La Franc-maçonnerie enseigne le dépouillement, la mesure et le sens du passage. Pourtant, ici ou là, la fonction semble parfois se figer, le maillet s’alourdir, et la charge devenir possession.

Lorsque le pouvoir s’installe durablement au sommet des obédiences, la question n’est plus seulement profane : elle devient initiatique. Comment servir sans se servir, diriger sans dominer, transmettre sans confisquer ? À l’heure où certains systèmes obédientiels dérivent vers une personnalisation excessive de l’autorité, la devise compagnonnique résonne comme un rappel à l’ordre symbolique.
Il est des mots que l’institution redoute parce qu’ils viennent du dehors, mais qu’ils éclairent un mal du dedans

Le « dégagisme », né dans le tumulte des places publiques, paraît d’abord étranger à l’univers feutré des Temples. Il sent la clameur, l’instant, le slogan. Et pourtant, si nous le dépouillons de sa brutalité médiatique, si nous le débarrassons de ses simplifications, il devient une question de fond, presque une épreuve de vérité : comment une école qui prétend former des êtres libres peut-elle tolérer, en son sommet, des formes d’emprise, de confiscation, d’autorité durable devenue identité ?
La Franc-maçonnerie ne s’est jamais pensée comme une démocratie profane, ni comme une entreprise de conquête
Elle se veut laboratoire de discernement, école de mesure, méthode de transformation. À ce titre, le pouvoir n’y est pas une propriété : il est une fonction. Le maillet n’est pas un sceptre : il est un outil. Le tablier n’est pas un insigne de supériorité : il est un rappel du travail, du service, de la poussière acceptée. Lorsque la charge devient trône, lorsque la durée devient stratégie, lorsque l’autorité s’épaissit en domination, quelque chose se fissure au cœur même du projet initiatique.

C’est ici que la devise compagnonnique « servir, ne pas se servir, ne pas asservir » cesse d’être une belle formule et redevient une règle intérieure.
Servir, c’est consentir à la verticalité de la transmission sans jamais la confondre avec une hiérarchie de personnes. Ne pas se servir, c’est refuser que la fonction devienne rente symbolique, carrière interne, récompense narcissique, ou dispositif d’influence. Ne pas asservir, enfin, c’est se souvenir que nul ne détient la Lumière, que nous n’en sommes que les dépositaires provisoires, et que toute prétention à l’incarner durablement mène, tôt ou tard, à l’ombre.
Le problème n’est donc pas l’existence de Grands Maîtres, de Grands Officiers, d’une administration centrale, d’un rythme obédientiel

Une structure est nécessaire ; un centre, parfois, protège l’ensemble. Le problème surgit lorsque la temporalité initiatique (alternance, retrait, transmission, effacement) est remplacée par une temporalité politique : reconduction, verrouillage statutaire, neutralisation des contrepoids, mise en scène de fidélités. Là où l’Ordre devrait apprendre à « mourir » à sa fonction pour mieux transmettre, certains apprennent à s’y attacher.
Dans ces dérives, le langage lui-même se corrompt
Nous invoquons la stabilité pour masquer l’immobilisme, l’unité pour étouffer la pluralité, la tradition pour interdire la critique. Et la contestation, même argumentée, même fraternelle, est disqualifiée comme profane, dangereuse, voire antimaçonnique. Or c’est l’inverse : la critique interne, dès lors qu’elle demeure précise, juste, et soucieuse de l’intérêt commun, relève d’un acte maçonnique majeur. Elle est une forme de courage silencieux : préférer l’Ordre à ceux qui prétendent l’incarner.

Exemple : une dérive observée dans certaines obédiences africaines
Dans plusieurs pays d’Afrique, la Franc-maçonnerie a connu un essor rapide, porté par une quête de structuration, de reconnaissance, parfois de protection symbolique dans des contextes où l’État est fragile, où l’arbitraire rôde, où la société civile manque de garde-fous. Mais cet enracinement, lorsqu’il n’est pas accompagné d’une véritable culture initiatique de l’alternance, a pu engendrer des dérives préoccupantes.

Nous voyons, dans certaines Grandes Loges, des Grands Maîtres se maintenir de longues années, adapter statuts et règlements, affaiblir les contre-pouvoirs internes, et s’appuyer davantage sur des fidélités personnelles que sur la respiration des ateliers.
La fonction devient alors un instrument d’influence sociale, politique ou économique, au lieu de rester un service temporaire rendu à l’Ordre. Ce n’est pas une « singularité africaine ». C’est simplement plus visible là où les institutions civiles sont faibles, et où la confusion entre autorité symbolique et pouvoir réel s’installe plus facilement. À ce titre, ces situations agissent comme un miroir grossissant : elles rendent lisible, en pleine lumière, ce que d’autres contextes dissimulent sous des formes plus feutrées.

Peut-on parler, dès lors, d’un « dégagisme maçonnique » ?
Le mot reste maladroit, tant il charrie une violence et une simplification étrangères à notre méthode. Mais le principe qu’il pointe, lui, est profondément initiatique : rappeler que nul n’est indispensable, que toute charge est transitoire, que le pouvoir qui dure trop longtemps cesse d’être service pour devenir emprise. Ce n’est pas un appel à la table rase. C’est un appel au rappel à l’ordre symbolique.
La Franc-maçonnerie n’a pas vocation à copier les révolutions profanes. Elle a mieux à offrir : la révolution intérieure. Celle qui commence par le renoncement à soi, par la capacité à passer la main, par l’acceptation du silence après la parole. Un Grand Maître véritablement « au travail » ne devrait pas aspirer à durer : il devrait aspirer à transmettre, puis à s’effacer dignement, laissant derrière lui des Sœurs et des Frères plus libres, plus responsables, plus conscients.

La Franc-maçonnerie ne se grandit jamais en protégeant ceux qui s’accrochent
Elle s’élève lorsqu’elle se souvient que toute charge est un passage, toute autorité un prêt, toute lumière une responsabilité. Là où le pouvoir se prolonge, l’initiation se fige. Là où nous savons passer la main, l’Ordre demeure vivant. Servir, ne pas se servir, ne pas asservir : cette devise n’est pas un idéal abstrait, mais une exigence quotidienne, sans laquelle la Franc-maçonnerie cesse d’être une école de liberté pour devenir un simple système de domination.

