Épisode 3/5
La théorie de René Girard, centrée sur le désir mimétique, révèle comment les individus perdent leur authenticité en imitant les désirs d’autrui, un processus menant à une profonde dépossession de soi. Dans ce troisième épisode de la série dédiée à Girard, l’accent est mis sur les pathologies issues de ce mimétisme, qui affectent chacun à des degrés variés. À travers des exemples concrets comme le snobisme ou les réseaux sociaux, Girard illustre comment le désir d’être différent pousse paradoxalement à la conformité, effaçant l’individualité au profit d’une contagion collective. Cette dépossession, loin d’être anodine, prépare le terrain à l’indifférenciation et à la violence sociétale, thèmes qui seront approfondis dans les épisodes suivants.
Synthèse de l’épisode
Selon Girard, les pathologies du désir mimétique touchent tous les individus, mais à des niveaux différents. Prenons le cas du snob, prototype du copieur : il cache à peine son désir d’appartenir à un groupe prestigieux, regardant de haut ceux qui n’en font pas partie, tout en se prosternant devant ses modèles. Nous le trouvons ridicule car, en réalité, il révèle qu’il se juge lui-même inférieur, comme ceux qu’il méprise. Pourtant, le snob, en copiant ses modèles jusqu’à la caricature, n’est-il pas une caricature de nous-mêmes ? Voilà le paradoxe : c’est parce que chacun veut se distinguer, être différent, qu’il se met à ressembler à un modèle vénéré. Attention, ce n’est pas pour attirer l’attention ou être reconnu ; c’est plus profond. Nous souffrons inconsciemment d’un manque d’être et voudrions avoir la personnalité de nos modèles.

L’exemple des réseaux sociaux illustre ce mimétisme à son comble. Alors qu’on y voit un formidable lieu d’expression de soi et de créativité, les modèles – les influenceurs, souvent utilisés par le système des marques – sont suivis par des dizaines de milliers. Ils indiquent comment aménager son appartement, comment s’habiller ou même de quelle taille doit être son nez. Cela semble s’adresser à chacun, mais pour atteindre l’être de ce modèle, le follower se construit un personnage, un avatar – en fait, une simple image que la communauté va liker si elle est bien conforme aux directives. Au risque de grosses déceptions au retour à la réalité, confronté aux vrais amis. Les abus du recours à la chirurgie esthétique sont l’exemple même de la dépossession de soi à laquelle conduit le désir mimétique.
La dépossession de soi est précisément ce qui arrive à tout individu soumis à la contagion des désirs : il a perdu jusqu’à son individualité, devenu la goutte d’eau dans l’océan. Le mimétisme peut être positif dans le processus d’éducation, mais insidieusement, il peut aussi engendrer la perte de toutes les différences. Girard appelle ce processus l’indifférenciation et l’associe à la violence. Pourquoi et quel en est le danger pour la société ? Suite au prochain épisode.
Analyse philosophique

La notion de dépossession de soi chez René Girard s’inscrit dans sa théorie mimétique, où le désir n’est pas spontané mais triangulaire : il naît de l’imitation d’un modèle, menant à une rivalité potentielle. Contrairement à la vision romantique d’un désir autonome, Girard affirme que l’homme désire selon l’autre, ce qui entraîne une perte progressive de l’identité propre. Le snob incarne cette imitation flagrante, masquant un sentiment d’infériorité par une supériorité feinte, mais révélant un vide ontologique – ce « manque d’être » que Girard relie à une crise existentielle profonde. Ce paradoxe du désir de distinction menant à la conformité échoe aux analyses girardiennes sur la modernité, où l’individualisme exacerbé cache un mimétisme de masse.
Dans les réseaux sociaux, ce phénomène s’amplifie : les algorithmes renforcent la contagion mimétique, transformant les utilisateurs en avatars standardisés, loin de toute authenticité. Girard verrait dans les influenceurs des médiateurs modernes du désir, où l’objet (mode de vie, apparence) n’est qu’un prétexte pour convoiter l’être du modèle. La chirurgie esthétique, comme extrême, symbolise cette aliénation corporelle : en modifiant son corps pour ressembler à un idéal mimétique, l’individu se dépossède littéralement de son soi physique et psychique. Ce processus culmine dans l’indifférenciation, où les différences s’effacent, créant un terrain fertile pour la violence. Pour Girard, lorsque tous désirent la même chose, la rivalité explose, nécessitant un mécanisme de résolution comme le bouc émissaire pour restaurer l’ordre. Ainsi, la dépossession n’est pas seulement personnelle mais sociétale, menaçant la cohésion en favorisant des crises mimétiques collectives.
Adaptation maçonnique

Dans le cadre de la Franc-maçonnerie, la dépossession de soi selon Girard résonne avec la quête initiatique de l’authenticité et de la libération des illusions profanes. Les Francs-maçons reconnaissent que les pathologies du désir mimétique affectent tous, mais la voie maçonnique offre un antidote par l’introspection et la construction de soi. Prenons le snob comme archétype : en Franc-maçonnerie, ce mimétisme superficiel est transcendé par l’humilité rituelle, où l’initié dépouille ses métaux (symboles de vanité) pour accéder à une fraternité égalitaire, loin des hiérarchies prestigeuses. Le snob, en copiant jusqu’à la caricature, rappelle le profane qui imite sans discernement ; or, le franc-maçon apprend à distinguer le modèle intérieur (la lumière de la sagesse) du modèle extérieur, évitant ainsi le paradoxe girardien où le désir de différence mène à la ressemblance.
Les réseaux sociaux, amplificateurs du mimétisme, contrastent avec la discrétion maçonnique : tandis que les followers se dépossèdent en avatars conformes, le franc-maçon cultive un soi véritable par les travaux en loge, où l’expression n’est pas likée mais débattue dans un espace sacré. La chirurgie esthétique, métaphore de l’altération forcée, évoque les épreuves initiatiques qui, au contraire, révèlent l’essence plutôt que de la masquer. La Franc-maçonnerie combat l’indifférenciation en promouvant la diversité des grades et des rites, où chaque frère ou sœur progresse individuellement vers l’illumination, évitant la contagion violente. Girard associe l’indifférenciation à la violence ; en loge, cette menace est conjurée par la chaîne d’union, qui transforme la rivalité potentielle en solidarité, rappelant que la vraie possession de soi naît de la reconnaissance mutuelle, non de l’imitation rivale.
Conclusion

La dépossession de soi chez René Girard met en lumière les pièges du désir mimétique, de l’imitation quotidienne à ses conséquences sociétales. En synthèse, cet épisode illustre comment le snobisme et les dynamiques numériques effacent l’individualité, menant à l’indifférenciation violente. L’analyse révèle un vide ontologique comblé par l’autre, tandis que l’adaptation maçonnique propose une voie de réappropriation : par l’initiation, le Franc-maçon transcende le mimétisme pour accéder à une authenticité fraternelle. Cette réflexion invite à vigilance, car dans un monde hyper-connecté, préserver son être est un acte de résistance essentiel.
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