Avec Le Lotus bleu, Georges Remi fait basculer Tintin de l’exotisme vers la conscience. L’aventure devient une ascèse du discernement, où l’opium, la propagande et le mépris social révèlent une même mécanique, endormir pour dominer. Au cœur de Shanghai, une fraternité née d’un geste juste ouvre une voie intérieure, celle d’une droiture qui n’a rien de naïf et qui oblige à voir vrai.

Le rouge de la couverture, tendu comme une tenture de théâtre et comme un écran de sang, ne nous accueille pas, il nous met à l’épreuve
Nous y voyons un dragon noir qui se déploie en volutes, non pas décoratif mais agissant, presque respirant, et cette silhouette serpentine n’est pas seulement la promesse d’un exotisme, elle annonce une puissance de récit qui sait déjà que la peur est une langue universelle. Dans l’angle, une lanterne porte des signes qui brûlent sans flamme, et Tintin, minuscule dans son vase de porcelaine, paraît à la fois protégé et piégé, comme si l’aventure devait d’abord passer par un récipient, par un creuset, par une chambre close où la conscience apprend à distinguer l’image de la vérité. Cette entrée en matière, tout en aplats et en tensions, dit une chose décisive. Dans Le Lotus bleu, l’apparence n’est jamais innocente, l’apparence travaille, l’apparence ment, et c’est précisément pour cela que l’album devient une éducation du regard.

Le récit s’ouvre sur un trouble et sur une injonction
Quelqu’un appelle, quelqu’un prévient, quelqu’un espère encore que la lucidité peut devancer la catastrophe. Très vite, nous comprenons que les messages, les lettres, les billets, les dépêches, tout ce qui circule, tout ce qui prétend relier, peut aussi devenir l’arme d’un monde qui manipule. Hergé montre, dès les premières planches, que la modernité n’a pas seulement inventé des moyens de transport, elle a inventé des vitesses de mensonge. Dans la première séquence, la figure du fakir, exhibée comme merveille, semble d’abord relever du numéro, de la prouesse, de l’illusion consentie. Puis l’illusion se renverse et révèle sa face d’agression. Le corps qui devait distraire devient menace, la mise en scène devient piège, la scène devient embuscade.

Cette bascule, Hergé la place très tôt, comme un avertissement secret. Dans cet univers, ce qui divertit endort, ce qui amuse détourne, et l’initié n’est pas celui qui sait déjà, c’est celui qui soupçonne la mascarade au moment même où elle se donne pour inoffensive.
Nous retrouvons ensuite la ville, Shanghai, ses rues saturées d’enseignes, ses foules, ses silhouettes en mouvement, son tumulte calligraphié
La planche où Tintin traverse le quartier, comme happé par un flux qui le dépasse, possède une densité particulière, presque une qualité de mandala urbain, où chaque détail semble renvoyer à une autre couche du réel.

La rue n’est plus un décor, elle devient un texte, et ce texte est pluriel, polyglotte, traversé de pouvoirs concurrents. Nous lisons dans cette ville un empilement de concessions, de juridictions, d’intérêts, et Hergé réussit quelque chose de rare dans la bande dessinée d’aventure. Il fait sentir, sans discours, que le monde est compartimenté, que la souveraineté s’y vend par parcelles, que la vie quotidienne s’y déroule sous des plafonds invisibles. La foule, ici, n’est pas seulement pittoresque, elle est la matière même d’une épreuve initiatique, celle où nous apprenons que la liberté n’est jamais un état naturel mais une conquête contre des structures qui se dissimulent derrière l’habitude.
Le cœur sombre de l’album, c’est l’opium, non pas seulement comme substance mais comme principe
L’opium est un brouillard qui rend les consciences disponibles. Hergé ne traite pas ce thème comme un prétexte d’action. Il en fait une métaphore de l’époque et une métaphore de nous-mêmes.

L’opium dans Le Lotus bleu, c’est ce qui altère la perception, ce qui fait accepter l’inacceptable, ce qui transforme un homme en ombre, ce qui remplace la douleur par une torpeur, donc la révolte par une neutralisation. Et cette neutralisation n’est pas individuelle seulement. Elle sert des réseaux, des trafics, des alliances troubles. Elle devient une politique. Le vice n’est pas ici une faute privée, il est un instrument de domination, et c’est l’une des raisons pour lesquelles l’album résonne comme une leçon morale sans sermon. La véritable corruption n’a pas besoin d’être bruyante. Elle s’installe en nous par la lassitude, par le besoin d’oublier, par la tentation de ne plus voir.
Hergé oppose à ce brouillard un motif obstiné, la droiture
Tintin n’est pas un héros invulnérable, nous le voyons tomber, fuir, être poursuivi, se cacher, être pris dans des filets qui se resserrent. Mais sa ligne intérieure ne rompt pas. Cette droiture ne vient pas d’une morale plaquée.

Elle ressemble plutôt à une fidélité à un centre, à quelque chose de non négociable, qui se manifeste dans l’action par une attention constante à l’injustice. Voilà pourquoi la violence de l’album nous frappe davantage que celle de tant d’aventures plus spectaculaires. Ici, la violence est liée à l’arbitraire, à l’humiliation, au racisme, à la propagande, à la fabrication d’un ennemi. Nous sentons que l’on peut mourir d’être mal nommé. Nous sentons que l’on peut être condamné par un récit. Et nous comprenons que le combat de Tintin n’est pas seulement un combat contre des hommes armés, c’est un combat contre un montage de représentations qui organise le monde.
La séquence du « club occidental » est à cet égard d’une cruauté remarquable

Les figures y sont caricaturales, oui, mais la caricature n’est pas gratuite. Elle dénonce. Elle met à nu une suffisance qui se croit civilisation, une xénophobie qui se croit bon sens, un entre-soi qui se croit universel. Hergé expose un théâtre du mépris où la parole, supposée polie, devient une arme sociale. Ce passage a la force des scènes de tribunal, non pas parce que l’on y juge un accusé, mais parce que nous y voyons une époque se juger elle-même à travers ses rires. La supériorité affichée y apparaît comme une pauvreté intérieure. Et le plus aigu, c’est que cette pauvreté s’accompagne d’une bonne conscience. C’est un mal très moderne. Nous savons désormais que les grands aveuglements aiment se présenter comme des évidences.
Dans cette architecture de tromperies, une rencontre ouvre une brèche lumineuse, celle avec Tchang Tchong-jen, transposé dans l’album sous les traits du jeune Tchang

L’amitié entre Tintin et Tchang ne fonctionne pas comme un ingrédient attendri. Elle agit comme une initiation à l’altérité. Tout ce que le monde colonial fabrique de préjugés, tout ce que l’on répète sans savoir, tout ce que l’on croit connaître parce que l’on a déjà vu des images, se fissure au contact d’un visage singulier. L’album opère ici une conversion du regard. Et cette conversion n’est pas abstraite. Elle naît d’un geste de secours, d’une vulnérabilité partagée, d’une fraternité immédiate qui ne demande pas de justification. Nous reconnaissons là une vérité profondément initiatique. La fraternité ne commence pas par une proclamation, elle commence par un acte, et cet acte oblige ensuite la pensée à se mettre à la hauteur de ce qu’il a déjà décidé.
Cette dimension fraternelle, nous pouvons la lire dans un registre proche de la Franc-maçonnerie, non pas en plaquant des emblèmes, mais en observant la dynamique intérieure.
Il y a un passage, discret et essentiel, où l’album nous demande d’abandonner l’idée confortable d’un monde séparé entre bons et méchants, civilisés et barbares. Nous découvrons des hommes pris dans des systèmes.

Nous découvrons des complicités, des jeux d’influence, des manipulations d’État, des provocations destinées à justifier l’invasion, des fausses preuves qui deviennent de vraies guerres. Dans cette toile, le travail de Tintin ressemble à une enquête au sens initiatique du terme, une recherche de la parole juste au milieu des récits qui hurlent. Il s’agit moins de triompher que de discerner. Et discerner demande une discipline. Nous reconnaissons une ascèse, celle qui consiste à ne pas céder à la première explication, à refuser l’évidence quand l’évidence a été préparée.
Le lotus, dans tout cela, n’est pas un ornement
Le lotus pousse dans la vase et s’élève sans se salir. Cette image, sans être martelée, traverse l’album comme une respiration morale. Dans un monde où les forces cherchent à enfoncer les consciences dans la boue, une fleur demeure possible. Mais cette fleur n’est pas un miracle offert.

Elle est l’effet d’une tension, d’un effort, d’une verticalité. Le bleu, lui, ne se réduit pas à une couleur. Il est l’espace mental de la clarté, une distance intérieure qui permet de ne pas se laisser engloutir. Dans certaines planches nocturnes, lorsque la ville devient bleutée, presque spectrale, que les silhouettes armées glissent comme des ombres, nous sentons que la nuit n’est pas seulement l’heure du danger. Elle est l’heure de l’épreuve. L’initié traverse la nuit sans s’y attacher. Il apprend que la peur est un passage, non un pays. La longue séquence où Tintin se sait traqué, où les coups de feu résonnent, où l’on cherche des issues, donne à l’album une coloration presque alchimique. Nous pourrions y lire une nigredo, une phase de confusion et de menace où l’être est dépouillé de ses certitudes, afin que quelque chose de plus vrai apparaisse ensuite.
La force de Hergé, c’est que cette lecture symbolique ne détruit jamais la précision concrète

Le Lotus bleu demeure un album d’action, d’humour parfois, de rythme et de rebondissements. Mais le rythme n’est pas gratuit. Il mime une époque qui accélère vers l’abîme. Les trains, les automobiles, les cargos, les télégrammes, tout va vite, et cette vitesse sert autant la fuite que la catastrophe. Dans les scènes de quai et de bateau, lorsque l’horizon maritime se charge d’ombres, nous sentons une mélancolie du départ, non pas parce qu’un épisode se termine, mais parce qu’une innocence se retire. Ce que Tintin a vu ne pourra plus être désappris. Et ce que nous avons vu avec lui, nous le portons ensuite comme une question adressée à nos propres aveuglements.
Il faut dire aussi l’importance de la « ligne claire » dans cette économie initiatique

La clarté graphique chez Hergé n’est pas seulement un style. Elle est un choix éthique. Elle affirme que le monde peut être lisible, donc critiquable. Elle refuse la confusion comme esthétique de pouvoir. Chaque objet est dessiné avec une exactitude qui ressemble à une probité. Et cette probité sert le propos. Face aux mensonges organisés, la netteté devient résistance. Nous ne cessons d’être frappés par ce paradoxe. Plus l’intrigue montre des trames obscures, plus le dessin choisit la transparence. Comme si Hergé nous disait, sans discours, que la lumière ne nie pas l’ombre, mais qu’elle rend l’ombre repérable, donc affrontable.
Dans cette perspective, Le Lotus bleu occupe une place singulière dans la geste de Tintin
Nous y percevons une mue. Le monde n’est plus une scène où l’Europe se promène en juge. Le monde devient un lieu où l’Europe est aussi interrogée, démasquée, remise à sa place.

Hergé quitte une part d’enfance du regard, celle qui confond l’ailleurs avec un théâtre de stéréotypes, et il commence à écrire avec une responsabilité plus grave. Cette responsabilité, nous la relions volontiers à une exigence initiatique, celle qui commande de se corriger soi-même avant de prétendre corriger le monde. L’album nous montre un héros qui demeure le même, et pourtant tout change autour de lui, parce que l’auteur a changé dans sa manière de voir.
Cette transformation, nous la comprenons mieux quand nous considérons l’homme derrière la signature

Georges Remi, qui signe Hergé, naît en 1907 à Etterbeek et meurt en 1983 à Woluwe-Saint-Lambert. Il grandit dans une Belgique où la presse, le catholicisme, le scoutisme, les idéologies, les rêves d’empire et les inquiétudes européennes composent un climat dense. Georges Remi se forme très jeune au dessin et à l’observation, il travaille pour Le Vingtième Siècle et pour Le Petit Vingtième, et il invente Tintin en 1929. Ce qui demeure fascinant, c’est que Georges Remi ne reste pas prisonnier de ses premières facilités. À travers ses rencontres, ses lectures, ses doutes, son exigence grandissante, il déplace son art vers une forme de vérité plus exigeante. L’amitié avec Zhang Chongren, que Georges Remi rencontre au milieu des années 1930, joue un rôle majeur dans cette conversion. Nous ne parlons pas d’un détail biographique, nous parlons d’un événement spirituel au sens large, parce qu’il s’agit d’apprendre à regarder un être humain avant de regarder une idée de l’autre. Le Lotus bleu porte cette trace, et c’est peut-être pour cela que l’album conserve une puissance si particulière. Il ne se contente pas de raconter. Il témoigne d’une rectification intérieure.

La bibliographie de Georges Remi est devenue un continent, mais elle reste habitée par quelques sommets qui dialoguent entre eux comme des stations d’un même parcours. Après Tintin au pays des Soviets, Tintin au Congo et Tintin en Amérique, Le Lotus bleu marque un tournant. Viendront ensuite des albums où la politique et la conscience se mêlent autrement, comme L’Oreille cassée, Le Sceptre d’Ottokar ou Le Crabe aux pinces d’or, des albums où l’énigme devient plus métaphysique, comme Les Sept Boules de cristal et Le Temple du Soleil, puis des œuvres où l’aventure prend des allures de dépouillement intérieur, comme Tintin au Tibet. Et il y a ces miracles d’équilibre, où le quotidien devient théâtre symbolique, comme Les Bijoux de la Castafiore. Jusqu’à l’ultime fragment, Tintin et l’Alph-Art, laissé inachevé, comme si le mystère devait demeurer ouvert. Autour de Tintin, Georges Remi bâtit aussi d’autres constellations, notamment Quick et Flupke, qui révèle son sens du gag et sa connaissance des rues de Bruxelles, et qui, sous l’apparente légèreté, maintient un art de la précision.
Ce qui nous touche, au terme de cette méditation, c’est que Le Lotus bleu demeure une œuvre d’éveil

Nous y lisons une lutte contre les narcotiques visibles et invisibles, contre la paresse de la pensée, contre l’arrogance qui se prend pour la norme. Nous y lisons une fraternité qui ne se contente pas d’être sentiment, une fraternité qui devient méthode de vérité. Nous y lisons aussi une leçon de responsabilité pour les Francs-maçons, parce qu’elle nous rappelle que l’initiation n’est pas une décoration intérieure, mais une obligation de lucidité, et que la parole juste commence par le refus des récits faciles. Hergé ne prononce pas ces mots, et pourtant l’album les fait sentir, page après page, par la façon dont l’injustice est montrée, par la façon dont le mensonge se fabrique, par la façon dont un lien fraternel renverse des siècles de mépris appris. Le lotus, alors, cesse d’être une fleur lointaine. Il devient une exigence quotidienne, celle d’une verticalité intérieure capable de traverser la vase du monde sans y consentir.
Dans la « ligne claire » de Georges Remi, la clarté n’est pas un style, elle est une éthique

Elle oppose à l’épaisseur des intrigues la netteté d’une exigence, nommer l’injustice, refuser les récits prêts à l’emploi, choisir la fraternité comme méthode. Et si Le Lotus bleu demeure si actuel, c’est parce qu’il nous apprend encore à reconnaître les opiums modernes, ceux qui ne se fument pas, ceux qui se partagent, ceux qui se répètent, jusqu’à faire passer la nuit pour une évidence.
Les Aventures de Tintin – Le Lotus bleu
Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 10,95 € / Pour commander, c’est ICI
Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre d’Hergé, nous ne reproduisons pas d’images issues des albums de Tintin : ni premières de couverture, ni planches, ni représentations des personnages. Les illustrations proposées pour cet article sont donc des créations originales, sans reprise d’éléments graphiques de l’univers de Tintin.

