nous produisons des compétences, mais nous fabriquons parfois des existences désarmées devant la coopération, la parole tenue, la reconnaissance, la gratitude, l’acceptation de la critique. Le Compagnonnage réintroduit une école du caractère. Il rappelle qu’un métier n’est pas seulement une suite d’opérations, mais une éthique, et qu’une éthique n’est pas un luxe, mais une condition de survie pour une communauté de travail.

L’intelligence artificielle, dans ce cadre, n’est pas un épouvantail, elle est un révélateur

Elle promet l’accélération et l’assistance, elle peut aider, parfois admirablement, mais elle peut aussi nous faire oublier la valeur du chemin si nous cédons à l’hypnose du résultat. Or la valeur compagnonnique ne repose jamais sur le seul résultat, elle repose sur la transformation de celui qui fait. Si un outil nous soustrait l’effort qui nous éduque, il nous soustrait une part de nous-mêmes. La question compagnonnique devient alors très actuelle, qu’est-ce que nous gagnons sans perdre l’intelligence de la matière, l’intelligence du geste, l’intelligence de nous-mêmes. Une société qui ne sait plus faire devient dépendante. Une société qui ne sait plus réparer devient fragile. Une société qui ne sait plus transmettre devient amnésique. Les valeurs compagnonniques, loin d’être dépassées, deviennent des garde-fous contre cette amnésie.

La fraternité, enfin, apparaît comme la valeur la plus mal comprise par notre époque

Nous multiplions les contacts et raréfions les liens. Nous multiplions les échanges et raréfions les engagements. La fraternité compagnonnique n’est pas une émotion, elle est une obligation choisie. Elle apprend à donner, mais aussi à recevoir, recevoir une correction, recevoir une limite, recevoir l’autorité d’un ancien non comme une domination, mais comme une protection du métier et du sens. Cette dialectique de l’humilité et de la dignité est d’une actualité brûlante.

Même les passages difficiles de toute tradition, comme l’intégration des femmes, se lisent à la lumière de ces valeurs. Une institution se juge à sa capacité d’intégrer sans dissoudre, de faire place sans abaisser, de transmettre sans confisquer, en tenant ensemble ouverture et exigence. Si les valeurs tiennent, le passage peut tenir, non par effet de mode, mais par fidélité à la vocation profonde, former des êtres accomplis par le métier.

La rubrique « Hommage » donne à cette réflexion son poids ultime. Le texte consacré à Gaëtan Calvi, Alpin la Quiétude, rappelle ce qu’est une présence qui tient, une bonté, une empathie, une manière de servir sans bruit. Et la simple liste des noms de Compagnons disparus, Aimé Bayoud, Berry la Sérénité, Philippe Fronty, Landais la Passion du Trait, suffit à faire sentir que la transmission ne se raconte pas seulement, elle se paie par des vies offertes au lien.

Le numéro se clôt avec « La Plume et le Rabot », rubrique littéraire confiée à Yonnel Ghernaouti, autour du trait de charpente, signé notamment par Pierre Delloye et Jérôme Carraz. La sauterelle, fausse équerre qui révèle les angles véritables, devient une métaphore précise de la pédagogie compagnonnique. Le détour par l’outil dit faux conduit à la rectitude du bois, comme si l’apprentissage devait accepter la rature et la reprise pour accéder à la justesse. Ces pages, discrètes et très fortes, ramènent au centre ce que tout le numéro démontre. La ligne tracée est mémoire, la mémoire devient geste, le geste devient homme.

Au total, ce journal retrace une même démonstration par variations

Il montre un Compagnonnage qui se souvient, qui voyage, qui forme, qui honore, qui s’ouvre, qui s’interroge, et qui refuse de séparer la matière de l’esprit. Et lorsque les Compagnons d’Angoulême demandent si les valeurs sont toujours d’actualité, nous comprenons que la réponse ne vaut que si elle se prouve. Le XXIe siècle rend ces valeurs plus nécessaires, parce qu’il multiplie les raisons de les trahir. Le Compagnonnage, lui, propose une manière de les tenir, par la durée, par l’ouvrage juste, par la fraternité éprouvée, et par cette exigence simple, presque austère, qui finit toujours par faire lumière.

Compagnonnage – tradition & modernité

Revue trimestrielle, mutualiste, professionnelle, philosophique et littéraire

Union Compagnonnique, N°843, 4e trimestre 2025, 42 pages, 9 € / Pour s’abonner, c’est ICI / Découvrez les premières pages de ce nouveau numéro

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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