ven 30 janvier 2026 - 15:01

Actualité de la philosophie chrétienne du rite écossais rectifié

La violence augmente en intensité dans notre monde, aussi bien dans les relations internationales que dans les relations individuelles. Pour la franc maçonnerie rectifiée, la question de la violence est nécessairement au cœur de ses préoccupations, car la substance du message chrétien est l’amour du prochain.

En effet, le christianisme primitif est l’ossature et la moelle aussi bien du rite que du régime rectifié.

Penser l’actualité du monde au moyen de l’ontologie[1] du rite est un exercice fructueux. Nous allons donc questionner la polémologie en partant notamment du concept de guerre juste mais aussi en nous interrogeant sur la nature de la violence des hommes.

Dans cet esprit, nous allons utiliser l’anthropologie Girardienne,[2] afin d’éclairer notre réflexion politique et permettre ainsi l’ouverture de chantiers féconds sur la compréhension de notre être.

Pour commencer, rappelons que le christianisme primitif prône le renoncement unilatéral à la violence, ce dont témoigne la passion du Christ. Ensuite les premiers martyrs qui ont suivi à la lettre l’enseignement du Christ.

Cette morale est la sève qui irrigue les travaux du convent de Wilhemsbadt qui précisent :

(…) Notre unique soin (de chevalier) tend à devenir meilleurs, par la pratique des vertus sociales

Chrétiennes et patriotiques, et sensibles à réunir les efforts d’hommes droits, bons et sensibles, qui veulent apprendre à se connaître soi-même et à se rendre utile aux autres et élever des temples à la bienfaisance et à l’humanité. (…..) les souverains nous regarderons comme une élite de citoyens vertueux, dont la réunion peut opérer le plus grand bien, et procurer des secours efficaces à la famille humaine. (…)

(Signé le 21 8 1782 par le Grand Maître Général et tous les députés du convent)

Ces principes sont l’un des fils conducteurs majeurs du rite considéré dans ses six grades, d’apprenti à chevalier bienfaisant de la cité sainte[3].

Christianisme, rite rectifié et anthropologie Girardienne

René Girard (La Libre) ©DR
René Girard (La Libre) ©DR

Pour René Girard, le christianisme est une religion supérieure dans la mesure où il met un terme à la dissimulation[4] de la culpabilité de la victime. C’est à dire qu’au contraire des religions sacrificielles, (qui dissimulent l’innocence du bouc émissaire, et mettent en avant sa culpabilité) Girard met au premier plan la victime en démontrant son innocence.

Depuis deux mille ans nous pouvons observer que le christianisme déconstruit l’ordre sacrificiel fondé sur la nécessité du bouc émissaire et dont la culpabilité constitue la pierre d’angle du pacte social.

Jamais la victime n’a occupé un rôle aussi central qu’au 21e siècle.

Ainsi le christianisme (lu comme une explication lumineuse de notre humanité) offre une grille de lecture de l’histoire tout à fait pertinente et permet de dépasser les impasses paradoxales (par exemple : si vis pacem para bellum – si tu veux la paix prépare la guerre) issues de la pensée sacrificielle.

Au-delà des questions légitimes touchant à la foi – celle du charbonnier comme celle de Joseph

Ratzinger pour qui le doute peut aboutir à un résultat lumineux- le christianisme dans son implacable rationalité indique une route libre à l’écart des impasses de l’indifférenciation et de la différenciation. En effet la mêmeté (exemple : système communiste) produit la violence tout comme la différence (exemple : système fasciste). L’ordre culturel issu du sacrifice qui prend souche dans la violence et le sacré ne peut déboucher que sur l’apocalypse.

Et les paroles de Jésus à Thomas, « Heureux ceux qui croient sans avoir vu », nous rappellent le vrai sens de la foi et nous encouragent à adhérer à sa personne malgré les difficultés.

Comment ne pas être interpellé par le lien entre certains aspects de la doctrine du rite écossais rectifié (il n’y a pas de spiritualisation de la matière)[5] et le trou noir dans laquelle la déconstruction du sacré nous conduit.

René Girard

La perspective, c’est le règne du tous contre tous sur fond de guerre nucléaire possible et de désastre écologique quasiment certain. L’actualité, de Trump à Poutine, du Groenland à l’Ukraine, de l’islam des ténèbres aux écosystèmes comateux en sont les désespérantes illustrations.

Néanmoins les voies pour l’optimisme demeurent : En effet le chemin du rectifié s’est toujours accompagné d’une recherche sur l’anthropologie fondamentale : qui sommes-nous, et où allons-nous ?

Ces questions, fondamentales, sont théorisées par le philosophe René Girard (1923-2015) qui considère la violence comme fondatrice et mère de l’hominisation, en opposition avec Claude Lévy Strauss (1908- 2009) qui pour sa part explique l’origine du processus d’hominisation par les systèmes de parenté.

Une maçonnerie qui enlève et qui élève

La maçonnerie chrétienne rectifiée constitue à la fois une école de la vérification et une école du doute.

Laissant peu de place au symbolisme (et aux verbiages nébuleux qui en découlent) le RER procède à la manière des sculpteurs (par enlèvement) et non pas celle des peintres (par dépôt).

Le RER est une discipline à part entière, concrète et peu soucieuse des signifiés propres aux autres rites.

Avant la réception au grade d’apprenti, dans la chambre de préparation on informe l’impétrant au moyen du deuxième tableau sur lequel figure l’inscription : « Tu viens de te soumettre à la mort, la vie était souillée, mais la mort a réparé la vie. »

Pour expliciter cette assertion, l’évangile de Jean nous propose une méthode pour apprendre, pour avancer dans la confiance et la sérénité.

Lors de la réception, le vénérable maître dit[6] à l’impétrant : « Ce livre sur lequel votre main est posée est l’Évangile de Jean. Y croyez-vous ? Si vous n’y croyez pas quelle confiance pourrions-nous avoir dans votre engagement ? »)

Ainsi le RER dès sa préface se présente tel qu’il est : une école bienveillante de la lucidité, tempérée et éclairée par une espérance.

C ‘est la raison pour laquelle le maçon rectifié peut s’efforcer d’avoir les yeux fixés sur la fin de l’histoire – la sienne comme celle du monde de la matière – et d’être, holistiquement parlant, dans l’amour du prochain. Ceci signifie que le prochain n’est évidemment pas le suivant, ni celle où celui qui est à deux mètres, mais bien l’autre en tant que composante de nous-même.

Ce dont la chaîne d’union dans nos assemblées porte témoignage vivant.

De surcroît, la règle maçonnique à l’usage des loges réunies et rectifiées est l’outil qui précise bien la nature des vertus[7] qu’il convient de porter à l’extérieur du temple.

Une pratique du rite concrète.

Enfin la pédagogie rectifiée souligne à gros traits, pour ceux qui n’auraient pas compris les enseignements des 4 premiers grades, le mouvement physique et spirituel de la doctrine rectifiée.

Le pavé mosaïque dans la loge maçonnique

Le damier noir et blanc (ou pavé mosaïque) y symbolise le logos d’Héraclite (544 avant J.-C)

Chez Héraclite on trouve la lutte nécessaire des contraires, harmonieux dans leur opposition même, de l’identité de ces mêmes contraires, que le maçon RER se doit de dépasser pour aller vers le logos de Jean (qui est le logos de pur amour) suggéré et illustré à la fois par le vénérable maître ou le député maître, l’évangile de Jean, le triangle de l’orient et le chandelier à trois branches (pensée, volonté et action).

L’enseignement rectifié n’est pas que verbal, il nécessite un effort physique. Le logos d’Héraclite c’est, dans ce schéma-là, la matière duale qu’il convient de dépasser pour atteindre la vraie lumière. En effectuant cette progression, en parcourant ce chemin, le maçon rectifié prend appui concrètement sur l’espérance.

L’espérance, cette deuxième vertu placée entre foi et charité, constitue la dynamique et le moteur du maçon rectifié.

Pour conclure, citons Charles Péguy :

« C’est elle, cette petite, qui entraîne tout.
Car la foi ne voit que ce qui est.
Et elle voit ce qui sera.
La charité n’aime que ce qui est.
Et elle aime ce qui sera. »

(Extrait du Porche du mystère de la deuxième vertu.)

Albert Leblanc, c.b.c.s., est membre de la loge souveraine Emanescence, rattachée à la fédération loge nationale française, à l’orient de Montpellier.

Contact : Emanescence.lephoenix9@gmail.com


[1] Chez des penseurs comme Heidegger ou dans l’anthropologie philosophique, les rites ne sont pas réductibles à des fonctions utilitaires ; ils ont une consistance propre, une « présence » qui les distingue des simples habitudes.

[2]L’anthropologie girardienne est une théorie qui part du désir mimétique : nous désirons les objets parce que d’autres les désirent, ce qui engendre rivalité et violence au sein des groupes humains. Pour contenir cette violence, les sociétés auraient découvert, puis ritualisé, le mécanisme du bouc émissaire : la concentration de l’agressivité collective sur une victime, souvent innocente, qui rétablit momentanément la paix et fonde le sacré et les institutions culturelles. Girard relit enfin les mythes et surtout les textes bibliques comme une mise au jour progressive de ce mécanisme victimaire et une dénonciation de l’innocence supposée des victimes sacrificielles, ce qui fait de son projet une « anthropologie évangélique » critiquant l’illusion moderne de pouvoir éradiquer la violence uniquement par la politique.

[3]L’intitulé de ce grade est en soi un excellent résumé de la doctrine RER.

[4]Par exemple le mythe d’œdipe qui occulte son innocence et en fait un bouc émissaire

[5] Extrait de la règle maçonnique à l’usage des loges réunies et rectifiées, paragraphe2 : Homme ! Roi du monde ! Chef-d’œuvre de la création lorsque Dieu l’anima de son souffle ! Médite ta sublime destination. Tout ce qui végète autour de toi, et n’a qu‘une vie animale, périt avec le temps, et est soumis à ton empire : ton âme immortelle seule, émanée du sein de la Divinité, survit aux choses matérielles et ne périra point. Voilà ton vrai titre de noblesse ; sens vivement ton bonheur, mais sans orgueil : il perdit ta race et te replongerait dans l’abîme. Être dégradé ! malgré ta grandeur primitive et relative, qu’es-tu devant l’Éternel ? Adore-le dans la poussière et sépare avec soin ce principe céleste et indestructible des alliages étrangers ; cultive ton âme immortelle et perfectible, et rends-la susceptible d’être réunie à la source pure du bien, lorsqu’elle sera dégagée des vapeurs grossières de la matière. C’est ainsi que tu seras libre au milieu des fers, heureux au sein même du malheur, inébranlable au plus fort des orages et que tu mourras sans frayeur. Maçon ! Si jamais tu pouvais douter de la nature immortelle de ton âme, et de ta haute destination, l’initiation serait sans fruit pour toi ; tu cesserais d’être le fils adoptif de la sagesse, et tu serais confondu dans la foule des êtres matériels et profanes, qui tâtonnent dans les ténèbres.

[6] Rituel de 1778 – convent de Lyon, manuscrit fond Kloss 190 D21.

[7]Article 5 de la règle maçonnique à l’usage des loges réunies et rectifiées.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES