ven 30 janvier 2026 - 17:01

« Le Vivant, l’Humain, la Planète » : ce qui restera de la Question à l’Étude des Loges 6024-6025 de la Grande Loge de France

Depuis trois ans, une initiative structurante a repris sa place au cœur de la vie intellectuelle de la Grande Loge de France : le retour des Questions à l’Étude des Loges (QEL). Ces Questions, qui ont marqué l’histoire de l’Obédience, reviennent aujourd’hui enrichir les travaux d’une dimension pleinement collective et collaborative : une même interrogation, proposée à l’ensemble des ateliers, travaillée selon la méthode maçonnique – lente, contradictoire, patiente – puis mise en commun afin de nourrir une réflexion partagée.

Les QEL récentes l’ont montré

La Grande Loge de France n’a pas choisi des thèmes de confort, mais des questions qui touchent à la limite et au vertige. La fin de vie, d’abord, où l’éthique rejoint la dignité et où la conscience est appelée à demeurer humaine quand tout vacille. L’intelligence artificielle, ensuite, où l’époque éprouve notre discernement, notre liberté intérieure et notre définition même de l’humain.

Surtout, la démarche ne s’arrête pas au travail en Loge

Le principe, rappelé publiquement, est que chaque Loge est invitée à apporter sa contribution, et que ces apports, une fois synthétisés, deviennent un témoignage collectif : disponible pour toutes et tous, et destiné à nourrir le débat public. (GLDF)
Deux jalons donnent à voir ce que peut produire cette méthode lorsqu’elle va jusqu’au bout : un Livre blanc sur la fin de vie, et un manifeste sur l’intelligence artificielle, publiés par la Grande Loge de France.

C’est dans cette continuité qu’intervient l’année maçonnique 6024-6025, placée sous un triptyque à la fois simple et vertigineux : « Le Vivant, l’Humain, la Planète »

Simple, parce que les mots semblent aller de soi. Vertigineux, parce qu’ils engagent tout : notre place dans l’univers, notre responsabilité dans le monde, notre manière de bâtir — intérieurement et collectivement, sans trahir la mesure.

Thierry Zaveroni, Passé Grand Maître de la GLDF

La Grande Loge de France a annoncé pour 2025 une orientation de ses travaux, notamment au travers des petits-déjeuners mensuels « Enjeux et Perspectives », autour de cette thématique centrale. Le fil directeur, en harmonie avec l’appel à l’éveil et à la lumière porté par le Très Respectable Grand Maître Thierry Zaveroni, invitait chaque Frère et chaque Loge à explorer, approfondir, confronter : qu’est-ce qu’être humain, qu’est-ce que respecter le vivant, qu’est-ce que préserver la planète sans réduire ces notions à des slogans d’époque, ni les dissoudre dans une morale vague.

Blason GLDF
Blason GLDF

Or une difficulté, très concrète, s’est présentée : tout ce qui est travaillé ne se publie pas

Certaines Questions à l’Étude donnent lieu à des synthèses éditées, d’autres non. Et déjà, l’annonce du programme 2026 des petits-déjeuners, avec un fil conducteur explicite – « La liberté de conscience » – fait naître une question naturelle : ces échanges seront-ils, eux, rassemblés et édités ? Beaucoup l’espèrent et certains disent déjà… qu’ils le  seront sûrement !

Mais dans le même mouvement, un constat a circulé : le travail 6024-6025 sur “Le Vivant, l’Humain, la Planète” risque de ne pas laisser de trace publique structurée, alors même que des Frères ont produit des planches de haute tenue, des méditations, des propositions, des alertes, des appels.

C’est la raison d’être de cet article : faire tenir debout ce qui, sinon, se disperserait. Non pas parler “à la place” des Loges, mais proposer une synthèse argumentée à partir de travaux reçus, pour qu’il reste au moins ceci : une ligne claire, une ossature de sens, un héritage lisible.

Une Question à l’Étude, ce n’est pas un thème : c’est une épreuve de cohérence

Dans la tradition de la Grande Loge de France, une Question à l’Étude des Loges n’est pas un simple intitulé annuel destiné à nourrir quelques échanges. C’est un instrument de travail. Un outil d’élévation. Une manière de faire entrer l’époque dans le Temple, non pour la sanctifier, mais pour la mesurer.

Le triptyque « Le Vivant, l’Humain, la Planète » est précisément de cette nature : il oblige à articuler ce que l’on sépare trop souvent.

  • Le vivant, traité comme décor ou réservoir.
  • L’humain, réduit à l’individu consommateur ou à la donnée mesurable.
  • La planète, convertie en enjeu technique plutôt qu’en demeure spirituelle.

La franc-maçonnerie, lorsqu’elle est fidèle à son exigence, ne se contente pas de “réagir” à l’actualité : elle interroge les racines. Elle met l’outil à l’épreuve de la main, et la main à l’épreuve de la lumière.

Le triptyque 6024-6025 : trois mots, trois déplacements intérieurs

1) Le Vivant : sortir de l’utilitaire, entrer dans l’interdépendance

Le premier mot, le vivant, est un rappel à l’ordre. Non pas un ordre moral, mais un ordre cosmique : celui des équilibres, des cycles, des liens invisibles qui font qu’aucune forme de vie ne tient seule.

Dans une lecture maçonnique, le vivant n’est pas un “sujet” parmi d’autres. Il touche à la manière dont nous percevons le monde : sommes-nous encore capables de contempler sans posséder ? de comprendre sans instrumentaliser ? d’agir sans détruire l’architecture d’ensemble ?

La chaîne d’union prend ici une profondeur inattendue : elle ne relie pas seulement des hommes entre eux, elle peut être pensée comme une figure symbolique de l’interdépendance du réel. Briser un maillon n’est pas “un dommage collatéral” : c’est fragiliser la totalité.

La franc-maçonnerie, parce qu’elle travaille la mesure et l’harmonie, peut porter une idée simple : le vivant ne se “gère” pas, il se respecte. Et le respect n’est pas une émotion : c’est une discipline.

2) L’Humain : revenir au centre sans redevenir le centre du monde

Le second mot, l’humain, peut sembler évident dans une obédience initiatique. Et pourtant, il est devenu fragile.

Car l’humain, aujourd’hui, est pris en étau : d’un côté, les discours de puissance (performance, domination, accélération) ; de l’autre, la tentation du renoncement (fatigue, cynisme, désertion du sens). Entre les deux, la personne se dissout : en identité de surface, en profil numérique, en opinion instantanée.

Or l’initiation place l’humain au cœur mais pas comme un petit souverain. Comme un être en travail. Un être qui doit passer de la pierre brute à la pierre taillée, autrement dit : de l’impulsion à la conscience, de la réaction à la rectitude.

C’est là que la Grande Loge de France rappelle une exigence qui n’est pas un détail, mais une charpente : la liberté absolue de conscience. Non pas la liberté de faire n’importe quoi, mais la liberté d’être responsable. La liberté de refuser le dogme – y compris le dogme moderne, celui qui prétend que tout se vaut, tout se calcule, tout se remplace.

Dire « l’humain », dans ce cadre, c’est dire : dignité, responsabilité, élévation. Et c’est poser une question décisive : le progrès nous grandit-il encore, ou nous excède-t-il ?

3) La Planète : du stock de ressources au Temple universel

Le troisième mot, la planète, est celui qui oblige à sortir des abstractions.

La Terre, dans une perspective initiatique, peut être perçue comme un temple universel : non pas un temple bâti par des mains humaines, mais un lieu reçu, transmis, habité avec précaution. La planète devient alors un héritage commun, une demeure fragile, un sol sacré non par superstition, mais parce qu’il est le support de toute vie, le théâtre de toute fraternité possible.

Ce déplacement est majeur : tant que la Terre n’est qu’un “environnement”, nous la traitons comme un décor. Lorsqu’elle est reconnue comme demeure, notre éthique change. Le compas et l’équerre reprennent ici tout leur sens : tracer des limites, rester dans la mesure, construire juste. Non seulement dans nos discours, mais dans nos pratiques.

C’est aussi l’idée d’une écologie spirituelle : l’écologie n’est pas seulement une affaire de technique, mais une affaire de relation. Comment habitons-nous le monde ? Comment nous y tenons-nous ? Quelle qualité de présence laissons-nous derrière nous ?

Trois questions, une seule exigence : passer du constat à la transformation

Le document de travail 6024-6025 s’est souvent cristallisé autour de trois grandes interrogations, que l’on peut reformuler ainsi, sans perdre leur substance.

Question 1 – Revenir pour l’humain à l’essentiel : la sortie des illusions

Cette première question vise le nerf de l’époque : la confusion entre lumière et éclat. L’humain moderne, grisé par la technique, la vitesse, la maîtrise, a parfois pris l’intelligence pour la sagesse. Il a confondu la capacité de faire avec la capacité de bien faire. Il s’est cru propriétaire du monde, alors qu’il en est l’hôte.

Revenir à l’essentiel ne signifie pas refuser la modernité. Cela signifie : retrouver la hiérarchie intérieure. Réapprendre la sobriété du regard. Replacer l’action dans un cadre éthique. Réhabiliter l’humilité : non comme posture de faiblesse, mais comme condition de justesse.

Dans le langage du Rite – rappelons à nos lecteurs que la GLDF est monorite et pratique ce très beau Rite qu’est le Rite Écossais Ancien et Accepté (R.É.A.A.) –, c’est une évidence : tant que la pierre brute commande, l’œuvre se désagrège. Revenir à l’essentiel, c’est accepter le travail lent, le polissage, l’exigence. C’est retrouver la notion de limite, non comme mutilation, mais comme forme.

Question 2 – Le Franc-maçon, un acteur majeur pour renouer avec le vivant : l’exemplarité comme méthode

Ici, la question ne flatte pas. Elle oblige.

Le franc-maçon n’est pas un commentateur du monde. Il est un bâtisseur : quelqu’un qui doit faire descendre la lumière dans la conduite. Or renouer avec le vivant ne se décrète pas : cela se pratique.

La franc-maçonnerie dispose d’un arsenal symbolique qui, bien compris, devient une éthique de l’action :

  • Le compas : apprendre à contenir, à mesurer, à ne pas envahir ;
  • L’équerre : agir droit, ajuster, rendre conforme au juste ;
  • La chaîne d’union : comprendre que l’égoïsme détruit toujours plus loin qu’il ne le croit ;
  • Le travail de la pierre : commencer par soi, sans se donner le luxe de prêcher.

Cela ouvre une piste féconde : les Loges comme laboratoires d’idées, non pas pour fabriquer des programmes politiques, mais pour produire des consciences structurées, capables d’agir sans haine, sans dogme, sans imprudence. Une fraternité qui ne se contente pas de s’émouvoir, mais qui sait élaborer, soutenir, transmettre.

Question 3 – Notre relation à la lumière de la Terre : du savoir à la sagesse

La Terre enseigne. Elle enseigne l’équilibre, le rythme, la patience, la cyclicité, la résilience. Elle rappelle que toute lumière véritable naît d’un rapport juste à l’ombre : rien ne croît sans nuit, rien ne se transforme sans épreuve.

Penser notre relation à la lumière de la Terre, c’est refuser l’écologie de surface, celle des mots commodes et des indignations rapides. C’est entrer dans une spiritualité concrète : habiter au lieu d’exploiter, contempler au lieu d’utiliser, transmettre au lieu d’épuiser.

Et c’est, au fond, la même tension que dans l’initiation : savoir ne suffit pas. La connaissance, sans sagesse, devient un outil d’orgueil. La lumière, sans mesure, devient incendie.

Solidarité et fraternité : quand la pensée prend corps

Cette Question à l’Étude n’est pas restée purement spéculative. Elle a rencontré un terrain d’incarnation : la culture de la solidarité portée par la Grande Loge de France, et notamment par son Fonds de dotation Fraternité et Humanisme.

Là encore, la cohérence est mise à l’épreuve : parler de l’humain, du vivant, de la planète, c’est aussi accepter de secourir, de soutenir, de réparer, d’aider les plus fragilisés — et de le faire dans le respect de l’intérêt général, de la culture, des valeurs éthiques, des principes républicains auxquels l’Obédience se réfère.

Les actions citées (dîners caritatifs au profit de personnes en situation de handicap, appels aux dons pour des sinistrés, soutien à des initiatives culturelles, etc.) rappellent une chose essentielle : la fraternité maçonnique n’est pas un sentiment, c’est une mise en œuvre. Elle devient l’un des lieux où la réflexion sur l’humain et le vivant cesse d’être un discours, pour devenir un geste.

Et maintenant : que restera-t-il de 6024-6025 ?

La question, au fond, est celle-ci : une obédience peut-elle travailler une grande thématique sans en laisser trace ? Les planches existent, les échanges ont eu lieu, les consciences ont été touchées. Mais l’époque est celle de l’effacement rapide : ce qui n’est pas transmis s’éteint, ce qui n’est pas recueilli se perd.

Or la franc-maçonnerie n’est pas faite pour l’éphémère. Elle est faite pour la stratification : une pierre sur une pierre, une génération sur une génération, une phrase juste qui demeure quand le bruit s’est retiré.

Si l’année 2026 met en avant la liberté de conscience, et si cette thématique donne lieu à des publications, tant mieux : ce sera une continuité logique, et une nécessité. Mais précisément : la liberté de conscience ne vaut que si elle s’exerce aussi comme fidélité au travail accompli. La conscience libre n’oublie pas. Elle recueille. Elle transmet. Elle sauve de l’oubli ce qui a été cherché.

C’est pourquoi cette synthèse importe : parce qu’elle dit, simplement, qu’en 6024-6025, à la Grande Loge de France, des Frères ont travaillé sur le vivant, l’humain, la planète, non comme un décor moral, mais comme une exigence initiatique.

Le Temple n’est pas hors du monde : il est la manière juste d’y demeurer. Quand la Grande Loge de France choisit « Le Vivant, l’Humain, la Planète », elle ne propose pas un thème de saison ; elle pose une question de fidélité : sommes-nous encore capables de bâtir sans détruire, de progresser sans dominer, d’éclairer sans brûler ?
Et si rien ne devait être édité, qu’il reste au moins cela : cette triple mesure, offerte à notre travail… Le vivant comme limite sacrée, l’humain comme dignité en chantier, la planète comme temple commun.

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Charles-Albert Delatour
Charles-Albert Delatour
Ancien consultant dans le domaine de la santé, Charles-Albert Delatour, reconnu pour sa bienveillance et son dévouement envers les autres, exerce aujourd’hui en tant que cadre de santé au sein d'un grand hôpital régional. Passionné par l'histoire des organisations secrètes, il est juriste de formation et titulaire d’un Master en droit de l'Université de Bordeaux. Il a été initié dans une grande obédience il y a plus de trente ans et maçonne aujourd'hui au Rite Français philosophique, dernier Rite Français né au Grand Orient de France.

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